Jérôme Touzalin a rejoint l’Orient Éternel – Le dramaturge qui bâtissait des ponts entre les hommes

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Dramaturge, écrivain, librettiste, Franc-Maçon et cofondateur de la Grande Loge de l’Europe et de la Méditerranée, Jérôme Touzalin vient de quitter la scène des vivants. Il avait fait du théâtre un lieu où se dévoilent nos vérités derrière les masques, et de la Franc-Maçonnerie un espace où les différences pouvaient cesser d’être des frontières pour devenir des chemins de rencontre. À 85 ans, celui qui fut le premier Grand Maître de la GLEM laisse derrière lui des livres, des pièces, une Obédience, mais surtout une certaine idée de l’homme : fragile, contradictoire, perfectible et pourtant toujours capable de fraternité.

Il est des disparitions qui ressemblent à une extinction de lumière et d’autres qui nous obligent, au contraire, à regarder ce que cette lumière éclairait. Celle de Jérôme Touzalin, né le 23 février 1941 à Tours, appartient sans doute à cette seconde catégorie. Dramaturge de métier et Franc-Maçon de conviction, il aura passé une grande partie de son existence à observer les hommes, leurs mensonges et leurs fidélités, leurs masques et leurs vérités, leurs querelles et cette étrange faculté qui demeure la leur de recommencer à dialoguer lorsqu’ils semblaient condamnés à ne plus s’entendre.

Son parcours commence loin des Temples maçonniques. Après des études classiques à Châtellerault, Jérôme Touzalin gagne Paris. Il y rencontre l’univers intellectuel et théâtral de son temps, collaborant notamment avec l’académicien Thierry Maulnier et l’écrivain Gilbert Prouteau, tout en suivant l’enseignement de Tania Balachova, immense pédagogue du théâtre français. Ses pièces seront diffusées sur France Culture et France Inter, jouées à Paris, au Festival Off d’Avignon et, durant plusieurs années, au Québec, notamment à Montréal.

Sur la scène, les hommes ôtent leurs masques

Il y avait chez Jérôme Touzalin une interrogation qui traversait obstinément son théâtre : que disons-nous lorsque nous mentons ? Et que cachons-nous lorsque nous prétendons dire la vérité ? Le mensonge, loin d’être chez lui un simple ressort comique, devenait presque une petite métaphysique des relations humaines.

Mentir, y’a qu’ça d’vrai !, Le Passager clandestin, devenu au Québec Mon meilleur ami, Chloé, Futur intérieur, Auteur en panique, L’Homme et l’Oméga, Ne coupez pas, Mesdames ou encore L’Oreille du Président composent ainsi un théâtre où la gravité ne renonce jamais à l’humour et où l’ironie demeure une manière élégante de conduire le spectateur jusqu’à lui-même. Mentir, y’a qu’ça d’vrai ! reçut le prix Albert Willemetz ; Le Passager clandestin fut également distingué dans plusieurs festivals.

Il serait tentant d’établir ici un parallèle trop commode entre le théâtre et la Loge. Il existe pourtant entre eux une parenté troublante. Dans les deux cas, un espace est délimité. Des paroles s’y échangent selon un ordre particulier. Des hommes et des femmes y entrent pour devenir, pendant quelques instants, différents de ce qu’ils étaient dans la rue. Et surtout, le masque social peut parfois s’y fissurer.

Le dramaturge connaissait l’artifice des décors. Le Franc-Maçon savait que certains décors permettent précisément d’atteindre ce qui n’est pas artificiel.

De la parole théâtrale à la parole initiatique

Jérôme Touzalin ne se limita d’ailleurs jamais au théâtre parlé. Sa rencontre avec le compositeur Alain Krotenberg, en 1995, ouvrit une autre voie : celle de la musique et du livret. Il écrivit pour lui Sophia, puis l’Hymne pour l’Europe nouvelle, créé à l’église de la Madeleine le 9 décembre 2005. Vinrent également Le Chevalier armé pour le combat de la vie, oratorio maçonnique composé en 2007, et l’Hymne à la femme en 2008.

Ces titres disent déjà beaucoup de celui qui les écrivit : Sophia, la sagesse ; le chevalier confronté au combat de la vie ; l’Europe pensée comme horizon commun ; la femme célébrée comme présence essentielle. Derrière la diversité des formes apparaît une même recherche : comment l’être humain peut-il dépasser ce qui l’enferme ?

La Franc-Maçonnerie devint naturellement l’un des territoires privilégiés de cette interrogation. Jérôme Touzalin lui consacra notamment Promenades maçonniques, publié en 2017, participa à l’ouvrage collectif Causeries maçonniques et fit paraître en 2024 La Franc-maçonnerie ? Frappez et l’on vous ouvrira.

