mer 21 janvier 2026 - 07:01

Louis XVI, complot maçonnique ou besoin d’un coupable ?

Naissance d’un récit et contagion d’un mythe

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Il est des morts qui ne cessent pas de mourir. Celle de Louis XVI, le 21 janvier 1793, continue d’être rejouée dans l’imaginaire français, comme si l’événement, trop visible, trop public, trop irréversible, appelait nécessairement un envers secret. Très tôt, l’Histoire a été doublée par un mythe, mû par deux moteurs puissants.

Le premier est le complot, qui exige une main cachée.
Le second est la malédiction, qui réclame une justice supérieure.

Entre ces deux tentations, la franc-maçonnerie a été placée au centre de la scène, non parce que les archives l’y conduisent, mais parce que l’idée même d’initiation et de secret fournit une forme idéale à l’accusation. Quand un peuple cherche une cause à la hauteur d’un séisme, il se tourne volontiers vers ce qui ressemble à une clé.

Ce que disent les faits

Le procès de Louis XVI et sa condamnation – désigné sous le nom de « Louis Capet » dans l’acte d’accusation – relèvent d’une séquence institutionnelle établie et rigoureusement documentée, et non d’une exécution clandestine. Le 15 janvier 1793, la Convention procède à l’appel nominal, et les députés votent publiquement, à voix haute, sur des questions décisives, engageant chacun devant la Nation. Dans le climat de guerre, de peur et de radicalisation, c’est ce mécanisme politique, lourd, exposé, assumé, qui mène à l’exécution du 21 janvier.

Ce rappel est la clef. Une théorie du complot prospère d’autant mieux qu’elle efface la pesanteur du réel, ses procédures, ses contradictions, ses responsabilités multiples. Elle remplace la complexité par un dessein unique.

Comment naît l’idée du complot maçonnique

L’idée ne tombe pas du ciel après coup. Elle se fabrique pendant la Révolution, puis se consolide après.

Première étape, le soupçon pamphlétaire (1791–1792)

Dès ces années brûlantes, un texte cristallise le geste accusateur, Le Voile levé pour les curieux, ou le Secret de la Révolution révélé à l’aide de la franc-maçonnerie, de l’abbé François (Jacques-François) Lefranc, prêtre eudiste, réédité aux Éditions du Cosmogone en 2011 et préfacé par notre confrère Yonnel Ghernaouti. Tout est déjà dans le titre. La Révolution serait un secret, et la franc-maçonnerie en serait la clef. L’ouvrage se présente comme le prolongement de la Conjuration contre la religion catholique et les souverains et transforme l’événement en machination posant l’un des premiers cadres narratifs du complot maçonnique.

Une rumeur, souvent répétée mais difficile à établir, affirme que des francs-maçons se seraient mobilisés pour racheter des exemplaires dès la parution afin d’en freiner la diffusion. Qu’elle soit exacte ou non, elle dit le climat. Le livre devient aussitôt un objet de guerre symbolique, un projectile d’encre et une cible.

Ici, la logique est simple. Si la Révolution renverse le monde, elle ne peut pas n’être que le produit de crises sociales, économiques et politiques. Il faut un artificier. La société initiatique devient alors un accusé commode, parce qu’elle offre un vocabulaire prêt à l’emploi. Serment, signes, mots, silence. Une grammaire entière déjà disponible pour fabriquer une culpabilité.

Seconde étape, la synthèse totalisante (1797–1799)

Augustin Barruel

Après la Révolution, l’accusation change d’échelle et devient système. Avec les Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme (1re éd. 1797–1799, 5 vol., souvent daté 1798 pour l’édition P. Fauche de Hambourg), l’abbé jésuite Augustin Barruel transforme le soupçon en architecture. Philosophes, sociétés de pensée, francs-maçons, Illuminati, puis Jacobins, tout est raccordé, hiérarchisé, rendu cohérent dans un récit unique, censé expliquer la Révolution comme l’aboutissement d’une entreprise clandestine de longue haleine, tournée contre l’autel, le trône et l’ordre social.
C’est là que l’on bascule. Du pamphlet, on passe au grand modèle explicatif. La rumeur devient tradition, et le récit conspirationniste moderne trouve l’un de ses textes fondateurs.

21 janvier 1793, exécution de Louis Capet (dénomination dans l’acte d’accusation de son procès)

Comment l’idée se propage, trois voies de contagion

Une théorie ne se diffuse pas seulement parce qu’elle est affirmée. Elle se diffuse parce qu’elle est utile.

D’abord, la simplification salvatrice. Le procès du roi, la fracture politique, les peurs de guerre, les violences, les revirements, la pression de la rue, tout cela compose une causalité complexe, inconfortable. Le complot offre une économie du tragique. Un seul centre. Un seul dessein. Un seul coupable.

