« N’est-il pas symptomatique de constater que l’Etat laïque, qui triomphe de nos jours, a rarement rendu hommage à celui qui en a été le premier théoricien ? »
Georges de Lagarde. (Marsile de Padoue)
Décidément, les « Marsile » sont porteurs d’idées révolutionnaires : d’origine italienne, ils vont apporter des orientations essentielles à la pensée occidentales et œuvrer pour le progrès, dans une époque où le conservatisme politique et religieux règne encore en maître : l’un dans le domaine de la Renaissance humaniste (1), Marsile Ficin (1433-1499), et l’autre, le précédent, dans le domaine politique. Nous nous occuperons de ce dernier, personnage étonnant qui va bouleverser un monde statique par des idées révolutionnaires qui sont encore largement de saison !

Né à Padoue et mort à Münich, Marsile de Padoue va marquer son époque et l’histoire future d’un sceau indélébile. Il naît dans une famille bourgeoise de notaires et suit une formation poussée. Avec son ami, Alberto Mussato, il va se lancer dans des études de médecine. Ensuite, il voyagera afin de trouver un emploi tout en conservant sa curiosité intellectuelle. Il va suivre des cours à l’Université d’Orléans et ensuite à l’Université de Paris, dont il devient recteur en 1312, et où il fait la connaissance d’un théologien, Jean de Jandun. Comme il est courant, il prend rang dans le clergé et devient chanoine de Padoue en 1316. Nous savons que ses études de médecine seront terminées, mais apparemment pas celles de théologie, car déjà une orientation nettement anti-cléricale se fait jour en lui. Cette évolution est le résultat de ses pérégrinations en Europe et de la réflexion sur le rôle exagéré que joue l’Église face à l’État. Italien, il sera concerné, en première ligne à la lutte entre les défenseurs de l’Empereur, voulant donner un rôle fondamental à l’État contre le pouvoir papale. Dans cette lutte entre « Guelfes et Gibelins » (2), Marsile optera avec enthousiasme pour les Gibelins !
I – ORDO AB CHAO

Marsile se définit par une double personnalité : l’une vouée à l’étude en tant qu’intellectuel et l’autre comme homme d’action très investi dans la politique de son temps. Il est, avant-tout, l’auteur d’un livre qui résume sa vie et qui bouleverse l’Europe de son temps : le « Defensor Pacis », fruit de recherches et de réflexions personnelles, mais aussi résultat de diverses influences. Avec, en tout cas, la finesse, un flair, qui perçoit le changement souterrain qui s’opère en Europe et qui débouchera sur la Réforme protestante, l’humanisme d’Erasme, Les Lumières et la Révolution de 1789. Il deviendra réellement connu en étant condamné par le Pape Jean XXII, avec la Bulle du 3 avril 1327, qui écrit à Louis de Bavière qui accueille Marsile : « Qu’ai-je entendu, dans l’ardeur que tu mets à accumuler tes forfaits, ne t’es-tu pas avisé de recueillir deux hommes, fils de perdition et fruits de malédiction, Marsile de Padoue et Jean de Jandun qui, depuis plusieurs années, à Paris, se détournaient de la vérité, pour consacrer leurs études à des fantasmagories ? Ne les as-tu pas autorisés à défendre publiquement en ta présence les thèses hérétiques d’un certain livre qu’ils ont composé dans leur présomption téméraire ? … Comment contesterais-tu, désormais, que tu sois le fauteur d’hérétiques précédemment dénoncés dans toute la chrétienté ? ». Au prix d’une excommunication Marsile entre dans l’histoire ! Cette entrée sur scène représente peu de risques : déjà, en Europe, l’Empereur et une grande partie de la noblesse, prennent distance vis-à-vis de Rome. C’est de la même protection aristocratique dont se prémunira Luther, lors de sa condamnation après l’affichage de ses 39 propositions sur l’Église à Wittenberg. Marsile, voit se dessiner, pour lui, la mission de donner, inlassablement, l’explication du bienfait de la séparation de l’Église et de l’État, au profit de ce dernier et dont la tâche est de réguler désormais, le pouvoir et les ambitions romaines.

