Italie fasciste (antimaçonnisme)

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Glossaire de la franc-maçonnerie

L’Italie fasciste constitue l’un des exemples les plus nets d’un antimaçonnisme politique devenu appareil d’État. Ici, l’hostilité envers la franc-maçonnerie ne relève pas seulement de la polémique religieuse, du soupçon clérical ou de la vieille mythologie du complot. Elle devient une politique publique, un instrument de concentration du pouvoir, une arme de liquidation des sociabilités libres. Le fascisme ne se contente pas de dénoncer la franc-maçonnerie. Il entend la faire disparaître comme puissance autonome, comme mémoire libérale, comme réseau civique, comme lieu où l’homme peut encore appartenir à autre chose qu’au parti, à l’État et au chef.

La singularité italienne

Mussolini

La singularité italienne tient au rôle historique joué par la maçonnerie dans la formation de la nation. Depuis le Risorgimento, elle avait accompagné certaines aspirations libérales, patriotiques, laïques et unitaires. La figure de Giuseppe Garibaldi, dont l’engagement maçonnique demeure inséparable de son imaginaire républicain et universaliste, symbolise cette alliance entre fraternité initiatique et construction nationale. Dans la mémoire italienne, la loge n’est donc pas seulement un lieu discret de sociabilité.

Elle est aussi associée à une certaine idée de l’Italie, émancipée des morcellements anciens, ouverte à l’Europe des libertés, attachée à la souveraineté du citoyen. Aldo Alessandro Mola a précisément étudié cette histoire longue de la maçonnerie italienne et les mythes qui l’ont entourée, notamment dans son article Masons in Italy, The Borderland Between Fanaticism and Liberty.

La rupture fasciste

C’est ce passé qui rend la rupture fasciste si révélatrice. Le régime de Mussolini comprend très vite que la franc-maçonnerie représente moins un adversaire électoral qu’une concurrence symbolique. Elle possède ses rites, ses serments, ses fidélités, ses archives, ses temples, ses réseaux, son langage moral. Elle rappelle que la nation ne se réduit pas à l’État et que l’État ne se réduit pas au parti. Or le fascisme prétend précisément absorber toute médiation. Il veut faire du parti la seule fraternité, du Duce le seul centre de gravité, de l’État la seule matrice de l’homme nouveau. La loge devient alors insupportable parce qu’elle garde vivant un autre type de lien.

La loi de 1925

La loi de 1925 contre les sociétés secrètes marque cette volonté de transformation de l’antimaçonnisme en droit d’État. Le projet visait officiellement les associations jugées opaques, mais il atteignait d’abord la franc-maçonnerie. Le Monde rappelle qu’Antonio Gramsci dénonça, le 16 mai 1925 à Montecitorio, une loi contre les sociétés secrètes qui avait pour cible principale les loges maçonniques, dans le cadre des lois fascistissimes destinées à faire passer l’Italie de la dictature légale à la légalisation de la dictature.

Un autre travail historique consacré au Grand Orient d’Italie souligne qu’en novembre 1925 un acte supprimant les sociétés secrètes, et donc la maçonnerie, fut adopté dans le contexte de la répression fasciste.

Il faut mesurer la portée de ce geste. Interdire la franc-maçonnerie, ce n’est pas seulement fermer des temples. C’est briser une mémoire. C’est rompre des filiations. C’est arracher aux citoyens des lieux de parole où l’on pouvait encore penser autrement que dans les catégories imposées par le régime. C’est substituer à l’initiation libre une liturgie politique obligatoire. Le fascisme comprend la puissance du symbole. Il sait qu’un régime totalitaire ne peut tolérer durablement un espace où l’on prête serment à des principes qui ne viennent pas de lui, où l’on apprend la lenteur, le doute, l’examen de soi, la fraternité choisie, la transmission non étatique.

Des contradictions

Mussolini RTBF

L’antimaçonnisme fasciste italien fut pourtant traversé de contradictions. Plusieurs personnalités fascistes ou proches du fascisme avaient eu, avant ou autour de la montée du régime, des liens avec la franc-maçonnerie. Cela montre que le conflit ne peut être réduit à une opposition doctrinale simple. Il relève d’une recomposition brutale des appartenances. Lorsque le fascisme devient pouvoir total, il exige des fidélités exclusives. Ce qui avait pu sembler compatible dans la confusion des années d’après-guerre devient impossible dans l’ordre nouveau. La loge ne peut plus être tolérée dès lors que le parti réclame l’homme entier.

Cette contradiction révèle aussi une vérité politique profonde. Les dictatures n’ont pas seulement peur de leurs ennemis déclarés. Elles craignent davantage les lieux qui échappent à leur emprise. Une opposition visible peut être nommée, combattue, arrêtée. Une sociabilité indépendante, plus ancienne que le régime, plus subtile qu’un parti, plus intérieure qu’un programme, constitue une menace d’un autre ordre. Elle prouve que la conscience ne naît pas sur ordre. Elle rappelle que la fidélité peut être verticale sans devenir servile, fraternelle sans devenir grégaire, nationale sans être nationaliste.