Sans-culottes_en_armes_-_Lesueur,-musée-Carnavalet

Ensuite, l’accord parfait avec le climat d’après-catastrophe. Après la Terreur, entre 1793 et 1794, lorsque le gouvernement révolutionnaire, articulé autour du Comité de salut public et du Comité de sûreté générale, instaure une répression d’exception au nom du salut de la République, beaucoup cherchent une explication qui tienne. Les Mémoires d’Augustin Barruel rencontrent ce besoin. Ils seront lus, commentés, réédités, et deviendront une matrice durable.

Enfin, la transportabilité européenne par l’imprimé. Le récit d’Augustin Barruel n’est pas seulement français. Il est exportable. Il devient une clé universelle. Si l’ordre chancelle, c’est qu’une société secrète travaille. Voilà la force des récits à serrure unique. Ils s’adaptent à tout, donc survivent à tout.

Pourquoi la franc-maçonnerie est la cible parfaite

Parce qu’elle distingue, par définition, ce qui se dit au dehors et ce qui se transmet au dedans. Mais confondre secret initiatique et secret politique est précisément l’erreur fondatrice du récit complotiste. Les archives disponibles sur la période révolutionnaire ne montrent pas une chaîne de commandement maçonnique dirigeant le procès du roi. Elles montrent, au contraire, une décision prise dans la lumière violente de la souveraineté révolutionnaire, par des votes publics, avec des acteurs identifiables et des responsabilités assumées.

Le complot maçonnique apparaît alors pour ce qu’il est. Un récit qui feint d’expliquer l’Histoire, mais qui, en réalité, la remplace.

Le contrepoint templier

Quand le complot ne suffit plus, vient la malédiction.

À côté de la quête d’un auteur, il existe une faim de fatalité sacrée, une soif de justice qui ne passe plus par les hommes mais par le Ciel. La figure de Jacques de Molay, dernier grand maître de l’Ordre du Temple, brûlé à Paris le 18 mars 1314 après la chute voulue par Philippe le Bel et entérinée par le pape Clément V, a engendré une postérité légendaire dont la plus célèbre est la « convocation » lancée, au pied du bûcher, contre le roi et le pape, appelés à comparaître devant le tribunal de Dieu.

Malédiction des templiers mort de Clément V en avril 1314 puis celle de Philippe le Bel en novembre 1314

La mort de Clément V en avril 1314 puis celle de Philippe le Bel en novembre 1314 ont donné à ce récit une puissance d’évidence, comme si le temps lui-même venait signer la sentence. Les historiens rappellent pourtant qu’il s’agit surtout d’une construction tardive, amplifiée au fil des siècles, mais elle s’est enracinée avec une force rare dans la culture, précisément parce qu’elle transforme l’histoire en parabole.

Et voici le point fascinant. Une variante populaire a même voulu compter les générations jusqu’à Louis XVI, comme si le régicide relevait d’une arithmétique du châtiment, tout en reconnaissant que le calcul généalogique ne tient pas. Peu importe, au fond : ce qui compte, c’est la forme. Le complot propose une intention.

Le complot dit : quelqu’un a voulu.
La malédiction dit : quelque chose devait arriver.

L’un cherche un coupable. L’autre impose une loi.

Ce que l’on peut affirmer sans trembler

La mort de Louis XVI s’explique d’abord par un processus politique public, procès, appel nominal, votes, contexte de guerre et de radicalisation, non par une preuve de direction maçonnique. L’idée du complot se forme dans le feu révolutionnaire avec François Lefranc, puis se systématise après coup avec Augustin Barruel, jusqu’à devenir une matrice durable des lectures contre-révolutionnaires. Quant à la malédiction des Templiers, elle relève du registre mythique, mais répond au même besoin. Donner au traumatisme une forme intelligible, une justice supérieure, une métaphysique du châtiment.

Et c’est ici que l’histoire se fait chair, presque littéralement

Car, chaque 21 janvier, une autre scène se rejoue dans un coin de mémoire républicaine et polémique. Celle de la tête de veau. Dès l’an II, l’idée circule de marquer la date du régicide par un banquet, d’abord autour d’une tête de cochon, caricature du « roi-cochon », avant que la tête de veau ne s’impose, comme un rite de table retournant la mort en symbole. Il y eut, dans cette cuisine politique, une manière de prolonger l’exécution par un théâtre du signe, de faire de l’événement un repas, donc une répétition.

Tête_de_veau_du_marché_de_Louhans

Ainsi la Révolution, même lorsqu’elle ne cache rien, produit malgré tout ses liturgies. Et l’on comprend, en un éclair, pourquoi l’esprit humain aime tant les récits à coupable unique. Parce qu’ils se retiennent comme une légende, et qu’ils se partagent comme un plat.

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Alexandre Jones
Alexandre Jones
Passionné par l'Histoire, la Littérature, le Cinéma et, bien entendu, la Franc-maçonnerie, j'ai à cœur de partager mes passions. Mon objectif est de provoquer le débat, d'éveiller les esprits et de stimuler la curiosité intellectuelle. Je m'emploie à créer des espaces de discussion enrichissants où chacun peut explorer de nouvelles idées et perspectives, pour le plaisir et l'éducation de tous. À travers ces échanges, je cherche à développer une communauté où le savoir se transmet et se construit collectivement.

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