Outre ce rapport de force et d’actualité, Marsile va travailler afin de donner un contenu cohérent et clair à sa pensée et à son ouvrage qui déclenche une tempête, accentuée par l’hostilité entre Louis de Bavière et le Pape Jean XXII. L’ouvrage de Marsile va devenir une production politique du Moyen-Âge. C’est entre 1313 et 1320 que les éléments de sa personnalité intellectuelle et morale se forment et que les bases du « Defensor Pacis » furent jetées et le livre va être bouclé, nous disent les historiens, le 24 juin 1324. Pour éviter une condamnation, Marsile et Jean de Jandum se réfugient auprès de Louis de Bavière à qui ils présentent l’ouvrage incriminé et qui en est, dans un premier temps, enthousiasmé par l’aspect rationnel, doublé d’une exégèse appliquée des textes révélés.
La véritable patrie de Marsile est la cité laïque jalouse de demeurer maîtresse de ses destinées. Peu importe qui soient ses dieux, sa langue ou son gouvernement. Après une longue léthargie de la société civile, il convient qu’elle revendique sa souveraineté ou son exclusivité. Et c’est pour libérer la société laïque de l’étreinte cléricale que Marsile va interroger la Bible, mais aussi les penseurs d’autres cultures et les philosophes de l’Antiquité, Aristote en priorité. Il va aussi interroger le droit romain, mais va naturellement mettre de côté le droit canonique !
D’autres apports vont enrichir son œuvre : celle d’Averroès (3) médecin musulman lui-même et diffuseur de la pensée aristotélicienne que Marsile découvrit grâce à Pierre d’Albano, l’un de ses maîtres à l’université, condamné par l’Église. Il va être influencé également par les milieux gibelins où il perçoit l’application pratique de ses idées pour l’indépendance de l’État laïc face à l’Église. Bien sûr, nous ne pouvons ici que rappeler, dans cette lutte, l’influence de Dante Alighieri et de « La Divine Comédie » où le poète prend nettement parti pour l’autorité papale. Mais, pour Marsile, le pouvoir juridique et moral d’un Etat laïc, doit d’abord passer par une victoire sur toute forme de théocratie.
II – ÉCRASONS L’INFÂME !

L’expression voltairienne avant la lettre va devenir le but, voire l’obsession essentielle de Marsile. Nous avons là, la mise en place d’un anticléricalisme qui va faire fortune, alors que, précédemment, les conflits étaient internes à l’Église : par exemple la création des ordres mendiants, comme les Franciscains, étaient une protestation contre la richesse de l’Église par un retour évangélique à un partage de la pauvreté. Dès lors, avec Marsile, nous dépassons des révolutions théologiques internes pour déboucher sur un anticléricalisme laïque qui met en scène d’autres milieux que la noblesse et le clergé, notamment la bourgeoisie qui commence à prendre nettement conscience de son pouvoir financier. Doucement, les prémisses d’un changement de société et de ses valeurs se dessinent.

Paradoxalement, Marsile va être intéressé et influencé, dans son combat contre l’Église par des courants religieux marginaux, parfois sectaires, alors que son esprit reste assez insensible à l’émotion religieuse. Il s’inscrit comme un intellectuel passionné qui, et c’est là le danger, est attiré lui-même par la rigueur sectaire. Dans le Defendor Pacis, nous retrouvons une incontestable influence franciscaine et un chapitre entier est consacré à la question de la pauvreté évangélique. Il côtoiera d’ailleurs Michel de Césème et de Guillaume d’Ockham, les deux porte-parole les plus autorisés de la révolution franciscaine et qui deviendront ses adversaires par la suite et pour lesquels il n’éprouve aucune sympathie. Dans l’oeuvre de Marsile existe en plus une différence notoire : la renonciation à la propriété est essentiellement la renonciation à la garantie juridique des choses, dont la bienveillance publique peut vous accorder l’usage. La propriété est donc conservée comme une valeur de base de la pensée marsilienne. D’ailleurs, le Pape Jean XXII et l’Université de Paris, reconnaissaient que le Christ et les Apôtres avaient exercés le droit de propriété !
