ven 06 février 2026 - 08:02

L’influence des francs-maçons : le marronnier s’est-il éteint… ou a-t-il simplement changé de lampe ?

À l’approche des élections municipales des 15 et 22 mars 2026, un silence surprend : là où, d’ordinaire, les grands hebdomadaires ressortent l’éternel « mystère des loges » et la supposée « influence des francs-maçons », rien, ou presque.

Faut-il y voir une mode passée ? Ou la mue d’un vieux récit, contraint de s’adapter à une époque où l’influence, aujourd’hui, se mesure moins au secret qu’aux algorithmes, moins aux réseaux qu’aux récits qui les décrivent ?

On connaît la mécanique

À la veille d’un scrutin, une partie de la presse généraliste aime ses « marronniers », ces sujets périodiques qui reviennent avec la régularité d’une saison, parce qu’ils promettent du lecteur et du frisson à faible coût éditorial.

Dans cette galerie de silhouettes, « le pouvoir ou l’influence des francs-maçons » figure depuis longtemps comme un classique, au même titre que d’autres figures de l’ombre dont l’imaginaire politique se nourrit. Le procédé est simple : rappeler l’existence d’un ordre initiatique, évoquer l’entre-soi, suggérer la connivence, laisser le lecteur faire le reste, et donner au soupçon l’élégance d’une enquête.

Or, à l’approche des municipales de mars 2026, la table semble dressée, mais le plat n’arrive pas. Les dates sont confirmées, le calendrier électoral est public, l’État lui-même communique sur l’échéance. Et pourtant, dans l’espace médiatique national, on ne voit pas se lever la vague attendue des papiers « loges et urnes ».

Comment comprendre ce retrait ?

D’abord, il faut accepter une hypothèse très française : le marronnier ne meurt pas, il migre

Longtemps, le grand hebdomadaire jouait le rôle du vestibule : on y entrait pour « comprendre ce qui se trame », pour respirer l’air d’un secret supposé, pour se rassurer en nommant un mécanisme invisible. Mais notre époque a déplacé les lieux de la curiosité. Le soupçon s’est décentralisé. Il circule désormais sur les plateformes, se fragmente en vidéos, en fils, en captures, en commentaires, en décryptages d’humeur. Le vieux récit de l’influence maçonnique n’a pas disparu : il s’est disséminé, il s’est rendu plus granulaire, plus instantané, parfois plus agressif. Le grand hebdomadaire n’est plus l’unique théâtre du clair-obscur ; la scène est devenue continue, et chacun peut y jouer l’enquêteur.

Ensuite, il faut compter avec une transformation de l’objet « municipales »

Les municipales de 2026 ne sont pas un simple scrutin local : elles ouvrent une séquence politique lourde, à un an de la présidentielle, dans un paysage national volatil. Des analyses récentes insistent sur leur caractère hautement imprévisible et sur leur valeur de baromètre du climat démocratique, notamment via l’abstention, la fragmentation et les triangulaires possibles.

Osez-pousser-les-portes

Quand tout tremble, l’attention médiatique se polarise sur d’autres dramaturgies : alliances, effondrements d’appareils, stratégies de second tour, poussées locales, et, plus que jamais, la question de l’humeur du pays. Dans ce tumulte, la franc-maçonnerie n’est plus le raccourci explicatif le plus rentable : elle ne résume pas la complexité, elle ne fait plus l’actualité à elle seule.

Il faut ajouter un troisième élément, plus fin, et sans doute plus décisif

La-Franc-maçonnerie-qui-n’a-rien-à-cacher

La franc-maçonnerie a, depuis plusieurs années, engagé une forme de pédagogie publique, inégale selon les obédiences, mais réelle. Ici, une prise de parole sur la laïcité à l’occasion des municipales, là une invitation à lire les programmes à la lumière des principes républicains. Ailleurs, une volonté revendiquée de lisibilité, une stratégie d’ouverture, parfois même une tournée nationale – « Osez pousser les portes » – où telle obédience entend, explicitement, dessiner les contours d’une franc-maçonnerie « qui n’a rien à cacher ». À cela s’ajoute, de plus en plus, une parole assumée sur les fantasmes d’influence, jusque dans la presse régionale.

On peut discuter les formes, les codes, les limites, les effets d’affichage

Mais une chose est sûre : la matière même du marronnier se raréfie lorsque l’objet accepte de se dire, non en se trahissant mais en se rendant intelligible. Le secret initiatique, qui relève d’une expérience vécue et d’une transformation intérieure, n’a jamais été le meilleur allié du secret politique, qui relève de la manœuvre et de l’opacité. Et lorsque les obédiences clarifient cette frontière, lorsqu’elles montrent que l’ombre du Temple n’est pas le noir des arrière-salles, l’amalgame perd mécaniquement en efficacité : il ne prend plus aussi facilement, faute de prise, faute de matière, faute d’obscurité disponible.

Mais l’essentiel est ailleurs

Car la question « l’influence des francs-maçons » est souvent mal posée. Elle suppose un bloc, un levier, une consigne, un centre. Or la réalité, plus banale et plus profonde, est celle-ci : les francs-maçons sont des citoyens, traversés par les mêmes tensions que la cité, mais équipés, idéalement, d’une discipline intérieure : écouter, douter, confronter, travailler sur soi avant de prétendre agir sur le monde. Cette discipline, lorsqu’elle est tenue, fabrique une influence d’un autre ordre : non pas l’influence qui impose, mais celle qui élève le niveau de l’échange. Non pas le pouvoir qui décide dans l’ombre, mais la capacité de ne pas abîmer la parole, même en désaccord.