450.fm avait présenté ce dernier ouvrage lors de sa parution. Jérôme Touzalin y défendait une Franc-Maçonnerie débarrassée autant que possible des fantasmes qui l’entourent, attentive à ses symboles mais tournée vers l’humain. La diversité n’y était pas envisagée comme une menace contre laquelle il faudrait dresser des murailles, mais comme une richesse à partir de laquelle bâtir. La Franc-Maçonnerie apparaissait ainsi moins comme un refuge à l’écart du monde que comme une tentative de tracer, au milieu de ses violences, une voie plus apaisée.

Et son titre semble aujourd’hui prendre une étrange profondeur : « Frappez et l’on vous ouvrira. »

Toute initiation commence devant une porte. Toute existence, peut-être, s’achève devant une autre.

Bâtir une Obédience comme on ouvre un passage

Cette conviction devait prendre une forme institutionnelle lorsqu’en 2021, Jérôme Touzalin participa avec François Furia et Didier Aynoun à la fondation de la Grande Loge de l’Europe et de la Méditerranée – GLEM, dont il devint le premier Grand Maître.

Il ne s’agissait pas seulement d’ajouter une Obédience supplémentaire au paysage maçonnique. Dans son texte de présentation, la GLEM affirme sa volonté de travailler à une société pacifiée en faisant précisément de la diversité des cultures un lien fraternel. Elle veut inscrire son action dans cet espace européen et méditerranéen qui vit naître tant de civilisations, de religions et de philosophies mais fut aussi, durant des millénaires, le théâtre d’innombrables affrontements.

La Méditerranée prenait alors presque valeur de symbole initiatique. Elle sépare et relie. Elle fut frontière et passage, champ de bataille et route des marchands, des savants, des philosophes et des pèlerins. Autour d’elle naquirent Athènes, Jérusalem, Rome, Alexandrie, Byzance ; les trois grands monothéismes s’y rencontrèrent, mais aussi les héritages grecs, latins, arabes et berbères.

Vouloir y faire vivre une fraternité maçonnique relevait donc moins de la géographie que d’un projet.

Sous la Grande Maîtrise de Jérôme Touzalin, la GLEM affirma cette ambition de rencontres entre les cultures et les traditions. Son site rappelle aujourd’hui encore que la Franc-Maçonnerie ne saurait demeurer un simple « cercle d’études », mais doit chercher à donner une traduction concrète à ses ambitions humanistes par les rencontres, les conférences et les échanges entre les peuples.

En avril 2025, Jean-Michel Foulquié lui succéda à la Grande Maîtrise. Jérôme Touzalin devint alors Passé Grand Maître, restant auprès de l’Obédience qu’il avait contribué à édifier, avec cette place singulière qui appartient aux fondateurs : celle de ceux qui cessent un jour de conduire le chantier mais dont l’intention demeure inscrite dans les plans.

La dernière scène n’est jamais tout à fait la dernière

La mort d’un dramaturge possède quelque chose de particulièrement troublant. Toute sa vie, il a fait entrer et sortir des personnages. Il leur a donné des mots, organisé leurs rencontres, ménagé leurs silences. Il savait que le rideau finirait par tomber mais également qu’au théâtre, lorsque la représentation s’achève, quelque chose demeure dans celui qui a regardé.

Il en va peut-être ainsi de toute transmission initiatique.

Nous parlons beaucoup, en Franc-Maçonnerie, de pierre, d’architecture, de Temple et de chantier. Mais un Temple ne survit pas seulement par ses murs. Il demeure parce que des hommes et des femmes continuent le geste de ceux qui les précédèrent.

Jérôme Touzalin laisse ainsi derrière lui des textes que d’autres comédiens reprendront, des livres que d’autres lecteurs ouvriront, des réflexions que d’autres Frères et Sœurs prolongeront et une Obédience que d’autres continueront de bâtir.

Il laisse surtout cette intuition à laquelle son théâtre comme son engagement maçonnique semblent avoir constamment ramené : l’autre n’est jamais totalement celui que nous croyons connaître. Derrière le rôle, le masque, l’appartenance, la croyance, l’origine ou la frontière demeure un être humain dont il reste encore à découvrir le visage.

Peut-être est-ce finalement cela, frapper à la porte. ccepter que quelque chose puisse encore nous être ouvert.

À Jean-Michel Foulquié, Grand Maître de la Grande Loge de l’Europe et de la Méditerranée, aux Sœurs et aux Frères de la GLEM, à ceux qui travaillèrent avec Jérôme Touzalin, aux artistes qui portèrent ses mots sur scène, à ses lecteurs, à ses proches et à sa famille, 450.fm présente ses pensées les plus fraternelles et les plus émues.