Une autre influence déterminante sur l’œuvre de Marsile sera celle d’un courant pré-protestant : les Vaudois (4), qui étaient très répandus dans le nord de l’Italie, souvent associés aux Gibelins politiquement. Le rapprochement avec Marsile se retrouve sur beaucoup de thèmes, notamment sur la liberté d’interprétation de l’Ecriture et le rejet de la tradition, des docteurs et pontifes. A cela, il faut ajouter : la traduction et l’usage de la Bible en langue vulgaire de façon à éviter les intermédiaires cléricaux catholiques et le rejet, ou la mise à l’écart de l’Ancien Testament, au profit du Nouveau. Dans leur pratique, les Vaudois ne conservaient que trois sacrements : la pénitence, l’ordre et l’eucharistie. Certaines communautés pratiquaient le baptême pour les adultes. Existait, dans leur organisation, une distinction (très influencée par le manichéisme) entre « Parfaits » et « croyants ». Ce qui intéressera beaucoup Marsile, bien qu’aussi féru que lui de l’« ordre civil », l’aspect religieux réformé de cette secte du XIIIe siècle n’attirait pas forcément son enthousiasme débordant ! Cependant, les Vaudois vont l’influencer sur une lecture sérieuse et critique de l’Ecriture.

Mais, ce qui l’intéresse par-dessus tout, ce sont les rapports traditionnels que l’État entretient avec l’Église. Il établit que tout pouvoir était d’ordre humain, alors que l’Église ne cesse de rapporter son mandat, sa hiérarchie et la primauté du Pape à une institution divine. L’Église usurpe donc ses pouvoirs, sans créer chez elle pour autant une démocratie religieuse indépendante de l’État. Les pouvoirs enlevés à l’Église doivent donc être transmis à l’État. Ce qui est un point nouveau et essentiel de la cité laïque contre l’Église. Pour Marsile, les cas où intervient théoriquement Dieu sont si rares qu’il est plus prudent de n’en pas parler ! L’Église s’affiche comme une institution investie d’une mission formelle, qu’elle exerce sur le peuple qui lui est subordonné, comme un pasteur au milieu du troupeau. Pour Marsile, l’Eglise est avant-tout une« multitude », une dénomination à un certain nombre d’hommes et rien de plus et il est donc abusif de faire une distinction entre prêtres ou laïques. Marsile aurait pu imaginer un sacerdoce universel, comme le fera Luther plus tard, mais il se vit comme un laïc avant tout. De deux choses l’une : ou le pouvoir de l’Église n’appartient qu’aux fidèles, ou il est du ressort exclusif de l’État, mais dans les deux cas de figures, les prétentions au pouvoir de la hiérarchie sont anéanties. Marsile dénonce alors que les pouvoirs de l’Église sont usurpés sur les prérogatives imprescriptibles de « l’Autorité Publique » et dès lors la question se pose de savoir s’il peut y avoir un souverain véritable, un Pape.

Le consentement des fidèles est la base même de l’Église : tout, dans la vie spirituelle, se doit être de l’ordre du volontariat, du libre acquiescement et de l’autonomie individuelle. Si l’on veut recourir aux prêtres, on se bornera à les considérer comme des experts qui se prononceront sur la qualification de certains actes, comme les médecins qui formulent un diagnostic : formidable projet que récupérera le protestantisme dans la mise en place du rôle des pasteurs. C’est une erreur de l’Église que de délivrer des indulgences, d’imposer des aumônes, des jeûnes, des fêtes chômées et des pèlerinages. Ces « dérives inutiles » amènent à conclure, chez Marsile, que toute autorité réelle reste l’apanage exclusif de l’État et de restreindre, voire supprimer, sa place de société indépendante, d’État dans l’État. Le spirituel peut avoir une valeur sociale seulement s’il représente un « aspect de la société civile ». En dehors de l’État, il n’y a pas d’association de croyants, de société spirituelle ou d’Eglise. Pour Marsile, c’est l’État lui-même qui incarne la spiritualité de la cité une et indivisible qui a opéré le discernement de ce qui relève de sa mission et de la vie personnelle du sujet. L’avenir nous montrera que cette précaution dialectique n’était pas du luxe, même pour un État qui se réclame de la laïcité !…
III- MARSILE, UN PROPHÈTE OUVRANT LA PORTE A LA LIBERTÉ DE PENSÉE.

