Présenté par la Fraternelle des Ecrivains et Editeurs, Journalistes et Réalisateurs Humanistes – Janvier 2026 : Une question soulevée lors du déjeuner-débat mensuel de la « Fraternelle des Écrivains et Éditeurs, Journalistes et Réalisateurs Humanistes », le 8 janvier 2026 à Neuilly-sur-Seine

Joseph Bologne, dit Chevalier de Saint-George, né en 1745 à Baillif, en Guadeloupe, et mort le 9 juin 1799 à Paris, reste une figure fascinante, parfois méconnue, de la France des Lumières. Compositeur, violoniste virtuose, chef d’orchestre, escrimeur légendaire, officier républicain et franc-maçon, il symbolise à lui seul l’union paradoxale entre excellence dans les arts de la musique et de l’escrime et le combat pour le respect de la dignité humaine.
Origines et ascension dans la société d’Ancien Régime

Fils d’un riche planteur noble et d’une esclave africaine, Nanon, Saint-George fut très tôt remarqué pour sa prestance et son intelligence dans le cercle aristocratique de l’époque du XVII eme siècle. Arrivé en France à l’âge de 10 ans, il y continua l’éducation voulue par son père dès sa naissance : études de lettres, mathématiques, escrime et musique. Très vite, sa maîtrise de l’épée en fit une légende vivante : ses duels, notamment contre les maîtres d’armes les plus réputés, lui valurent une réputation comparable à celle d’un héros de roman.
Sa virtuosité musicale l’imposa rapidement dans les cercles de la Cour de Louis XV puis de Louis XVI. Élève de Gossec, ami de Leclair et de Gluck, il devint un compositeur reconnu, dirigeant Le Concert des Amateurs, l’un des orchestres les plus prestigieux d’Europe à l’époque.
Œuvre musicale et influences
Le Chevalier de Saint-George a laissé un catalogue riche et varié.

On y dénombre des concertos pour violon, quatuors à cordes, des symphonies et rondeaux et plusieurs opéras comme Ernestine, L’Amant anonyme ou La Partie de chasse. Sa musique, d’un style galant proche de celui de Haydn et de Mozart, témoigne selon les avis des connaisseurs de la maîtrise des formes classiques tout en révélant un tempérament vif, élégant et sensible.
Certaines correspondances de l’époque suggèrent même que Mozart, lors de son séjour à Paris en 1778, aurait pu être influencé par Saint-George qu’il aurait rencontré lors de son passage à la cour. Saint George dirigeait alors un orchestre au sommet de la vie musicale française. Malgré son succès, il dut renoncer à la direction de l’Opéra royal en raison du refus raciste de certaines chanteuses de se produire sous l’autorité d’un homme de couleur — un épisode emblématique du paradoxe social d’une époque prônant les Lumières mais résistante à les appliquer à tous.
Le Franc-maçon engagé et le révolutionnaire

Initié à la Franc-maçonnerie française, Saint-George fut proche du duc d’Orléans, dit Philippe Égalité, acteur des mouvements réformateurs.
Humaniste avant l’heure, il crut profondément aux idéaux de liberté, de fraternité et d’égalité. Pendant la Révolution française, il mit son épée au service de la République. À la tête de la Légion franche des Américains, composée principalement d’hommes libres de couleur de Saint-Domingue et des colonies, il combattit bravement contre les forces austro-hongroises.
Mais la suspicion politique de la Terreur l’atteignit : arrêté pour son lien avec le général Dumouriez, il fut emprisonné près d’un an. Libéré après le 9 Thermidor, il reprit une vie plus discrète, marquée par le souvenir d’un monde en métamorphose.
La postérité et la mémoire d’un homme effacé

À sa mort en 1799, il tomba progressivement dans l’oubli. Les bouleversements politiques et la hiérarchisation culturelle du XIXᵉ siècle, peu favorable à la reconnaissance d’un musicien noir dans le panthéon français, contribuèrent à effacer son souvenir.
Il faudra attendre la fin du XXᵉ siècle et des chercheurs comme Claude Ribbe pour que son héritage soit réhabilité.
En effet Claude Ribbe, dans ses ouvrages et conférences publiques, souligne combien Saint-George incarne la lutte pour la reconnaissance, à la croisée des enjeux artistiques, politiques et mémoriels. Aujourd’hui, ses œuvres resurgissent au répertoire, de l’Orchestre national de France aux ensembles baroques spécialisés. Des films (Chevalier, 2023), livres et documentaires lui redonnent la place qu’il mérite dans l’histoire culturelle occidentale.
Le débat du 8 janvier 2026 : redonner un visage à l’histoire, réfléchir sur le sens de l’oubli

Lors du déjeuner-débat de la Fraternelle, préparé par deux de ses journalistes adhérents, les participants ont pu interroger Claude Ribbe, écrivain, historien et philosophe sur les multiples facettes du Chevalier Saint George. Essentiellement fallait-il le considérer ce dernier comme un « oublié de l’histoire » pour une musique datée ou comme un symbole persistant du dépassement des différences ?
Selon notre invité du jour, la mémoire du Chevalier de Saint-George n’est pas seulement une question de reconnaissance historique, mais aussi de justice symbolique : celle d’un homme qui, malgré les préjugés, sut incarner les idéaux de mérite, de talent et d’universalité humaine. Dans cette perspective, la carrière artistique et son engagement sociétal, deviennent des actes de résistance intellectuelle face aux préjugés et déterminismes intemporels.
Le sens contemporain d’une mémoire à réhabiliter

Que retenir de ce débat ? Que la figure de Saint-George ne doit plus rester marginale. Le rétablir dans la mémoire collective, c’est aussi rendre hommage à tous ceux que l’histoire a effacés pour des raisons de couleur, d’origine ou de condition.
Le Chevalier de Saint-George doit être regardé comme un des précurseurs de l’universalisme humaniste, un modèle pour les artistes et les citoyens d’aujourd’hui.
Nous invitons les lecteurs à découvrir la vidéo de France Musique, où Claude Ribbe commente la vie de ce personnage exceptionnel : l’histoire du Chevalier de Saint-George.
