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Trois ans après la rupture qui l’avait jeté dans la nuit, David Roha rouvre le cahier où il écrivait pour ne pas sombrer et converse avec l’homme qu’il fut. Des heures miroirs au silence de la méditation, des cascades d’Ouzoud à la carte tracée le 29 août 2023, son récit accompagne la lente conversion d’une douleur en ouvrage, tandis que la foi reçue dans l’enfance élargit son territoire sans se renier. Sans que le mot de Franc-Maçonnerie y soit jamais écrit, le livre travaille avec ses outils, du maillet au compas, jusqu’à une Pierre Polie qui ne serait plus un état mais une vigilance. Reste à savoir dans quel édifice cette pierre est appelée à prendre place.

Deux hommes séparés par trois années

Le cahier dormait au fond d’un tiroir, et celui qui l’en retire n’est plus tout à fait celui qui l’a noirci durant des nuits presque sans sommeil, le téléphone à portée de main. Toute la singularité de l’ouvrage tient à ce dispositif. David Roha se refuse à corriger l’homme qu’il était et chemine à ses côtés, sachant désormais qu’une nuit, même lorsqu’elle paraît sans fin, « possède un autre côté ». Cette « nuit noire de l’âme », selon l’expression héritée de Jean de la Croix, s’ouvre sur un déni dont il donne l’image la plus parlante, celle d’un homme qui avait « installé des meubles dans une pièce dont les fondations tremblaient encore ». Suivent la fissure, la quête fébrile des signes, le séjour marocain qui renverse la posture, l’examen patient des blessures et le retour à un ordinaire redevenu habitable. Venu à l’écriture par nécessité plus que par vocation, l’auteur se décrit comme un homme de méthodes et de concepts qui mettait ses savoirs au service d’une tâche résumée en trois verbes, « comprendre, accompagner, transmettre », mais « presque toujours tourné vers l’extérieur ». Élevé dans la tradition juive, père tenu debout par l’amour qu’il porte à ses enfants, il signe un récit de seuil et laisse entendre qu’une transmission adossée à la progression de la Pierre Brute vers la Pierre Polie « viendrait plus tard ».
Le contrôle avait changé de costume

La première moitié du récit suit un homme qui interroge tout ce qui passe à sa portée. Heures miroirs, plaques d’immatriculation, chansons, numérologie, cartes, pierres et fréquences sonores deviennent tour à tour des portes, et la découverte de Carl Gustav Jung donne à cette quête une grammaire, celle de la synchronicité. Une plaque portant le nombre 174 suivi des lettres H et Z conduit le chercheur vers les fréquences, puis jusqu’aux chakras. Le mérite de David Roha tient à la lucidité avec laquelle il regarde sa propre fébrilité. Il reconnaît qu’il demandait aux cartes la certitude qu’il exigeait naguère des faits, et que « le contrôle avait changé de costume ».
Il en tire une leçon qui dépasse son histoire, tout outil, même spirituel, peut nourrir les mêmes blessures. S’y ajoute une règle de méthode, selon laquelle un ressenti renseigne d’abord sur celui qui l’éprouve avant de dire quoi que ce soit de l’ordre du monde. Cette probité honore le livre et en marque aussi la limite.

En suspendant la question du vrai, le récit n’examine pas des propositions dont les vertus alléguées n’ont reçu aucune validation scientifique, qu’il s’agisse de fréquences présentées comme des soins ou de la grille des blessures de l’auteure québécoise Lise Bourbeau, que la psychologie clinique n’a jamais faite sienne. La page du carnet reproduite en fac-similé porte d’ailleurs les mots « dette karmique », que le regard posé trois ans plus tard ne commente pas. Le lecteur en détresse n’aura pas toujours la distance que David Roha a conquise.
La prière m’avait appris à parler

La foi traverse le livre comme une basse continue. David Roha n’est pas devenu spirituel par dépit amoureux, et ce qui se transforme en lui relève de la géographie de sa foi. « Je n’abandonnais pas Dieu », écrit-il, avant d’ajouter qu’il agrandissait le territoire où il le cherchait. Une maxime reçue dans le judaïsme, « Fais, et tu comprendras ensuite », écho du naassé vénichma du Sinaï (Exode 24, 7), devient ainsi « Expérimente, et tu valideras ». Le glissement est considérable, puisqu’il substitue à l’obéissance qui précède l’intelligence une validation par l’expérience personnelle, avec la liberté et le risque qu’elle comporte.

Les nombres gardent pourtant la trace de l’héritage. Le 26, choisi jusque sur sa plaque d’immatriculation, renvoie à la valeur numérique du Tétragramme, et le lecteur familier de la guématrie ajoutera ce que le texte ne dit pas. En hébreu, ahava, l’amour, et ehad, l’un, valent chacun treize, si bien que les deux treize de la chambre 1313 de Marrakech, que le narrateur rapportait à l’amour, donnent ensemble le nombre du Nom. La méditation achève ce mouvement. À l’élan de la prière, qui part de soi et se tourne vers Dieu, succède la disponibilité de celui qui reçoit, et le croyant constate que la prière lui avait appris à parler quand la méditation lui apprenait à écouter. Le paradoxe mérite d’être relevé, car la prière centrale de sa tradition commence par « Écoute, Israël ». Le franc-maçon y reconnaîtra la discipline de l’apprenti, dont le silence est une école de l’écoute, et cette découverte que le silence du dehors rend audible la violence du bruit intérieur.

Essaouira fut le vent, Ouzoud l’eau, l’Atlas la pierre
Le cœur battant du livre se situe à Marrakech, le 14 août 2023. Une étoile verte à cinq branches y attend partout le voyageur, celle du drapeau chérifien, que le dahir du 17 novembre 1915 désignait comme le « sceau de Salomon à cinq branches ».