Dans une société si imprégnée de christianisme, et si protégée des hérésies, Marsile fit entrevoir l’idéal d’un Etat résumant toutes les manifestations de la vie sociale et en assurant le pouvoir absolu. Il donnait à la cité laïque dont il rêvait, des arguments solides et de véritable armes. C’est incontestablement chez Aristote qu’il va deviner les secrets de la vie politique et de l’organisation de la cité. C’est dans ses écrits, véhiculés par les musulmans vers l’Europe, qu’il va découvrir son propre idéal politique, où l’État est maître de ses prêtres et de ses guerriers, dispensant à ses sujets la nourriture spirituelle et le pain matériel, unissant tous les citoyens dans un corps unique et leur assurant une indépendance souveraine. À la manière de Saint Augustin dans sa vision des deux cités, il ambitionne de transformer la « Jérusalem terrestre » en « Jérusalem céleste » où l’Église serait sous le contrôle de l’État et où serait restaurée et enseignée, sans restriction, la philosophie grecque dans sa propre « Weltanschaaung », son sens de l’histoire et de son cheminement !

C’est Aristote qui lui enseigne la nécessité de laisser au législateur humain le rôle de contrôler, de limiter et de diriger le recrutement sacerdotal. Celui qu’il qualifie d’« Oracle de la sagesse païenne » écrit dans « Politique » (IV, XII) : « L’association politique a besoin de plusieurs sortes de chefs, et c’est pour cela qu’il ne faut pas considérer comme magistrats, tous ceux qui sont élus par la voie des suffrages ou qui sont désignés par le sort, comme les prêtres ; car on doit reconnaître que leurs fonctions n’ont rien de commun avec une magistrature civile … Elles ont rapport à l’économie ». C’est encore Aristote que Marsile utilisera pour marquer le soin et le respect que l’on doit à préserver les femmes et les vierges de toute influence perverse. Son influence restera prépondérante dans les débats et les arguments bibliques ne servent qu’à favoriser la renaissance de la cité païenne que le « Philosophe glorieux » patronne de son savoir. Hostile à Aristote au début du XIIIe siècle, l’Église le récupérera par le biais d’Albert Le Grand et Thomas d’Aquin et nous percevons que Marsile veut lui redonner son aspect le plus étroitement païen. Ce qui fait réagir le monde protestant violemment, par anticatholicisme et anti-néo-paganisme : Luther dira qu’Aristote est« le maître païen aveugle » qui a corrompu la chrétienté et dont il faut brûler tous les livres. Il oublie sans doute que, deux siècles plus tôt, le protestantisme fut très influencé par le travail de Marsile et la pensée aristotélicienne !

Pour qui Marsile travaillait-il ? La « Société civile », telle qu’il la conçoit, est tantôt la cité idéale d’Aristote, tantôt celle d’un prince séculier quelconque, tantôt celle de l’Empereur. A la différence de Dante qui croyait au besoin d’une unité fondamentale, il admet la diversité des nations et des états et pense qu’il est faux de penser qu’il convient qu’un seul prince régisse l’univers. Pour créer une paix à l’échelle humaine, il vaut mieux constituer des groupes unitaires distincts que de travailler à la constitution d’un tout qui deviendrait fatalement dictatorial. Bien entendu, cette pensée est orientée vers un refus et une mise à distance du Pape et de l’Église : l’État n’étant pas universel et l’Église n’étant qu’une fonction de l’État, elle ne doit pas en déborder le cadre. Plus tard, Luther en résoudra la contradiction en opposant « l’ubiquité de la vie spirituelle de l’Église à la localisation diversifiée de son organisation extérieure ». Ce qui n’est pas l’opinion de Marsile : il proclame seulement que toutes ces institutions religieuses ont une valeur humaine et n’existent que par la volonté du « législateur humain ».