Et puisque la tradition maçonnique nous enseigne que l’espérance doit subsister jusque dans l’épreuve de la séparation, reprenons les mots par lesquels le Grand Maître de la GLEM lui rend hommage :

Gémissons, gémissons, gémissons… mais espérons.

L’hommage officiel de la Grande Loge de l’Europe et de la Méditerranée – GLEM

Avant la nécrologie que nous consacrons à Jérôme Touzalin, nous donnons à lire ci-dessous l’hommage officiel publié par la Grande Loge de l’Europe et de la Méditerranée – GLEM, dont il fut l’un des fondateurs et le premier Grand Maître.

« Jérôme Touzalin, dramaturge, écrivain et bâtisseur de la Grande Loge de l’Europe et de la Méditerranée

La disparition de Jérôme Touzalin endeuille profondément la Grande Loge de l’Europe et de la Méditerranée, dont il fut l’un des fondateurs et le premier Grand Maître.

Né le 23 février 1941 à Tours, Jérôme Touzalin était un homme de lettres, un dramaturge reconnu et un franc-maçon profondément attaché à la transmission, au dialogue et à l’humanisme.

Après des études classiques à Châtellerault, il s’installa à Paris, où il collabora notamment avec l’académicien Thierry Maulnier et l’écrivain Gilbert Prouteau. Il suivit également l’enseignement de Tania Balachova, grande figure de l’art dramatique français.

Son œuvre profane est principalement consacrée au théâtre. Plusieurs de ses pièces furent diffusées sur France Culture et France Inter, puis représentées à Paris, au Festival Off d’Avignon et au Québec, notamment à Montréal.

Parmi ses œuvres les plus connues figurent Mentir, y’a qu’ça d’vrai !, Le Passager clandestin, repris au Québec sous le titre Mon meilleur ami, Chloé, Futur intérieur, Auteur en panique, L’Homme et l’Oméga, Ne coupez pas, Mesdames et L’Oreille du Président.

Son théâtre savait mêler la gravité à la comédie, avec un goût particulier pour l’humour, l’ironie et l’exploration du mensonge dans les rapports humains. Plusieurs de ses pièces furent distinguées, notamment Mentir, y’a qu’ça d’vrai !, récompensée par le prix Albert Willemetz, et Le Passager clandestin, qui reçut plusieurs prix dans des festivals de théâtre.

Jérôme Touzalin fut également librettiste. Aux côtés du compositeur Alain Krotenberg, il écrivit notamment le livret de l’opéra Sophia, ainsi que l’Hymne pour l’Europe nouvelle, créé en décembre 2005 en l’église de la Madeleine à Paris. Il est aussi l’auteur du livret de l’oratorio maçonnique Le Chevalier armé pour le combat de la vie et de l’Hymne à la femme.

Son œuvre maçonnique occupait une place essentielle dans sa vie et dans sa réflexion. Il publia notamment Promenades maçonniques et La Franc-maçonnerie ? Frappez et l’on vous ouvrira, ainsi que plusieurs contributions et chroniques consacrées à l’initiation, à la fraternité et à la place de la franc-maçonnerie dans la société.

En 2021, Jérôme Touzalin fonda la Grande Loge de l’Europe et de la Méditerranée – GLEM avec François Furia et Didier Aynoun. Il en assuma la Grande Maîtrise depuis sa création jusqu’en avril 2025.

Durant ces années fondatrices, il donna à la GLEM ses premières orientations et contribua à établir une obédience ouverte sur l’Europe et la Méditerranée, attachée à la liberté de conscience, au respect des différences et à une fraternité vécue au-delà des frontières.

En avril 2025, Jean-Michel Foulquié lui succéda à la Grande Maîtrise. Jérôme Touzalin demeura dès lors Passé Grand Maître de la GLEM, continuant à accompagner l’obédience par son expérience, sa culture et sa présence fraternelle.

Avec sa disparition, la GLEM perd l’un de ses pères fondateurs. Le monde maçonnique perd une voix singulière, et le monde culturel un auteur dont les œuvres continueront à être lues et représentées.

Nous garderons de Jérôme le souvenir d’un homme de culture et de conviction, d’un esprit libre, d’un Frère profondément humaniste et d’un bâtisseur qui aura consacré une part essentielle de sa vie à transmettre, à écrire et à réunir.

Jean-Michel Foulquié

Grand Maître de la Grande Loge de l’Europe et de la Méditerranée

Gémissons, gémissons, gémissons… mais espérons. »

À gauche, notre Très Cher Frère Jérôme Touzalin

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