Il fut Pic de la Mirandole – Chapitre 14 – Les vents mauvais

Gardez cet article avec vous
Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
+ frais de traitement
Vous avez un code promo ?

Chapitre précédent ici.

1492 fut une année de ruptures.

En avril, Laurent de Médicis mourut.

Il avait quarante-trois ans. La goutte, cette ennemie fidèle, l’avait depuis des années rongé, mais sa mort fut soudaine : une aggravation brutale de la maladie rénale qui l’accompagnait depuis longtemps, une semaine de souffrance, et puis la fin, dans sa villa de Careggi, entouré de ses fils, de ses amis humanistes et de Savonarole qui lui donna l’absolution.

La mort de Laurent fut pour Giovanni quelque chose d’irréparable.
Ce n’était pas seulement la perte d’un protecteur bien que cette perte-là fût réelle et dangereuse. C’était la perte d’un monde.
Laurent avait été, pendant ces années florentines, le garant d’une certaine idée de la vie : l’idée qu’on pouvait penser librement sous la protection de la beauté, que le mécénat intelligent était une forme de justice, que la cité pouvait être à la fois prospère et belle et sage. Avec lui disparaissait cette idée-là,  ou du moins, le sol sous ses pieds.

Giovanni apprit la nouvelle à Querceto. Il resta tout le jour dans son studiolo, sans manger, sans lire, regardant par la fenêtre les oliviers dans le vent d’avril.

Le soir, Ficin vint.
Ficin avait soixante ans. Il était plus petit, légèrement plus courbé, et il avait ce soir-là le visage d’un homme qui a perdu quelque chose d’essentiel. La mort ne le surprenait plus à son âge, c’était juste une douleur profonde, intime, qu’il n’essayait pas de dissimuler.

Il s’assit en face de Giovanni. Ils restèrent silencieux un long moment.
— Il nous a donné vingt ans, dit Ficin enfin. Vingt ans de liberté pour penser. C’est plus que la plupart des hommes n’ont dans une vie entière.
— Oui, dit Giovanni.
— Il a lu l’Heptaple deux jours avant de mourir. Il m’a dit que c’était le plus beau livre de notre siècle. J’ai cru qu’il exagérait. Maintenant je pense qu’il avait raison.
— Il avait souvent raison sur les choses importantes.

Un silence encore. Dehors, une chouette appela.
— Son fils, dit Ficin, ne sera pas son père.
— Non, en effet.
— Pierre est… moins.
C’était l’euphémisme complet pour une réalité que tous deux connaissaient : Pierre de Médicis, qui allait maintenant gouverner Florence, n’avait ni le génie politique de son père, ni sa culture, ni sa capacité à tenir ensemble les multiples fils de la réalité florentine.
— Il est vain, impulsif, incapable de la longue vue que Laurent possédait comme un sixième sens, confia Ficin.
— Il va faire des sottises, dit Giovanni.
— Oui. Et les Médicis seront chassés.
— Vous le croyez vraiment ?
Ficin hocha la tête lentement.
— Savonarole le croit depuis des années. Et Savonarole, sur ce sujet… je crains qu’il ne voie juste.

La mort d’Innocent VIII cet été-là, et l’élection de Rodrigo Borgia sous le nom d’Alexandre VI, changèrent la situation de Giovanni. Les bulles d’absolution arrivèrent en juin 1493, le nouveau pape, plus pragmatique et moins théologique que son prédécesseur, n’avait aucune raison de maintenir une condamnation qui ne lui avait jamais appartenu.

Giovanni était libre, officiellement. Mais la liberté avait un goût amer, cette année-là.

Après la mort de Laurent, Giovanni se rapprocha de Savonarole d’une façon qui déconcerta ses amis humanistes. Politien, qui restait fidèle à une vision du monde que l’austérité savonarolienne menaçait, observait avec une inquiétude croissante la fascination de Giovanni pour le moine dominicain. Ficin, plus prudent, tentait de maintenir des ponts entre les deux mondes qui semblaient irréconciliables.

Mais Giovanni ne se convertissait pas au savonarolisme. Il faisait quelque chose de plus subtil et de plus personnel : il intégrait la dimension prophétique de Savonarole dans sa propre vision du monde.Il reconnaissait dans l’insatisfaction fondamentale du moine, son refus de se contenter d’une Florence belle mais injuste, son exigence d’une conversion authentique du cœur, quelque chose de vrai que l’humanisme de salon avait tendance à esquiver.