Le regard d’Antonio Gramsci

Antonio Gramsci, qui n’était pas franc-maçon et ne parlait pas depuis une sympathie naïve pour l’institution, perçut très clairement l’enjeu. Dans son discours de 1925, il comprit que l’attaque contre la franc-maçonnerie visait au-delà des loges. Elle ouvrait une offensive contre toute dissidence politique, idéologique et culturelle, mais aussi contre une famille spirituelle et libérale qui avait joué un rôle majeur dans le Risorgimento. Son analyse est précieuse parce qu’elle vient d’un adversaire politique de la bourgeoisie libérale, non d’un apologiste maçonnique. Gramsci voit dans la répression antimaçonnique un symptôme de régression générale. La maçonnerie est frappée parce qu’elle incarne une mémoire que le fascisme veut effacer.

L’antimaçonnisme fasciste se distingue donc de l’antimaçonnisme religieux classique, même s’il peut s’en nourrir. Il ne reproche pas seulement aux loges leurs symboles, leur secret ou leur prétendue influence occulte. Il leur reproche d’être une forme de pluralisme. Il leur reproche d’avoir une histoire internationale. Il leur reproche d’avoir des fidélités qui ne se laissent pas entièrement nationaliser. Il leur reproche de faire circuler une langue de la conscience, du devoir, de la liberté intérieure, de la perfectibilité humaine. Le fascisme ne combat pas la franc-maçonnerie parce qu’elle gouvernerait secrètement l’Italie. Il la combat parce qu’elle rappelle que l’Italie ne peut être confisquée par un parti.

Il y a là une leçon essentielle pour toute histoire de l’antimaçonnisme. Lorsque le pouvoir se fait total, il ne supporte plus les médiations. Il veut supprimer les corps intermédiaires, les associations libres, les loyautés plurielles, les mémoires concurrentes. Il n’admet plus que l’homme appartienne à une famille spirituelle, à une tradition philosophique, à une fraternité morale ou à une chaîne initiatique. Il lui faut un citoyen absorbé, surveillé, mobilisé, aligné. La persécution des loges annonce ainsi une atteinte plus vaste aux libertés. Elle est un signe avant-coureur. Quand un régime commence par désigner la franc-maçonnerie comme puissance suspecte, il ne défend pas le peuple. Il prépare souvent l’écrasement de tout ce qui permet au peuple de rester libre.

L’exil maçonnique

L’exil maçonnique italien confirme cette dimension. Après l’interdiction, des francs-maçons italiens poursuivirent leur engagement hors du territoire, dans la clandestinité ou dans les réseaux antifascistes. L’historiographie a étudié cette diaspora et cet exil, notamment à travers les travaux de Santi Fedele, historien italien attentif aux chemins de l’antifascisme, de l’exil politique et de la franc-maçonnerie, et d’Aldo Alessandro Mola, historien italien né en 1943, dont les recherches sur la maçonnerie italienne, du Risorgimento au XXe siècle, font autorité. Grâce à eux, nous comprenons que la fermeture des temples par le fascisme ne fit pas disparaître la mémoire maçonnique italienne. Elle la força à prendre les chemins de l’exil, de la clandestinité et de la résistance.

Le temple interdit ne disparaît pas entièrement. Il se déplace. Il devient mémoire errante, fidélité dispersée, parole en attente. Là encore, la lecture initiatique est forte. Ce que l’on détruit matériellement peut survivre dans la conscience des hommes.

La leçon italienne

L’Italie fasciste nous enseigne ainsi que l’antimaçonnisme politique n’est jamais innocent. Il sert à produire un ennemi intérieur. Il transforme la discrétion en menace, le symbole en preuve, le serment moral en conspiration, la fraternité en trahison. Il permet au pouvoir de désigner un adversaire commode, suffisamment visible pour être frappé, suffisamment mal compris pour être diabolisé, suffisamment chargé d’histoire pour cristalliser les peurs. La loge devient alors le théâtre imaginaire où le régime projette ses propres obsessions. Ce n’est pas la franc-maçonnerie qui veut tout contrôler. C’est le fascisme qui ne supporte pas de ne pas tout contrôler.

À travers l’Italie mussolinienne, l’abécédaire de l’antimaçonnisme rencontre donc un point de bascule.

Nous ne sommes plus seulement dans la rumeur, la brochure, le sermon ou le fantasme. Nous sommes dans la loi, la police, la dissolution, la confiscation, l’exil. L’antimaçonnisme devient politique d’État parce que l’État devient religion politique. Et lorsqu’un État se fait religion, il ne tolère plus les temples qui ne lui appartiennent pas.

La leçon dépasse l’Italie. Tout pouvoir qui prétend absorber la totalité de l’homme se méfie des lieux où subsistent des liens libres, des rites non étatiques, des paroles non contrôlées, des mémoires autonomes. La franc-maçonnerie n’est pas persécutée parce qu’elle serait toute-puissante. Elle l’est parce qu’elle témoigne d’une limite. Elle rappelle qu’il existe, entre l’individu isolé et l’État absolu, une zone sacrée de conscience, de fraternité et de responsabilité. C’est cette zone que le fascisme voulait abolir. C’est cette zone que toute vigilance initiatique doit défendre.

Voir aussi : Fascisme, Mussolini, Dictatures, Totalitarisme, Carbonarisme, Nationalisme, Risorgimento, Garibaldi, Gramsci, Sociétés secrètes, Lois fascistissimes, Exil maçonnique.

Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme, Yonnel Ghernaouti

Notice extraite de l’Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme de Yonnel Ghernaouti.

Pour aller plus loin

Glossaire de la franc-maçonnerie

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