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Gustave Bord (Limoges, 1852 – Saint-Malo, 1934) est un historien légitimiste et catholique de la Révolution française, collectionneur, érudit et polémiste. Son ouvrage La Franc-maçonnerie en France des origines à 1815, dont le premier tome paraît en 1908 à la Nouvelle Librairie nationale, se veut une histoire documentée de l’Ordre, mais repose sur une thèse : l’« esprit maçonnique », fondé sur l’égalité, aurait préparé et coordonné la Révolution. Il représente l’antimaçonnisme savant, plus redoutable que le pamphlet parce qu’il emprunte les instruments de l’érudition.
Un érudit royaliste
Gustave Bord est d’abord un homme de convictions monarchistes. Fils d’un entrepreneur de travaux publics, installé un temps à Saint-Nazaire où il épouse la fille d’un régent de la Banque de France, il milite dans les rangs légitimistes, assiste en 1883 aux obsèques du comte de Chambord et fonde un comité royaliste local. Il ne suit pas de parcours universitaire connu ; ses premières études paraissent dans la Revue de la Bretagne et de la Vendée.
Collectionneur passionné de documents révolutionnaires, il fonde en 1883 avec Charles d’Héricault la Revue de la Révolution et publie avec lui des recueils de pièces d’archives. Ses recherches lui coûtent cher : il doit vendre une large part de sa collection, dont un catalogue est imprimé en 1904, et termine sa carrière comme professeur d’histoire dans un collège libre de Saint-Malo.
Une histoire contre-révolutionnaire de la Révolution
Toute l’œuvre de Bord est une réponse à l’histoire républicaine de 1789. Après Saint-Nazaire sous la Révolution (1881) et La Prise de la Bastille (1882), il s’attaque aux grands récits fondateurs : La Vérité sur la condamnation de Louis XVI (1885), Le Pacte de famine (1887), La Conspiration révolutionnaire de 1789 (1909). En 1912, Autour du Temple, en quatre volumes, conclut à la survie de Louis XVII. En 1914, il attaque frontalement la méthode d’Alphonse Aulard, titulaire de la chaire d’histoire de la Révolution à la Sorbonne.
Bord partage avec d’autres érudits catholiques de son temps l’idée que la Révolution ne fut pas un mouvement spontané mais le produit d’une préparation. Augustin Cochin, à la même époque, étudiait les « sociétés de pensée » avec une méthode sociologique ; Bord, lui, donne à cette intuition une coloration nettement plus accusatrice.
La Franc-maçonnerie en France des origines à 1815
Le livre de 1908 est l’ouvrage antimaçonnique le plus documenté de son époque. Le tome premier, sous-titré Les Ouvriers de l’idée révolutionnaire (1688-1771), compte quelque six cents pages. L’introduction annonçait trois volumes : les « ouvriers de l’idée », puis ceux du « fait » révolutionnaire, enfin les survivants de la Révolution. Le premier est le seul que recensent les catalogues consultés.
La thèse est explicite. Bord prétend faire œuvre d’apaisement et d’impartialité, tout en se déclarant adversaire de l’Ordre. Il soutient que le mal ne vient pas tant de la maçonnerie comme institution que de l’« esprit maçonnique », doctrine humanitaire et égalitaire qui se superpose aux religions et se serait diffusée dans la société d’Ancien Régime comme une contagion. Sans l’égalité, la maçonnerie n’existerait pas ; avec elle, la Révolution devenait inévitable.
Réception : entre érudition et soupçon
Les historiens de la franc-maçonnerie ont longtemps utilisé Bord tout en se méfiant de lui. Sa masse documentaire, listes de loges, de membres, de correspondances, en a fait une source fréquemment consultée. L’historien belge Jacques Lemaire, dans son étude sur les origines françaises de l’antimaçonnisme (1985), le range parmi les travaux les mieux renseignés sur l’Ordre sous l’Ancien Régime, tout en relevant que l’auteur s’y réclame ouvertement des thèses de l’abbé Barruel.
Bord collabore ensuite, en 1913-1914, à la Revue internationale des sociétés secrètes de Mgr Jouin, avec une série sur les Illuminés de Bavière, ce qui confirme son ancrage dans les réseaux antimaçonniques. L’Académie française lui décerne en 1931 le prix Xavier-Marmier. Son livre de 1908 a été réédité par Slatkine en 1985.
Ce que la recherche a corrigé
L’historiographie contemporaine a largement défait l’équation entre loges et Révolution. Les travaux universitaires ont montré la grande diversité sociologique et politique des loges du XVIIIe siècle, où se côtoyaient nobles, clercs et bourgeois, souvent attachés à la monarchie. Sous la Terreur, nombre d’entre elles furent mises en sommeil, et des francs-maçons figurèrent parmi les victimes autant que parmi les acteurs. La maçonnerie fut un lieu de sociabilité des Lumières, non l’état-major d’une conspiration.
La force de Bord est d’avoir su présenter une hypothèse idéologique sous les dehors de la preuve d’archive. C’est aussi sa limite : la documentation y est mise au service d’une conclusion posée d’avance.
Gustave Bord meurt à Saint-Malo en 1934, laissant plus de vingt-cinq ouvrages. Il a donné au mythe barruélien sa version la plus érudite, celle qu’on cite encore pour paraître sérieux. Des documents exacts peuvent servir une thèse fausse : c’est toute la leçon de son œuvre.
Voir aussi : Maçonnerie et Révolution française, Abbé Augustin Barruel, Robison, John, Action française, Égalité, Lumières, Origines fantasmées, Complot.

