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Jules Guérin est l’une des figures les plus agitées et les plus révélatrices de l’antisémitisme et de l’antimaçonnisme militant de la fin du XIXe siècle. Journaliste, pamphlétaire, antidreyfusard, directeur de L’Antijuif, il incarne le passage du discours de haine à l’organisation de combat. Son nom reste attaché à la Ligue antisémitique de France, fondée en 1897, puis rebaptisée en 1899 Grand Occident de France, parodie transparente et agressive du Grand Orient de France.

Le Grand Occident de France
Le choix du nom Grand Occident de France dit déjà toute la logique du personnage. Jules Guérin ne se contente pas de dénoncer la franc-maçonnerie. Il la singe, la retourne, la caricature, comme s’il fallait construire une contre-loge du ressentiment pour mieux attaquer le Temple républicain et maçonnique.
L’antimaçonnisme devient alors mise en scène, organisation, journal, local, action de rue, agitation permanente. Il ne s’agit plus seulement d’écrire contre les francs-maçons. Il s’agit de mobiliser contre eux une foule politique, dans le climat empoisonné de l’affaire Dreyfus.
Dans la galaxie antidreyfusarde
Jules Guérin appartient à cette galaxie où se croisent antidreyfusisme, antisémitisme, nationalisme, antirépublicanisme et antimaçonnisme. Il collabore à La Libre Parole d’Édouard Drumont, fonde L’Antijuif, fréquente les milieux du marquis de Morès, participe à la Ligue de la patrie française et dirige une organisation qui associe explicitement haine des Juifs et haine des francs-maçons.
Le Grand Occident de France devient ainsi l’un des lieux où se fabrique, sous forme militante, l’amalgame judéo-maçonnique.
L’affaire du Fort Chabrol
L’épisode le plus célèbre de sa vie reste l’affaire dite du Fort Chabrol. Du 13 août au 20 septembre 1899, dans le contexte des agitations nationalistes et antidreyfusardes, Jules Guérin se barricade avec plusieurs compagnons armés au siège de son organisation, rue de Chabrol, dans le 10ᵉ arrondissement de Paris. L’immeuble, situé au numéro 51, était alors celui du Grand Occident de France. Le siège dure trente-huit jours avant l’intervention de la police et l’arrestation des retranchés. De cet épisode est née l’expression « fort Chabrol », devenue synonyme d’un retranchement spectaculaire face à l’autorité.
Cet épisode donne à son combat une dimension théâtrale. Jules Guérin transforme la haine politique en scène insurrectionnelle, comme si le persécuteur devait apparaître en résistant assiégé. Le lieu lui-même devient symbole. Une adresse parisienne, un immeuble, une façade, des hommes barricadés, un journal, une ligue, une police qui encercle, tout concourt à faire de l’antimaçonnisme non plus seulement une parole de presse, mais une dramaturgie physique, urbaine, presque rituelle dans son inversion.
Dans l’histoire de l’antimaçonnisme, Jules Guérin n’est donc pas seulement une figure pittoresque ou outrancière. Il est un symptôme. Il montre comment le soupçon peut devenir ligue, journal, siège, posture insurrectionnelle, dramaturgie de la persécution inversée. Il transforme les francs-maçons en ennemis de rue, les Juifs en ennemis de race, les républicains en traîtres, les dreyfusards en complices d’un complot contre la nation.
Une mobilisation affective
Sa méthode repose sur la mobilisation affective. Il faut créer un climat. Il faut donner au public des ennemis visibles.
Il faut organiser la colère, lui fournir des noms, des lieux, des figures, des journaux, des mots d’ordre. Le Grand Occident de France devient une fabrique militante du soupçon. La haine y prend une forme collective. Elle ne reste pas dans le livre. Elle descend dans la rue.
Une lecture maçonnique
La lecture maçonnique doit voir en Jules Guérin une figure de l’inversion. Là où l’initiation appelle au travail sur soi, Jules Guérin appelle à la désignation de l’autre. Là où le Temple cherche une fraternité exigeante, il bâtit une fraternité négative, soudée par la haine. Là où l’équerre et le compas invitent à la mesure, il substitue l’excès, l’invective et la mise en scène. Jules Guérin appartient à cette lignée où le mot, lorsqu’il cesse d’être parole droite, devient pierre jetée.
Voir aussi : Grand Occident de France, Édouard Drumont, Affaire Dreyfus, Ligues antisémites et antimaçonniques, Judéo-maçonnisme, Action française.

Notice extraite de l’Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme de Yonnel Ghernaouti.
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