« Fjord » Cristian Mungiu ou quand les certitudes se brisent sur la glace

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Palme d’or 2026, le dernier film de Cristian Mungiu prend pour décor la beauté presque irréelle d’un fjord norvégien afin d’y enfermer deux conceptions du monde qui, peu à peu, cessent de pouvoir se parler. Une famille chrétienne très pieuse, des voisins accueillants, quelques ecchymoses sur le corps d’une enfant, puis le soupçon, l’administration, la justice et enfin cette question dont Mungiu refuse obstinément de délivrer la réponse : jusqu’où une société peut-elle protéger sans devenir intrusive, et jusqu’où la conviction familiale peut-elle s’abriter derrière la tradition sans accepter le regard de l’autre ? Derrière un drame familial d’une redoutable simplicité, Fjord ausculte ainsi notre incapacité contemporaine à demeurer ensemble lorsque chacun est persuadé de posséder le juste, le vrai et le bien.

Un paysage immense pour des hommes qui ne savent plus s’entendre

Il fallait sans doute un fjord pour raconter cette histoire, parce que le fjord est déjà une dramaturgie. La mer s’y enfonce dans la terre entre des parois qui paraissent infranchissables ; l’horizon existe, mais il est lointain, presque dérobé, et l’on avance dans un espace où la majesté du paysage peut soudain prendre la forme d’un enfermement. Cristian Mungiu fait de cette géographie norvégienne davantage qu’un décor. Elle devient la métaphore silencieuse du film : deux rives se font face, séparées par une eau profonde, suffisamment proches pour se voir, trop éloignées pour se rejoindre sans entreprendre une traversée.

C’est là que viennent vivre Mihai Gheorghiu, Roumain, son épouse Lisbet, Norvégienne, et leurs enfants. Ils forment une famille profondément croyante, attachée à une conception traditionnelle de l’autorité parentale et de la transmission religieuse. L’installation semble d’abord heureuse. Les Gheorghiu se rapprochent de leurs voisins, les Halberg, et les enfants des deux foyers nouent cette amitié immédiate dont les adultes imaginent toujours qu’elle abolira les frontières qu’eux-mêmes ont construites.

Sebastian_Stan

Puis apparaissent des ecchymoses sur le corps d’Elia, l’aînée des enfants Gheorghiu. À partir de ce signe minuscule, visible mais équivoque, toute une société commence à regarder autrement ce qu’elle regardait jusque-là avec bienveillance. L’école s’interroge, les services de protection de l’enfance interviennent, la parole des parents devient suspecte et ce qui relevait de la vie privée entre brutalement dans l’espace public. Mungiu s’inspire librement de l’affaire Bodnariu, qui avait opposé en Norvège, à partir de 2015, une famille roumano-norvégienne chrétienne aux services de protection de l’enfance.

Mais Fjord serait un film beaucoup moins intéressant s’il se contentait de demander : « Les parents sont-ils coupables ? » Cette question existe, naturellement, mais Mungiu la déplace sans cesse jusqu’à en faire surgir une autre, autrement inquiétante : comment jugeons-nous lorsque nous ne disposons jamais de toute la vérité ?

Le soupçon est peut-être le véritable personnage du film

Chez Mungiu, une ecchymose n’est jamais seulement une ecchymose. Elle devient un signe à interpréter, et tout le drame naît précisément de cette transformation du fait en récit. L’enfant a-t-elle été frappée ? S’agit-il d’un accident ? Les parents minimisent-ils certaines pratiques éducatives ? Les institutions surinterprètent-elles ce qu’elles observent ? La foi explique-t-elle certains comportements ou sert-elle à les justifier ? À mesure que le récit avance, chaque certitude obtenue paraît destinée à être contaminée par une information nouvelle.

Le cinéaste a expliqué avoir longuement enquêté en Norvège auprès de familles, de responsables de la protection de l’enfance, de juges, d’avocats et de représentants religieux. Il revendique précisément son refus « d’asséner une vérité » et sa volonté de donner chair aux points de vue contradictoires. Cette déclaration éclaire profondément le film, car Fjord n’est pas tant une œuvre sur la culpabilité qu’un film consacré à la fabrication de nos convictions.

Voilà pourquoi le spectateur se sent parfois inconfortablement déplacé d’un camp vers l’autre. Mungiu lui retire progressivement la position confortable du juge assis au-dessus de la mêlée. Nous voudrions savoir, décider, séparer les innocents des coupables, désigner celui qui abuse de son pouvoir ; or le film nous condamne à cette zone intermédiaire où les faits existent mais où leur interprétation demeure incertaine.

