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Dans le langage de table des banquets d’ordre, la poudre désigne la boisson. Comme les verres deviennent des « canons » et les bouteilles des « barriques », le vin, l’eau ou les liqueurs prennent le nom de poudres de couleurs et de forces différentes. Ce vocabulaire, emprunté à l’artillerie, rappelle l’importance des loges militaires dans la diffusion de la franc-maçonnerie au XVIIIe siècle. Il continue d’être employé lors des tenues de table, en particulier aux fêtes solsticiales, et constitue l’un des traits les plus pittoresques du patrimoine maçonnique.
Un mot venu de l’artillerie

Le banquet d’ordre se déroule comme une manœuvre : on « charge » les canons, on les « aligne », on « tire » une santé. Bazot, dans son Vocabulaire des francs-maçons (1810), définit déjà le canon comme le verre, et explique que charger consiste à le remplir de vin ou de liqueur. La poudre, qui charge le canon, désigne logiquement ce qu’on y verse.
Cette inspiration militaire s’explique par l’histoire : au XVIIIe siècle, de nombreuses loges dites régimentaires ou de campagne accompagnent les armées, et les officiers sont nombreux dans les ateliers civils. Leur jargon a coloré durablement les usages de table.
Les principales « poudres »
Les correspondances ont varié selon les époques, les rites et les loges, et les glossaires ne concordent pas toujours. Les usages les plus fréquemment cités pour le Rite français sont les suivants :
- Poudre forte : le vin ; on précise parfois poudre forte blanche ou rouge.
- Poudre rouge : le vin rouge ; poudre blanche : le vin blanc, ou l’eau selon certains glossaires.
- Poudre faible : l’eau.
- Poudre jaune : la bière ou le cidre.
- Poudre fulminante : les liqueurs et eaux-de-vie.
- Poudre noire : le café ; poudre pétillante : le champagne, réservé aux santés importantes.
Un menu de 1847 de la loge parisienne Les Amis Réunis, cité par les historiens de la table maçonnique, mentionne ainsi des « barriques de poudre forte blanche » et des « poudres fulminantes » pour les liqueurs.
Une grammaire complète
La poudre n’est qu’un élément d’un système cohérent. À table, les plats sont des plateaux, les assiettes des tuiles, le couteau un glaive, la fourchette une pioche, la cuillère une truelle. Les mets sont des matériaux, le pain une pierre brute, le sel du sable, le poivre du sable jaune. Manger se dit « mastiquer », et la participation de chacun aux frais est le « triangle ».
Ces termes croisent le vocabulaire militaire et celui du chantier : on « dégrossit » la viande comme la pierre brute. Le repas rejoue ainsi, sur un mode plaisant, les symboles du travail en loge.
Lectures symboliques
Certains auteurs voient dans la gamme des poudres, du noir au blanc puis au rouge, un écho aux phases du Grand Œuvre alchimique. Cette lecture, séduisante, reste une interprétation : l’origine première du vocabulaire est clairement militaire et conviviale. Elle montre cependant comment la maçonnerie investit les gestes ordinaires d’un sens second.
Variantes selon les rites
D’autres systèmes ont développé leur propre lexique. Dans les banquets de chapitre Rose-Croix, la table devient un autel et porter une santé s’appelle exécuter une libation. La maçonnerie d’adoption du XVIIIe siècle parlait d’« huile rouge ou blanche » pour le vin, et les rites forestiers ou de charbonnerie avaient leurs propres mots. Ces variations confirment que le langage de table est un usage vivant plutôt qu’un code figé.
Le saviez-vous ?
L’expression « tirer une canonnée » est parfois rattachée à l’entrée de Charles VI à Lyon, pour laquelle auraient été installées des fontaines à vin en forme de canons. L’anecdote, rapportée par l’historien lyonnais Gérard Truchet, illustre l’ancienneté du lien entre canon et boisson.
Poudre et santés
La poudre prend tout son sens au moment des santés. Sur l’ordre du Vénérable, chacun « charge » son canon, puis le présente et le vide selon un rythme commun, avant de le reposer d’un geste collectif sur la table. Ces gestes, dont le détail varie selon les rites, transforment le simple fait de boire en un acte rituel partagé, où l’unité du groupe s’exprime par la synchronisation des mouvements.
À retenir
- La poudre est la boisson dans le langage de table ; le verre est le canon.
- Le vocabulaire vient des loges militaires du XVIIIe siècle.
- Poudre forte = vin, poudre faible = eau, poudre fulminante = liqueurs, avec des variantes selon les sources.
- Il reste employé lors des banquets d’ordre, notamment aux Saint-Jean.
Voir aussi dans le glossaire : Canon, Banquet d’ordre, Mastic, Triangle, Maître des Banquets.
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