Le 17 février 2026, Jesse Jackson s’est éteint à Chicago, entouré des siens, à l’âge de 84 ans. Pasteur baptiste, tribun, artisan d’alliances improbables, il aura porté pendant plus d’un demi-siècle une parole d’espérance et de lutte, souvent lumineuse, parfois entachée d’ombres très humaines.

Et puisqu’il est, selon plusieurs sources maçonniques, un Frère de la tradition Prince Hall Freemasonry, son départ invite à regarder son parcours comme on regarde une pierre, sans fard, sans légende, avec la rigueur due aux bâtisseurs.
Il y a des morts qui ferment un dossier. Celle de Jesse Jackson ouvre un chantier. Non pas un chantier d’idolâtrie, mais un chantier de discernement. L’homme a vécu au centre du tumulte, là où la parole peut sauver, là où elle peut aussi blesser, là où le symbole se fissure si l’ego s’y installe.
Un pasteur dans la longue marche

Né en 1941 à Greenville, élevé dans l’ombre des lois ségrégationnistes, Jesse Jackson s’impose très tôt comme une voix qui refuse la résignation.
Protégé et compagnon de route de Martin Luther King Jr., il travaille au cœur du mouvement des droits civiques, puis se retrouve propulsé au premier plan après l’assassinat de King en 1968, dont il fut l’un des témoins proches.
Il fonde Operation PUSH, puis la coalition arc en ciel, avant la forme unifiée Rainbow PUSH Coalition, pour lier combat civique et justice économique, emploi, dignité, accès.
Il se présente aux primaires démocrates en 1984 puis en 1988, ouvrant une brèche historique dans l’imaginaire politique américain.

Sans jamais occuper de mandat électif majeur, il devient pourtant un diplomate de l’informel, multipliant médiations et missions, de prises d’otages à des négociations où l’État officiel hésite, et où la société civile ose.
En 2000, Bill Clinton lui remet la Médaille présidentielle de la Liberté.
En 2021, Emmanuel Macron le fait commandeur de la Légion d’honneur, saluant un ami de la France et une œuvre tournée vers paix, justice et fraternité.
Les ombres, parce que l’humain n’est pas un mythe
Écrire « sans rien cacher » ne veut pas dire salir. Cela veut dire tenir ensemble la flamme et la fumée.
Jackson a porté des controverses lourdes. L’une des plus connues reste une remarque antisémite prononcée en 1984, dans le feu d’une campagne, qui a durablement blessé et fragilisé son image, avant qu’il ne présente des excuses publiques.
Sa vie personnelle a aussi vacillé quand il a reconnu une relation extraconjugale ayant conduit à la naissance d’une fille en 1999, épisode qui l’a conduit à se retirer un temps de la scène. D’autres épisodes, plus anciens ou plus périphériques, jalonnent sa biographie et rappellent qu’une figure publique n’est jamais à l’abri d’elle-même, ni d’un récit qui la dépasse. On peut admirer l’architecte d’alliances et constater les failles de l’homme. C’est même la seule manière adulte d’honorer une vie qui a pesé sur l’Histoire.

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Un Frère selon la tradition Prince Hall
Sur le versant maçonnique, les sources convergent vers une appartenance à la maçonnerie Prince Hall, enracinée dans l’histoire afro américaine et longtemps contrainte de bâtir ses propres structures face aux exclusions.

Le site officiel de la Most Worshipful Prince Hall Grand Lodge of Illinois cite Jesse Jackson Sr. parmi les figures rattachées à Harmony Lodge No. 88.
D’autres sources maçonniques évoquent une réception en 1987, avec une datation fréquemment reprise au 25 mai 1987, et une formule dite « à vue ».
Quant au 33e degré, souvent avancé dans des listes et articles, il relève du Ancient and Accepted Scottish Rite et n’est pas toujours documenté publiquement avec le même niveau de preuve qu’une appartenance de loge bleue. Un article de 450.fm reprend cette mention au titre des “maçons célèbres du 33e degré”, tout en rappelant la prudence nécessaire face aux listes.
Ce point mérite donc une formulation juste. L’essentiel, initiatiquement, n’est pas le chiffre brandi comme un trophée, mais la cohérence d’une vie au regard des vertus proclamées. La Maçonnerie ne sanctifie pas. Elle met au travail.
Le fil rouge, dignité et alliance
Ce qui demeure, au-delà des polémiques, c’est un motif obstiné, faire tenir ensemble des mondes qui se méprisent. Jesse Jackson parlait d’arc en ciel, non comme décor, mais comme méthode. Faire place à l’autre sans renoncer à soi. Transformer le conflit en épreuve de vérité. Éprouver l’universel dans le particulier.
Il a aussi porté le paradoxe de toute figure prophétique dans un siècle médiatique. Plus la cause est juste, plus l’orateur est tenté de devenir son propre emblème. Et plus l’emblème est exposé, plus la chute menace.

Dans ses dernières années, la maladie a resserré la voix, comme si la parole devait apprendre, elle aussi, la sobriété. Diagnostiqué de Parkinson’s disease en 2017, il a ensuite été confirmé atteint de paralysie supranucléaire progressive, affection rare souvent confondue au début.
Qu’on le lise en historien, en citoyen, ou en Frère, Jesse Jackson laisse une leçon exigeante. La fraternité n’est pas un sentiment, c’est une discipline. La justice n’est pas un slogan, c’est une rectitude qui se prouve aussi quand on tombe.
S’il est passé à l’Orient Éternel, il n’emporte pas une statue. Il laisse une pierre, marquée, parfois ébréchée, mais encore capable d’indiquer un axe, celui de la dignité humaine tenue debout, même quand le monde voudrait la voir à genoux.


Merci Erwan.
Un hommage nuancé et juste à Jesse Jackson, cette figure qui a porté la flamme de King, si cher à notre coeur, tout en assumant ses propres ombres.
Protégé de MLK, témoin de son assassinat, il a transformé la prophétie en action concrète avec PUSH et la Rainbow Coalition, tout en traversant des controverses douloureuses (remarque antisémite de 1984, vie privée).
Comme le dit ton article, tenir ensemble « la flamme et la fumée » : une vie debout, imparfaite, mais indéfectiblement au service de la dignité et de la justice.
Repose en paix, Frère.