Les municipales sont, par nature, l’élection du proche : écoles, voirie, logements, sécurité du quotidien, tissu associatif, urbanisme, culture, solidarités. À cette échelle, l’influence n’est pas une conspiration ; c’est une somme de présences : participer, proposer, s’engager, administrer, arbitrer. Les maires, on le rappelle souvent, sont parmi les élus les plus considérés ; la vie municipale est l’atelier premier de la République, celui où la confiance se gagne ou se perd à hauteur d’homme. Dès lors, si l’on veut parler sérieusement d’influence, il faut quitter les fantasmes de “réseaux” pour regarder les vertus civiques que certaines loges encouragent : la méthode du débat, l’apprentissage de la nuance, la culture du temps long, la résistance aux emballements.

Autrement dit : le sujet n’a pas disparu, il s’est déplacé du sensationnel vers l’inquiétant

Car ce qui menace aujourd’hui la démocratie locale n’est pas d’abord l’influence occulte d’un cercle initiatique ; c’est l’épuisement de la confiance, la brutalisation du débat, l’atomisation des appartenances, la tentation du vote-réflexe, l’abstention comme renoncement silencieux. Et dans ce paysage, la franc-maçonnerie n’est pas hors du monde : elle est un lieu possible,  parmi d’autres, où l’on peut réapprendre une chose devenue rare : désirer la concorde sans exiger l’unanimité.

Pourquoi, alors, les grands hebdomadaires se taisent-ils ?

Peut-être parce que le vieux récit « les loges tirent les ficelles » est moins compatible avec la grammaire actuelle de l’indignation : aujourd’hui, l’ennemi imaginaire doit être immédiatement montrable, cliquable, résumable en une image. Le travail de loge, lui, est lent, contradictoire, parfois ingrat, et se prête mal au montage nerveux. Peut-être aussi parce que l’antimaçonnisme contemporain, quand il s’exprime, préfère d’autres formats, d’autres canaux, d’autres cibles, et qu’il n’a plus besoin de la respectabilité du papier glacé pour prospérer.

Il faut enfin dire une vérité qui déplaît aux amateurs de mystère

La franc-maçonnerie n’a pas attendu les élections pour être en prise avec la République. On peut rappeler, sans triomphalisme, qu’une part de l’histoire française s’est écrite avec des francs-maçons, dans la clarté de l’espace public autant que dans l’ombre des sociabilités. Cette filiation ne vaut ni blanc-seing ni domination ; elle dit simplement que la franc-maçonnerie, quand elle est fidèle à sa vocation, n’est pas un parti clandestin. C’est une école, imparfaite, humaine, de responsabilité.

Alors oui, il est possible que « l’influence des francs-maçons » soit passée de mode…

Dans les rédactions qui aimaient le frisson facile. Mais la question, elle, demeure, parce qu’elle renvoie à quelque chose de plus vaste : qu’est-ce qu’influencer veut dire, dans une démocratie fatiguée ? Influencer, est-ce manipuler ? Ou est-ce contribuer : par le langage, la civilité, la tenue d’une éthique, la capacité de faire société malgré les fractures ?

À la veille des municipales de mars 2026, nous pouvons retourner le miroir

Le vrai sujet n’est peut-être pas « les francs-maçons influencent-ils les élections ? », mais : que faisons-nous, francs-maçons et citoyens, de l’élection comme moment initiatique de la cité ? Un scrutin est un passage. Il révèle nos peurs, nos impatiences, nos colères, nos fidélités. Il peut devenir une purge ou une promesse. Et si la franc-maçonnerie a quelque chose à y apporter, ce n’est pas un réseau : c’est une hygiène de la conscience.

C’est ici qu’il faut revenir au mot même de marronnier et lui rendre son épaisseur

Car si ce sujet revient, ce n’est pas seulement par paresse éditoriale : c’est parce qu’il existe, dans l’imaginaire français, une faim de causalité, un besoin d’expliquer le pouvoir par une coulisse.

Or cette coulisse, Laura Laloux l’a observée avec méthode dans un ouvrage publié en 2025 dont le titre dit tout : L’œil de la presse sur la Franc-maçonnerie – 30 ans de marronniers (Numérilivre, collection « Voie de la Connaissance », dirigée par Yonnel Ghernaouti, 2025). Le livre rassemble trois décennies de traitements médiatiques, leurs tics, leurs angles, leurs répétitions, et ce qu’ils fabriquent à bas bruit dans l’opinion : une « influence » attribuée, rêvée, fantasmée, parfois instrumentalisée. Bref, un miroir plus parlant que bien des procès d’intention.

Laura Laloux

Qu’il ait été nominé à Masonica Lille 2025 n’a rien d’anecdotique : cela signale que le monde maçonnique lui-même reconnaît la valeur d’un travail de discernement sur son image publique, c’est-à-dire sur l’un des terrains où se joue désormais l’essentiel — non pas la réalité des loges, mais la représentation qu’on en projette, et l’usage politique que d’autres peuvent en faire.

Le marronnier s’est tu, peut-être, parce que l’époque a changé de peur. Tant mieux. À nous, désormais, de prouver, sans tapage, sans posture, sans arrogance, qu’il existe une influence qui ne cherche pas à prendre la ville, mais à la servir : celle qui travaille la pierre intérieure pour que la place publique, elle aussi, redevienne habitable.

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Charles-Albert Delatour
Charles-Albert Delatour
Ancien consultant dans le domaine de la santé, Charles-Albert Delatour, reconnu pour sa bienveillance et son dévouement envers les autres, exerce aujourd’hui en tant que cadre de santé au sein d'un grand hôpital régional. Passionné par l'histoire des organisations secrètes, il est juriste de formation et titulaire d’un Master en droit de l'Université de Bordeaux. Il a été initié dans une grande obédience il y a plus de trente ans et maçonne aujourd'hui au Rite Français philosophique, dernier Rite Français né au Grand Orient de France.

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