Quand la liberté et la République se disputent le même mot
Deux tribunes, publiées à un mois d’intervalle autour du 120e anniversaire de la loi de 1905, dessinent une fracture nette dans le paysage intellectuel français. D’un côté, une tribune portée notamment par la LDH (Ligue des droits de l’homme) alerte sur une laïcité devenue « régime de surveillance » et défense d’une « identité nationale » supposée.


De l’autre, le Collectif laïque national (où figure le Grand Orient de France) répond qu’il s’agit là d’une caricature, et réaffirme la laïcité comme « défense et consolidation de la République ». Derrière l’affrontement, une question plus nue apparaît.
La laïcité est-elle d’abord un bouclier pour l’individu, ou l’ossature d’un monde commun ?
Deux textes, un même autel, deux liturgies
La tribune du 7 décembre 2025, relayée par la LDH, part d’un constat d’alarme. Selon ses signataires, le régime de laïcité aurait, « au cours des trois dernières décennies », subi un « dévoiement » : d’un dispositif protégeant la liberté individuelle, il serait devenu un « appareil de défense » d’une prétendue « identité nationale », passant d’une laïcité de « l’autonomie » à une laïcité de « la surveillance ».

Dans cette perspective, l’État, au nom d’un récit anxieux du séparatisme, entrerait dans des zones auparavant laissées libres, « en réglementant le port du vêtement », en multipliant contrôles et dispositifs.
La tribune appelle alors à « retrouver le sens » d’une laïcité de liberté nourrie de « fraternité et de bien commun », et à reconstruire l’indépendance du politique vis-à-vis des cléricatures.
La tribune du Collectif laïque national (7 janvier 2026) répond frontalement à ce diagnostic
Elle accuse la tribune du 7 décembre de réduire la laïcité à un simple mécanisme de protection des libertés religieuses, en évacuant sa « dimension républicaine » et en la renvoyant abusivement à un « identitarisme » d’extrême droite.
Le CLN défend explicitement l’idée que la laïcité « vise à la défense et consolidation de la République ».

Il rappelle l’histoire de 1905 comme sortie du Concordat et rupture avec le catholicisme politique, et insiste sur une conséquence logique de la séparation : « qui veut séparer doit forcément définir des limites. »
D’où, dans sa lecture, la légitimité de la loi de 2004 et, surtout, l’acceptation du principe d’extension de neutralité aux salariés du privé quand ils participent à une mission de service public, au nom de l’égalité d’accès des usagers et de leur liberté de conscience.
Les deux textes regardent donc la même statue, mais n’y voient pas la même figure.
L’un y reconnaît d’abord un visage de liberté menacée. L’autre y reconnaît d’abord une architecture républicaine qu’on fragilise en la dissolvant dans l’émotion et le soupçon.

Le vrai différend : la laïcité « contre » ou la laïcité « pour »
Si l’on veut dépasser l’affrontement, il faut nommer ce qui s’y joue vraiment.
La tribune LDH met la focale sur la laïcité comme protection de l’individu contre l’ingérence, et redoute une pente où l’État, à force de vouloir émanciper, finirait par prescrire des conduites, fabriquer des catégories, organiser une police des apparences.
La tribune du CLN, elle, rappelle que la laïcité n’est pas seulement un droit subjectif, mais un régime politique. Elle ne sert pas uniquement à “laisser faire”, elle sert à rendre possible un commun qui ne soit pas capturé par des appartenances, des pressions, des assignations.

Autrement dit, la LDH parle d’une laïcité pensée d’abord contre l’abus de puissance. Le CLN parle d’une laïcité pensée d’abord pour la République, c’est-à-dire pour l’égalité, l’universalité du service public, la possibilité, pour chacun, de n’être pas réduit à un marqueur communautaire.
Cette opposition n’est pas un simple débat de mots. Elle produit des conséquences pratiques immédiates.
Le CLN le formule nettement en citant Catherine Kintzler : la laïcité rend possible « le droit de n’être comme personne », non pour s’endormir dans un « vivre-ensemble » de façades, mais pour « faire République ».

Neutralité : frontière fixe ou frontière mobile
La question la plus inflammable tient en un mot : neutralité. Pour la tribune LDH, la neutralité doit rester essentiellement celle de l’État et de ses agents, faute de quoi elle devient un instrument social de contrôle qui déborde son lit.
Pour le CLN, la neutralité n’est pas un fétiche administratif mais une condition d’égalité des usagers, ce qui justifie qu’elle s’étende quand une mission de service public est assurée par d’autres mains que celles de l’État, par exemple dans les transports scolaires.