Bien entendu, les contemporains de Marsile vont réagir à ses orientations et surtout à son influence qui est très importante dans les milieux intellectuels et religieux : son œuvre est jugée comme offensante, conquérante et prophétique. Deux faits attirent notre attention : la rapidité où son œuvre est connue et la vitesse à laquelle elle va être condamnée par Rome. Son livre est achevé à Paris en juin 1324 et circule très rapidement sous le manteau et, prudemment, Marsile et Jean de Jandun vont se réfugier à Münich en 1326. Il suffira de quelques mois pour que le Pape prononce une mise en garde véhémente (3 avril 1327), suivie d’une condamnation solennelle (27 avril 1327) par la bulle « Licet Juxia doctrinam ». Son œuvre va être particulièrement étudiée par Guillaume d’Ockham et ses ennemis franciscains. Le Defensor, à l’origine, ne connut pas une grande diffusion mais se répandit très vite dans toute l’Europe, malgré le désir du Vatican d’en interdire la diffusion. Politiquement, elle favorisa la politique de l’Empereur opposé au Pape, et qui ainsi se posera en défenseur discret de Marsile
La partie politique de l’œuvre ne provoquera aucun scandale, car les temps évoluent doucement et, peu à peu, la société laïque se cherche. Mais en fait, le « démocratisme » de Marsile n’avait pas d’autre but que de préparer les voies à une critique de l’autorité pontificale et de la hiérarchie au sein de l’Église. Ce n’était pas contre les princes qu’il était dirigé. Mais Marsile était, avant-tout un défenseur du pouvoir laïque, plutôt que comme un apôtre de la démocratie religieuse. Voie que suivra plus tard Luther. C’est cette position spécifiquement laïque qui va frapper ses contemporains et amener les condamnations du Pape Jean XXII. Si les gens d’Eglise furent scandalisés, ils n’en perçurent pas forcément toute la profondeur et la dangerosité pour eux, indignés qu’ils étaient de voir mettre en cause l’indépendance du Saint-Siège ou l’immunité des clercs. Marsile à deux principes fondamentaux : négation de la primauté apostolique et de l’institution divine de la hiérarchie et subordination de l’Église à la société civile. Incroyable audace en ce XIVe siècle débutant !
Le sacerdoce est donc subordonné à l’État, corps et biens. Dans les faits, à l’époque, le Pape, vicaire du Christ, détient tous les pouvoirs au spirituel comme au temporel. Tout pouvoir temporel reconnu dérive de l’Église qui se veut universelle et s’étend à tous les biens temporels. Des affrontements se dérouleront dans l’Église même pour attaquer ou défendre avec nuances les thèses de Marsile, car c’était une conception qui bouleversait de fond en comble la conception traditionnelle de la vie sociale chrétienne. La question se posait même de savoir si l’Empereur pouvait déposer le Pape en cas d’hérésie ou de crime notoire et scandaleux. Sera mis en cause également l’application de l’excommunication et du droit de l’Église à l’exercer. Le XIVe siècle va devenir peu à peu un laboratoire qui donnera, deux siècles plus tard, naissance aux protestantismes d’origines diverses de la Reforme (Luthérianisme, calvinisme, anglicanisme) et courants pré-humanistes dont certains se transformerons en libertinage érudit, proches parfois de l’athéisme. Avec intuition, Marsile avait perçu dans la société où il vivait les prémisses d’un désir de changement et il sera présent dans tous les mouvements de réforme qui précèdent la très grande révolution du XVIe siècle. Son œuvre et sa pensée en seront influencées. Le « De Dominio Civili » du britannique Wicliff (5) s’en rapproche, les Hussites et les Taborites de Bohème (6) s’en inspirent, et il n’est pas surprenant que la première édition imprimée du « Defensor Pacis », en1517, coïncide avec l’émergence d’un certain Martin Luther !
Force est d’admettre que Marsile de Padoue est le premier théoricien de la société laïque. Avec génie, il en tire l’idée dans la lecture des classiques de l’Antiquité, notamment Aristote, et l’écoute attentive de courants religieux et philosophiques contemporains qui, dans l’ombre, parfois persécutés, cheminent vers leur vérité. Il est le promoteur de la modernité dont s’inspireront un nombre considérable de penseurs et d’hommes d’action. Bien entendu, la Franc-Maçonnerie ne peut que considérer avec sympathie ce personnage courageux, hors normes, artisan d’une modernité dont nous sommes les héritiers.
Pour le croyant, la laïcité d’aujourd’hui se vit de plus en plus comme une liberté spirituelle, une « respiration laïque », où une « religion d’Etat » n’a plus sa raison d’être et où est désormais instauré une libre pratique. Dans un excellent article de la revue « Études », le philosophe Abdennour Bidar, philosophe musulman, écrit, faisant allusion à ceux qui ont oeuvrés pour l’instauration d’une laïcité (7) : « Ils rendent au sacré sa transcendance, et donc ils rendent à la transcendance elle mêm,a liberté. Ils assurent aussi, et par là-même, que la transcendance de la vérité soit entre tous les citoyens et citoyennes de la Cité démocratique laïque comme une clé de voûte, ou un juge de paix devant lequel les querelles idéologiques se taisent et s’apaisent parce qu’elles reconnaissent alors, face à elle, leur limites partagées, leur incomplétude commune. »
Faisons mémoire, en tout cas, à Marsile de Padoue qui contribua largement à établir cet espace de liberté qui ne s’en prend nullement à une transcendance souhaitée ou non, si besoin est.