Le geste est d’autant plus intéressant que Fjord a suscité, depuis sa sortie, des lectures politiques opposées, certains commentateurs lui reprochant de présenter trop sévèrement les institutions progressistes quand d’autres y voient une critique nécessaire de sociétés devenues incapables d’entendre ceux qui ne partagent pas leurs normes. Le réalisateur insiste, lui, sur la nécessité du dialogue entre des univers qui ne disposent plus d’un vocabulaire commun.

C’est précisément dans cet entre-deux que le film trouve sa force.

Lorsque deux conceptions du bien deviennent incapables de se reconnaître

Il serait trop simple d’opposer ici l’obscurantisme religieux à une modernité éclairée, ou inversement la famille persécutée à l’État totalitaire. Mungiu connaît suffisamment les mécanismes du jugement collectif pour savoir que le manichéisme dispense toujours de penser.

Renate_Reinsve

La famille Gheorghiu possède ses rigidités. Mihai porte une autorité dont Sebastian Stan fait moins une brutalité spectaculaire qu’une présence presque minérale. Dès le premier plan, Mungiu place le père à distance tandis que Lisbet enlace leur fille ; le réalisateur explique avoir construit cette composition pour installer simultanément la mère comme figure d’équilibre, l’enfant comme foyer du mystère et le père comme incarnation d’une autorité familiale traditionnelle.

Sebastian Stan est ici remarquable parce qu’il ne transforme jamais Mihai en personnage démonstratif. Son corps semble retenir quelque chose – colère, peur, orgueil, certitude ou blessure –, et cette rétention devient inquiétante précisément parce qu’elle demeure indéchiffrable. Renate Reinsve emprunte un chemin différent : Lisbet appartient davantage aux deux mondes, par son origine norvégienne et par la famille qu’elle a construite avec Mihai. Elle devient ainsi une frontière humaine, celle sur laquelle les tensions viennent se déposer avant de la fissurer.

Face à eux, les institutions ne sont pas nécessairement animées de mauvaises intentions. Elles obéissent à un principe qui paraît difficilement contestable : protéger l’enfant. Mais Mungiu montre comment une intention légitime peut, lorsqu’elle cesse de s’interroger sur elle-même, produire sa propre violence. La procédure transforme alors les êtres en dossiers, les nuances en catégories et les paroles en indices susceptibles d’être retenus à charge.

Ce que raconte Fjord est donc moins l’affrontement du Bien et du Mal que celui de deux conceptions concurrentes du Bien.

Et c’est beaucoup plus dangereux.

Car on négocie parfois avec celui que l’on croit dans l’erreur ; on négocie beaucoup plus difficilement lorsque l’on estime défendre la vérité morale elle-même.

Mungiu filme moins des réponses que la distance qui sépare les êtres

La mise en scène épouse admirablement cette incertitude. Tudor Vladimir Panduru photographie une Norvège dont la beauté pourrait appartenir à une brochure touristique, mais où l’immensité devient progressivement froide et oppressante. Le Monde soulignait justement le contraste entre les paysages enneigés, les plans d’eau, les parois rocheuses et la chaleur apparente des intérieurs.

Mungiu conserve par ailleurs ce goût des plans longs qui oblige le spectateur à demeurer dans la scène lorsque le montage traditionnel lui aurait permis d’y échapper. Il ne découpe pas systématiquement les conflits pour nous indiquer où regarder ; il nous laisse parfois chercher nous-mêmes ce qui importe, observer une attitude pendant qu’un autre personnage parle, percevoir un silence derrière une conversation.

Cette durée produit quelque chose de profondément moral. Elle laisse aux personnages le temps d’être contradictoires.

Lisa Loven Kongsli

Le cinéma commercial affectionne les signes immédiatement lisibles : telle musique indique le danger, tel gros plan désigne la victime, telle coupe révèle le mensonge. Mungiu résiste à cette grammaire de la certitude. Il installe ses personnages dans l’espace et nous demande d’habiter avec eux l’inconfort du réel.

Les 146 minutes du film ne sont donc pas une simple longueur. Elles constituent presque une méthode : il faut du temps pour que nos certitudes se forment, davantage encore pour qu’elles commencent à se fissurer.

Croire ne signifie pas seulement avoir la foi

C’est peut-être ici que Fjord devient véritablement passionnant. Le film parle évidemment de religion, puisque les Gheorghiu appartiennent à un christianisme évangélique fortement structurant, mais il parle plus largement de l’acte de croire.