L’homme qui cherchait son étoile la découvre ainsi placée sous le nom du roi bâtisseur, et l’initié songera à l’Étoile flamboyante qui se révèle au Compagnon. Pour la première fois, le voyageur renonce à tout conduire. Il relit son séjour comme une expérience alchimique, entre le vent d’Essaouira, l’eau d’Ouzoud, la pierre de l’Atlas et une chaleur où couvait presque le feu, et quiconque a connu le cabinet de réflexion puis les voyages de sa réception y retrouvera les purifications par les quatre éléments. Devant la cascade qui « ne négociait pas avec la gravité », il comprend que l’eau change de niveau sans disparaître, et découvre qu’« au fond d’un puits, il reste au-dessus de soi un cercle de ciel ».

La vieille injonction Visita interiora terrae ne dit pas autre chose, puisque c’est en descendant et en se rectifiant que se découvre la pierre cachée. Le 29 août, les phrases ne lui suffisent plus et il trace une carte où l’étoile trouve sa place.

Invoquant Alfred Korzybski, il rappelle que la carte n’est pas le territoire, et comprend qu’en revenant dix fois aux mêmes questions, il travaillait en spirale. Peu après, le 8 septembre 2023, le séisme d’Al Haouz fait près de trois mille morts. David Roha refuse d’y voir un signe qui lui aurait été adressé, car la catastrophe appartient d’abord à ceux qui l’ont subie. Dans un livre si attentif aux coïncidences, cette retenue dit sa droiture.
Un compas ne ferme pas, il trace
Les outils du bâtisseur prennent alors la parole, nommés un à un sans que leur atelier le soit jamais. La Pierre Brute demeure, avec ses angles et ses réflexes anciens, mais les chocs changent sa texture selon la manière dont ils sont reçus. La « géométrie des opposés », ces cases noires et blanches que tout initié reconnaît sous ses pas, enseigne à l’homme du cahier à regarder la ligne qui les sépare, puis les nuances que la pensée binaire dérobe.

Mal compris, il sent la vie poser une « équerre silencieuse contre la pierre », chargée de vérifier si la leçon comprise peut aussi être vécue. Face aux blessures, le maillet donne la force, tandis que le ciseau, qui n’a guère de force propre, tire son efficacité de sa précision, image exacte du discernement qui conduit l’énergie de la souffrance là où le travail doit se faire. Plutôt que de frapper toute sa personne, il apprend à nommer ce qui parle en lui, le rejet, l’abandon, la trahison ou l’injustice, en se souvenant qu’« une aspérité n’est pas toute la pierre ». La règle mesure le temps, à la manière de l’instrument de vingt-quatre pouces des rituels anglais qui figure les heures du jour, et rappelle que le coup juste dépend aussi de son heure. Le compas, enfin, nourrit l’une des plus belles pages du livre. « Un compas ne ferme pas », observe l’auteur, puisque l’instrument détermine une mesure et ne trace de cercle qu’à partir d’un point fixe. Durant des mois, David Roha avait planté cette pointe dans le regard d’une autre. Reprendre sa place revient à la replacer en soi. La tradition confie au compas la garde des bornes qui contiennent les passions, et le livre en fait la science d’une juste distance qui permet de pardonner sans revenir et d’aimer sans avoir à se quitter.
La Pierre Polie n’est pas un état

L’ouvrage culmine dans une méditation sur l’élévation, qui commence par une descente et passe par une mort et une renaissance symboliques, la mort de ce que l’ego avait bâti pour se protéger et la naissance d’« un homme en travail ».

La Pierre Polie cesse d’être une arrivée pour devenir une vigilance qui regarde, vérifie, ajuste. Le temple que l’auteur habite désormais est, dit-il, « moins certain, mais plus habitable ». Cette sobriété fait la valeur du livre, comme son refus de glorifier la souffrance ou de proclamer que tout arrive pour une raison. « La conscience acquise ne devrait pas devenir un tribunal, mais une responsabilité », écrit-il, et la maxime vaut pour toute Loge où l’ancien se croirait permis de mépriser l’apprenti qu’il a été. Une réserve demeure, que le livre appelle de lui-même. Travailler la pierre, rappelle-t-il, consiste à l’ajuster jusqu’à ce qu’elle trouve sa place « dans une construction plus vaste ». L’image passe, et le récit revient à la place de l’homme dans sa propre vie. La traversée reste une rencontre « de moi vers moi », où autrui apparaît surtout comme blessure à comprendre, présence consolante ou lien dont il faut régler la distance. La fraternité et la cité demeurent hors champ, et la paix, érigée en boussole, n’est guère confrontée aux engagements qui obligent parfois à la troubler. L’écriture, avec ses phrases brèves posées comme des versets, trouve souvent la justesse du souffle, mais ses retours d’images et de questions engendrent quelque monotonie, et le vocabulaire de l’alignement ou du lâcher-prise trahit par endroits la langue du développement personnel.

Le dernier mot revient à l’étoile. Celui qui la cherchait au fond de sa nuit l’a reconnue partout dans Marrakech, puis l’a dessinée au cœur de sa carte. Dans nos ateliers pourtant, l’Étoile flamboyante ne brille pour personne en particulier, et chacun y apprend qu’une pierre, si bien polie soit-elle, attend encore le mur qui lui donnera son sens. Ce livre sincère ouvre alors une question qui le prolonge. Lorsque nous avons appris à perdre sans être perdus, à quelle œuvre commune, et aux côtés de qui, consentons-nous à offrir la pierre que nous sommes devenus ?
L’Homme qui cherchait son étoile – Récit d’une traversée intérieure, David Roha – Auto-édition, 2026, 132 pages, 17,90 €/ Disponible ICI