Il dédia à Savonarole son dernier grand ouvrage, les Disputationes adversus astrologiam divinatricem, une attaque systématique contre l’astrologie divinatoire. Ce livre était à bien des égards la synthèse de tout son parcours intellectuel : la défense de la liberté humaine contre le déterminisme astral, la conviction que l’homme n’est pas gouverné par les étoiles mais par sa propre volonté, l’affirmation que la dignité humaine requiert la liberté, et que la liberté est incompatible avec toute prédiction mécanique du destin.

C’était, en un sens, le prolongement naturel du Discours sur la Dignité de l’Homme. Là où le Discours affirmait positivement la liberté, les Disputationes la défendaient contre ses ennemis.

— Vous avez passé votre vie à défendre la liberté, lui dit Ficin un matin de printemps 1494, dans le studiolo de Querceto, en feuilletant le manuscrit.
— J’ai passé ma vie à comprendre ce que la liberté signifie, dit Giovanni. Ce n’est pas la même chose.
— Et qu’est-ce qu’elle signifie ?
— Qu’on ne peut pas être libre à demi. Ou on croit que l’homme peut se définir lui-même et alors les étoiles, les humeurs, la race, le sang, tout ça ne compte pas plus que le vent. Ou on croit que la nature détermine la destinée et alors il n’y a ni liberté ni responsabilité, et la philosophie elle-même est inutile.
— La philosophie n’est jamais inutile.
— Non. Mais si les étoiles décident de tout, elle n’est que le spectacle de notre impuissance.
Ficin hocha la tête.
— Savonarole dit la même chose, en d’autres termes.
— Savonarole dit que la grâce libère. Je dis que la liberté est déjà là, dans notre nature, parce que Dieu l’y a mise en faisant l’homme à son image. Ce n’est pas tout à fait la même chose. Mais cela converge.

Ce printemps 1494, Giovanni maigrit.
Ce n’était pas la maigreur de l’ascète, il n’avait jamais pratiqué les mortifications physiques qui fascinaient Savonarole. C’était une maigreur progressive, qui venait de l’intérieur, une transparence croissante de la chair qui inquiéta d’abord ses domestiques, puis ses amis.
Ficin s’inquiéta.
— Vous ne mangez pas assez, dit-il.
— Je n’ai pas faim.
— Vous dormez combien d’heures ?
— Cinq. Quatre, parfois.
— Depuis combien de temps ?
Giovanni réfléchit.
— Des mois. Depuis l’automne.
— C’est la bile noire, dit Ficin, la mélancolie. Déjà hippocratique en parlait. Savez-vous que le premier « représentant » de la mélancolie fut Héraclite? C’est du moins ce qu’affirme Théophraste, successeur d’Aristote, à propos du philosophe d’Éphèse. Vous devriez ralentir. Prendre de l’air. Marcher plus.
— J’ai des livres à finir.
— Vos livres seront là après vous. Vous ne le serez pas.

Cette prophétie involontaire laissa Giovanni silencieux.

Il y avait, dans ces derniers mois, quelque chose de changé dans sa façon de voir le monde. Non pas une tristesse, ou pas seulement une tristesse, mais une sorte d’acuité nouvelle, comme si l’approche d’une limite rendait les choses plus claires. Il voyait Florence avec plus de netteté qu’il ne l’avait jamais vue. Il entendait les chants des oiseaux dans le jardin de Querceto avec une précision qui ressemblait à de la gratitude. Il lisait les textes anciens avec une intensité nouvelle, comme si chaque ligne pouvait être la dernière qu’il lisait.

Il écrivit, dans ces mois-là, des lettres à Politien, à Ficin, à Benivieni, à Mithridate, des lettres longues et inhabituellement personnelles pour lui, où quelque chose se disait qu’il ne disait pas ordinairement.
À Mithridate, il écrivit : « Je pense souvent à notre nuit à Paris, dans la chambre froide où les manuscrits occupaient plus de place que les hommes, et où nous avons travaillé jusqu’à l’aube sur des textes que personne d’autre en Europe ne lisait. J’ai été heureux cette nuit-là d’une façon que je comprends mieux maintenant. Peut-être que le bonheur, comme les couleurs de Botticelli, n’est visible que dans la lumière juste. Et la lumière juste vient souvent trop tard. »

Si vous souhaitez commencer le roman depuis le début, cliquez ici

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Solange Sudarskis
Solange Sudarskis
Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de nombreux livres maçonniques, romancière, conférencière. Lauréate du prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ». Lauréate pour son œuvre du prix littéraire Cadet Roussel des Imaginales maçonniques et ésotériques d'Épinal, 2026.

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES