jeu 05 février 2026 - 13:02

Le grand malentendu concernant la Franc-maçonnerie : nous sommes des « sorciers », ils ont peur

De notre confrère expartibus.it – Par Rosmunda Cristiano

Commençons par le point sensible : le citoyen lambda.

Celui qui, lorsqu’il découvre que vous êtes franc-maçon, vous regarde comme si vous pouviez le maudire d’un simple sourcil. Pour lui, la franc-maçonnerie rime avec magie noire, incantations, entités supérieures et autres rituels interdits. Une sorte de Netflix occulte, mais sans abonnement. En réalité, le paradoxe est inverse : le cœur de la tradition maçonnique, notamment dans sa version latine, est profondément naturaliste.

Rien que des évocations : ni anges qui descendent, ni démons qui montent, ni Dieu qui intervienne pour suspendre les lois du monde. Au centre se trouve l’homme, son intériorité, ses ombres, sa capacité terrestre à s’élever. Ce que beaucoup considèrent comme du « mystère » est pour nous un travail. Non pas de la « magie » au sens hollywoodien du terme, mais cette lente et concrète transformation que les anciens appelaient un magnum opus : le travail sur soi-même, à l’état brut. Pas d’effets spéciaux, juste de l’effort intérieur.

Les philosophes ont dit :

Natura non facit saltus.

La nature ne fait pas de bonds.

Même pas le franc-maçon.

Naturalisme : quand la nature prend la place du ciel.

Qu’est-ce donc que ce béni naturalisme maçonnique ?

Je vais essayer de vous l’expliquer sans traité philosophique.

Un Memento mori en mosaïque (ier siècle apr. J.-C.) accompagné de l’inscription Gnothi seauton. Provient des excavations de l’église San Gregorio al Celio (Rome) ; actuellement au Musée des Thermes de Dioclétien.

C’est une vision du monde dans laquelle : la nature est le grand livre ouvert devant nous, la raison est l’instrument avec lequel nous essayons de le lire, l’homme n’attend pas le salut d’en haut, mais travaille à s’améliorer et à améliorer la société, « ici et maintenant ».

Dans cette perspective, le Grand Architecte de l’Univers n’est pas le Dieu qui intervient pour punir ou récompenser, mais le principe d’ordre, d’harmonie et de proportion qui imprègne le cosmos. Il incarne davantage la « logique du monde » qu’un seigneur barbu dans les nuages. C’est un cadre horizontal : pas d’échelles célestes, pas d’anges pour vous tirer par le col. L’homme reste un homme, mais un homme appelé à prendre conscience.

J’aime résumer cela ainsi :

Nous ne sommes pas des dieux déchus, nous sommes des êtres humains qui n’avons pas encore achevé notre travail sur nous-mêmes !

C’est pourquoi, quand quelqu’un me pose la question d’un air suspicieux :

Mais vous autres, francs-maçons, pratiquez-vous des rites magiques ?

site archeologique dEleusis © Wikimedia-commons

Je souris et je pense : si par « magie » tu entends éteindre ton téléphone portable, te regarder en face et admettre que tu t’es trompé… alors oui, faisons de la magie. La magie difficile. Ce qui est drôle, ou tragique selon les jours, c’est que le naturalisme maçonnique est souvent mal interprété. Parce que nous utilisons des symboles, des rituels, des lumières et le silence, certains pensent immédiatement à la sorcellerie.

En réalité, la Franc-maçonnerie, en ce sens, est plus proche des cultes à mystères antiques que de l’occultisme romanesque : les Mystères d’Éleusis, les rites initiatiques où l’on mourait symboliquement pour renaître, l’idée que l’homme peut se « transmuter » intérieurement, comme le plomb en or. Non pas parce qu’un dieu le prend par la main, mais parce qu’il assume la responsabilité de se regarder en face.

Il y a une phrase qui m’accompagne souvent :

Homo homini faber.

L’homme est le créateur de l’homme.

la-mesure-du-monde

Voici le point essentiel : le Franc-maçon n’attend pas du ciel qu’il fasse pour lui ce qu’il refuse de faire. Il ne demande pas de miracles ; il demande des outils. L’équerre, le compas, le niveau, la règle : autant de façons de dire « mesurez-vous, observez, corrigez, réalignez ». Vu de l’extérieur, ce travail est perçu, de manière romantique, comme un « contact avec des entités supérieures ». La réalité est bien moins glamour et bien plus dérangeante : l’entité à laquelle nous devons faire face. Le profane imagine : des bougies noires, des invocations dans des langues oubliées, des présences qui se matérialisent.

Nous, en revanche, avons souvent : des lumières rituelles délicatement allumées, des silences aussi lourds que des rochers, des mots latins qui ne servent pas à « commander » aux esprits, mais à nous rappeler nos racines, notre histoire, notre mémoire.

Veritas vos liberabit.

La vérité vous libérera.

Ce n’est pas une formule pour ouvrir une porte secrète ; c’est un rappel impitoyable : si vous ne vous dites pas la vérité, aucun rituel ne vous sauvera. Ils nous accusent d’être en contact avec des « entités supérieures ». Il est regrettable que la première entité dont nous perdons le contact, dès que nous entamons un véritable travail maçonnique, soit notre propre ego. C’est à l’humilité, à la maîtrise, que nous sommes appelés à revenir, et non à l’obéissance, et non à un démon extérieur.

Morphée et Iris, de Pierre Narcisse Guérin, 1811 Musée de l’Ermitage

En ce sens, nous pratiquons de véritables « exorcismes », non pas contre des présences métaphysiques obscures, mais contre les ténèbres qui nous habitent : préjugés, narcissisme, peurs et ressentiments profondément enracinés. Point de fumée colorée. Uniquement la vérité brûlante.

Horizontal contre vertical : Dieu qui sauve ou l’homme qui œuvre ? La distinction apparaît ici clairement. La spiritualité traditionnelle, et notamment la spiritualité chrétienne, est verticale : l’homme lève les yeux vers le ciel, implore la grâce, espère une rédemption venant de l’Autre, d’en haut. La vision naturaliste liée à un certain type de franc-maçonnerie, en revanche, est radicalement horizontale : pas de péché originel, pas d’homme « corrompu » à racheter de l’extérieur, pas d’intervention surnaturelle pour changer les règles du jeu.

L’homme est perçu comme perfectible, et non comme misérable. Non pas un saint déchu, mais un chantier à ciel ouvert. Je ne nierai pas que, en tant que femme, cette façon d’interpréter l’humanité a un effet libérateur sur moi : je ne suis pas « coupable par nature », et je n’ai pas besoin de justifier mon existence ; je suis un être en chemin qui a le devoir, avant même tout droit, de se connaître et de s’améliorer.

Nosce te ipsum.

Connais-toi toi-même

Arts libéraux

Ce n’est pas un conseil aimable : c’est un ordre. Et la Franc-maçonnerie, en ce sens, est une structure qui, si elle est bien vécue, vous empêche de détourner le regard chaque fois que vous vous voyez dans le miroir intérieur.

Une femme, un tablier, pas de baguette magique… Oui, je le répète : la personne qui écrit est une femme, une franc-maçonne. J’habite un paradoxe qui en perturbe encore beaucoup : un tablier, des rituels bien connus et, en même temps, un point de vue féminin sur une tradition qui, pendant des siècles, s’est exprimée presque exclusivement par une voix masculine.

Quand j’entre dans le Temple, je n’apporte pas de formules secrètes pour influencer le destin : j’y apporte la fatigue, des questions, les erreurs de la semaine, quelques faux pas vestimentaires, un peu d’impatience.
J’en ressors, à vrai dire, avec une conscience accrue, et non avec un talisman en poche.

La véritable « magie », si l’on peut employer ce terme, réside dans le fait de voir des frères et sœurs, hommes et femmes de chair et d’os, avec leurs limites, qui, dans l’obscurité d’un temple, s’efforcent sincèrement de s’améliorer. Pas d’effets spéciaux, juste un travail constant et régulier.

Oscar Wilde a écrit :

La vérité est rarement pure et jamais simple.

En Franc-maçonnerie, nous le savons bien : la vérité sur nous-mêmes encore moins. Et c’est cette complexité, cet effort lucide, que le naturalisme maçonnique prend au sérieux : pas de raccourcis mystiques, pas de miracles à vendre. En fin de compte, le grand malentendu est que le profane cherche le mystère là où il n’y en a pas et ignore ce qui se déroule sous ses yeux. Le mystère ne réside pas dans le tablier, ni dans la boussole, ni dans le mot latin murmuré dans le silence.

Le mystère est le suivant : pourquoi une femme, un homme, en pleine ère qui promet la satisfaction immédiate, choisiraient-ils d’entrer dans un lieu où l’on leur demande de se taire, de travailler sur eux-mêmes, d’assumer des responsabilités, d’accepter des limites, d’affronter leurs ombres ?

In medio stat virtus.

La vertu se situe au milieu.

La Franc-maçonnerie naturaliste, en rejetant le surnaturel « confortable » et le diable/croquemitaine, vous oblige à rester précisément là : au milieu entre ce que vous êtes et ce que vous pourriez être, entre la nature qui vous habite et la forme que vous voulez lui donner. Ceux qui s’attendent à des sorts seront déçus.

Si l’on est prêt à poser des questions, on découvrira que le véritable rituel ne se trouve pas à l’extérieur, mais à l’intérieur. Et que, oui, parfois, la transformation intérieure est bien plus terrifiante qu’un démon imaginaire. Voici le naturalisme maçonnique vu à travers les yeux et le tablier d’une femme qui n’a jamais invoqué d’entités supérieures… mais qui, pendant des années, s’est battue quotidiennement avec l’entité la plus obstinée de toutes : elle-même !

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