Une seule précaution à prendre : la laïcité étant une ouverture vers l’expression individuelle et la liberté de conscience, n’en faisons pas, par pitié, une nouvelle religion, aussi intolérante (sinon parfois plus !) que d’autres…
NOTES
(1) Marsile Ficin : A fait l’objet d’une étude sur 450.fm le 1er novembre 2024 sous le titre « Le jour où Marsile Ficin fit du « Divin Platon » un théologien chrétien ! ».
(2) Guelfes et Gibelins : Les Guelfes sont rattachés au soutien papal, tandis que les Gibelins sont partisans au soutien de l’Empereur germanique avec un pouvoir civil, au détriment d’un pouvoir théocratique.
(3) Averroës (1126-1198) : De son nom Ibn Rochd de Cordoue, musulman andalou, médecin, juriste et théologien. Auteur d’un célèbre « Traité de médecine ». Pour lui, il est important de raisonner à partir de principes généraux et pas seulement de tâtonner au hasard des expériences particulières. C’est le principe immuable de la double vérité qui conduit au scepticisme. Connaisseur d’Aristote, il va jouer un rôle considérable sur sa diffusion. Il aura une influence considérable sur Thomas d’Aquin et la cohabitation possible et non contradictoire entre foi et raison. C’est dans des cercles averroïstes que Marsile de Padoue approfondira sa connaissance de la philosophie d’Aristote.
(4) Les Vaudois : Mouvement religieux, né au 13e siècle, crée par Pierre Valdo, riche marchand de Lyon et qui sera, en 1170, touché par le message évangélique, notamment celui concernant la pauvreté et l’abandon d’une hiérarchie religieuse, afin de mettre en place une autonomie où la lecture libre des Ecritures est de rigueur. Mouvement pré-protestant, il rejoindra le calvinisme au moment de sa naissance. Cependant, certains groupes existent toujours dans le monde. Ils étaient très présents en Italie du nord durant l’époque de Marsile de Padoue et exercerons une influence sur sa pensée.
(5) John Wicliff (1330-1384) : Théologien anglais, précurseur de la réforme anglicane d’Henry VIII. Pour lui, l’Église n’était pas autorisée à posséder des biens, ni à avoir de tribunaux ecclésiastiques et que les hommes en état de péché mortel n’étaient pas habilités à exercer une autorité dans l’Église ou l’État, ni à posséder de biens.
Comme nous le voyons, ses idées se rapprochaient beaucoup de celles de Marsile de Padoue.
(6) Hussites et Taborites de Bohème : Les Hussites étaient les partisans de Jean Huss, brûlé vif le 6 juillet 1415, lors du Concile de Constance. Ils rejetaient l’autorité papale et lisaient la Bible dans le langage local. Ils communiaient sous les deux espèces. Ils avaient un grand respect pour le judaïsme dont ils se réclamaient par filiation religieuse.
Les Taborites représentaient la branche radicale des Hussites. Ils rejetaient la scolastique pour adopter le caractère normatif de l’autorité biblique. Sorte de communisme avant l’heure, ils en vinrent à se retrancher à Tabor pour résister et furent détruits. Les Hussites et les Taboriens se réclamèrent partisans des thèses de Marsile de Padoue.
(7) Bidar Abdennour : La laïcité d’Abraham. Paris. Revue Etudes. N° 4334. Février 2026. (Page 91).
BIBLIOGRAPHIE
– Aristote : Éthique à Nicomaque. Paris. Ed. Vrin. 1983.
– Briguglia Gianluca : Marsile de Padoue. Paris. Ed. Classiques Garnier. 2025.
– Contamine Philippe : Guerre, Etat et société à la fin du Moyen-Âge. Paris. Ed. Mouton. 1972.
– Dante Alighieri : La Divine Comédie. Paris. Ed. Points. 2017.
– De Lagarde Georges : Naissance de l’esprit laïque au déclin du Moyen-Âge. II- Marsile de Padoue. Paris. PUF. 1948.
– Pic de La Mirandole Jean : De la dignité de l’homme. Paris. Éd. de l’Éclat. 2016.
– Schnapper Dominique : La communauté des citoyens, sur l’idée moderne de nation. Paris. Éd. Gallimard. 1994.