On voit ici l’épreuve décisive. La laïcité n’est pas seulement une idée, c’est une mécanique institutionnelle. Et toute mécanique a ses zones d’engrenage. Là où la LDH redoute l’extension du contrôle, le CLN redoute la rupture d’égalité dans l’accès au service public. Les deux peurs sont réelles. La difficulté est de construire une doctrine qui ne sacrifie ni l’une ni l’autre.
Le nœud rhétorique : surveillance, Big Brother et invisibilité sociale

Le CLN attaque aussi le vocabulaire de la tribune adverse. Il raille l’idée d’une laïcité « surveillance de l’opinion », allant jusqu’à citer « Big brother », puis affirme qu’on chercherait vainement une mesure législative ou réglementaire visant une “invisibilité sociale” des convictions religieuses. Cette réfutation a une force. Elle oblige à distinguer deux niveaux souvent confondus dans le débat public : l’intention proclamée du droit, et les effets sociaux de sa mise en œuvre. On peut ne pas trouver dans les textes juridiques l’objectif d’invisibilité, et constater pourtant des effets de stigmatisation dans certains contextes. Le débat sérieux commence précisément là : non dans l’invective, mais dans l’examen des effets, des procédures, des garanties, des recours.
La tribune LDH, de son côté, met en scène le risque d’un État « gardien des bons comportements ». Ce motif parle à l’époque, car nous vivons dans des sociétés où le contrôle se fait rarement par la force brute. Il se fait par normes, par formulaires, par suspicion diffuse, par bureaucratie morale. La laïcité, si elle devient une étiquette apposée sur toutes les peurs, court le risque d’être transformée en outil d’assignation. Mais si l’on refuse toute limite au nom de la liberté, on court un autre risque, plus silencieux : la privatisation du commun par des pressions identitaires, le retour de l’intimidation, la fragmentation de l’espace civique.

Un passage révélateur : qui parle au nom de tous ?
L’un des points les plus révélateurs de la tribune du CLN concerne la parole publique sur la laïcité. Elle dénonce la mise en scène médiatique de « chefs de culte » commentant la loi de 1905, et y voit un « mépris de la liberté de conscience », rappelant qu’une part importante de la population ne se réclame d’aucune religion.
C’est ici que l’on touche un enjeu rarement assumé
La liberté de conscience ne se réduit pas à la liberté de religion. Elle inclut aussi le droit de ne pas croire, le droit de douter, le droit de ne pas être enrôlé. La laïcité, dans sa lettre, protège toutes ces positions. Dans son théâtre médiatique, elle est trop souvent ramenée à une négociation entre cultes visibles. Sur ce point, la critique du CLN frappe juste : l’espace commun ne peut être représenté seulement par ses institutions religieuses, sans quoi l’universalisme républicain se trouve remplacé par un paysage de communautés.

À « 16 Cadet », cette question n’est pas théorique. Elle touche au cœur du projet laïque tel que de nombreuses traditions initiatiques l’ont compris : faire advenir un lieu où la parole ne dépend pas d’un clergé, où la conscience n’est pas assignée, où l’humain précède l’étiquette.
Le troisième terme : la laïcité comme art de la limite juste
Si l’on veut sortir du duel, il faut introduire un troisième terme, celui que les deux tribunes invoquent sans toujours le construire : la limite juste. La tribune LDH a raison de rappeler que l’indépendance du politique est une conquête fragile, et que la liberté ne se confond pas avec la mise au pas. La tribune du CLN a raison de rappeler qu’une séparation réelle implique des bornes, et que ces bornes servent aussi l’égalité, donc la liberté de conscience des usagers.
La question devient alors très concrète : quelles bornes, où, comment, avec quelles garanties. Non pas plus de laïcité ou moins de laïcité, mais une laïcité mieux outillée : procédures claires, proportionnalité, formation, contrôle juridictionnel, refus des humiliations, et refus symétrique des pressions. C’est l’endroit où le débat français manque souvent de méthode : il oscille entre grand récit et procès d’intention.

La proposition qui change la donne : constitutionnaliser 1905
Le CLN avance enfin une proposition lourde : « constitutionnaliser » les principes des deux premiers articles de la loi de 1905. C’est une manière de refermer la querelle par un verrou supérieur. Mais un verrou, s’il n’est pas pensé, peut devenir un cadenas. Tout dépendrait donc de l’écriture et de ses garde-fous : protéger la liberté de conscience dans toutes ses formes, et garantir l’égalité du service public sans fabriquer une société de soupçon. À ce niveau, la prudence n’est pas tiédeur : elle est exigence démocratique.
La France aime la laïcité comme on aime un héritage, avec l’émotion des anciens biens de famille. Mais un héritage n’est vivant que s’il se transmet sans se figer. Entre la laïcité-bouclier et la laïcité-ossature, il y a peut-être une voie plus fidèle à 1905 que les anathèmes : considérer la laïcité comme un art du commun, un art de la limite juste, où la conscience de chacun demeure souveraine précisément parce que nul signe, nul culte, nul pouvoir ne peut prétendre régner sur la place publique. Et si le débat est si âpre, c’est peut-être qu’il touche à ce point sensible où une République se reconnaît. Non dans ce qu’elle proclame, mais dans la manière dont elle tient ensemble la liberté et la loi.
Tribune de la Ligue des droits de l’homme (LDF), disponible sur son site

Tribune du Collectif laïque national (7 janvier 2026) sur le site de l’association EGALE