Les parents croient en Dieu, en une certaine conception de la famille, de l’éducation et de l’autorité. Les institutions croient dans le droit, dans la protection de l’enfant et dans un certain modèle social. Les voisins croient avoir compris ceux qu’ils côtoient. Les professionnels croient pouvoir interpréter les signes qu’ils recueillent. Le spectateur lui-même croit continuellement avoir enfin compris le film.

Puis Mungiu déplace une pierre et tout l’édifice vacille.

C’est pourquoi réduire Fjord à une opposition entre croyants et société laïque manquerait ce qu’il contient de plus dérangeant. Chacun possède ici sa transcendance, y compris ceux qui se pensent dégagés de toute transcendance religieuse : pour les uns Dieu, pour les autres l’intérêt supérieur de l’enfant, les droits individuels, le progrès ou la norme sociale. Le problème commence lorsque ce qui devrait demeurer un principe destiné à éclairer l’action devient une certitude suffisante pour ne plus avoir à écouter.


Le film nous ramène ainsi à une vieille question philosophique, de Socrate à Montaigne : que savons-nous réellement lorsque nous affirmons savoir ?

Le regard maçonnique – Entre les deux colonnes, apprendre à supporter le doute

C’est ici, seulement, que Fjord rencontre singulièrement l’expérience maçonnique.

Deux colonnes

Le Franc-Maçon pourrait être tenté, comme n’importe quel spectateur, de chercher immédiatement quelle colonne représente la raison et quelle autre incarne l’erreur. Il serait pourtant plus fécond de regarder le film à partir de l’espace situé entre les colonnes, cet espace qui n’appartient entièrement ni à l’une ni à l’autre et dans lequel commence précisément le chemin initiatique.

Car Mungiu met en scène des personnages qui possèdent tous leur pierre achevée. Mihai sait ce qu’est une famille. Les services sociaux savent ce qu’est la protection. Les voisins savent ce qu’est une éducation acceptable. Les croyants savent ce que Dieu attend d’eux. Les modernes savent ce que l’émancipation exige. Or le travail maçonnique commence précisément lorsque l’homme accepte que sa pierre demeure brute, c’est-à-dire lorsque sa propre certitude devient matière à travailler.

Fjord pourrait alors se lire comme une méditation sur la tolérance, non dans son acception molle d’indifférence polie, mais dans son sens le plus exigeant : reconnaître à la pensée d’autrui une place suffisante pour accepter qu’elle puisse troubler la nôtre. Cela n’implique évidemment ni de relativiser la violence faite à un enfant ni de considérer toutes les pratiques comme équivalentes ; cela signifie que juger oblige d’abord à examiner, distinguer, peser et écouter.

Le maillet sans le ciseau ne produit que des coups.

Cette image pourrait presque résumer le film. La puissance de l’autorité – familiale, administrative, judiciaire ou morale – n’est constructive que lorsqu’elle rencontre l’instrument de la mesure, du discernement et de la précision. Sans lui, elle ne taille plus la pierre : elle la brise.

Il existe enfin, dans ce fjord entouré de montagnes, quelque chose qui évoque symboliquement le cabinet de réflexion à l’échelle d’un paysage. Les personnages sont enfermés avec leurs convictions comme l’impétrant avec lui-même ; ils découvrent progressivement que leur premier adversaire n’est peut-être pas celui qui leur fait face, mais cette certitude intérieure qui leur interdit d’envisager un autre point de vue.

La véritable lumière de Fjord ne se trouve donc ni du côté de la famille ni du côté de l’institution. Elle apparaît, fragile, chaque fois qu’un être consent à suspendre son jugement assez longtemps pour regarder l’autre autrement.

C’est peu. C’est immense.

Et peut-être est-ce exactement ce que devrait être un Temple : non le lieu où des hommes ayant trouvé la vérité viennent la célébrer ensemble, mais celui où ils apprennent, patiemment, à la chercher sans jamais croire qu’ils la possèdent tout entière.

Avec Fjord, Cristian Mungiu ne nous demande finalement pas de choisir une rive. Il nous demande quelque chose de beaucoup plus difficile : construire un pont.

Cristian Mungiu – Fjord, 2026 – 146 min – avec Sebastian Stan, Renate Reinsve, Vanessa Ceban, Lisa Carlehed – photographie Tudor Vladimir Panduru – sortie française le 19 août 2026. Le film a remporté la Palme d’or du 79e Festival de Cannes, près de vingt ans après celle obtenue par Mungiu pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours.

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

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