dim 18 janvier 2026 - 08:01

Légendes de France ou d’ailleurs : Le Matagot, ou l’art dangereux d’apprivoiser la richesse

Provence, Languedoc. Un chat noir, un pacte sans signature, et la fortune qui n’obéit qu’à la discipline.

Dans les pays de Provence et de Languedoc, une vieille rumeur marche encore entre les vignes, les garrigues et les chemins creux. Elle dit qu’il existe un animal « familier », souvent un chat noir, qui peut faire entrer l’or dans une maison comme l’eau entre par une fissure, sans fracas, sans témoin. Ce chat porte un nom qui sonne comme un sort bref, Le Matagot.

Il n’est pas seulement un personnage de veillée. Il est une figure complète de l’ambivalence, une image de ce que nous désirons et redoutons à la fois, l’abondance, l’aisance, la réussite, et, derrière elles, la dette invisible qui s’attache à tout avantage obtenu autrement que par le labeur ordinaire.

La légende, selon les régions, l’appelle aussi « chat d’argent » ou « mandragot »

Le détail n’est pas anecdotique. Le langage populaire range dans la même poche des mots le félin nocturne, la pièce de monnaie, et parfois la mandragore, racine réputée sorcière. Autrement dit, la fortune, le vivant et la plante magique appartiennent au même réseau de correspondances. Le Matagot devient alors une créature-lien, une passerelle entre le foyer et les puissances qui l’environnent. Il est domestique et étranger, familier et inquiétant.

Ce que la tradition raconte d’abord, c’est une acquisition

Pour obtenir le Matagot, il ne suffit pas d’aimer les chats. Il faut une scène rituelle, de nuit, loin des regards, souvent au carrefour. La croisée des chemins n’est pas un décor romantique, c’est un opérateur symbolique. Là où plusieurs routes se coupent, l’orientation vacille, la décision se fait plus aiguë, et l’imaginaire comprend qu’une autre loi que celle du village peut s’y manifester. Dans certaines versions, il faut guetter plusieurs nuits, parfois à minuit, puis capturer l’animal et le ramener sans se retourner, comme si la première épreuve consistait à résister au vertige même du miracle.

Ne pas se retourner, c’est plus qu’une consigne de conte

C’est une ascèse. Le Matagot n’aime pas les demi-mesures, parce qu’il est la personnification d’un contrat. Il teste la tenue intérieure. Il exige que la parole soit ferme, même si elle n’est pas prononcée. Et dès l’instant où il franchit le seuil, le foyer n’est plus tout à fait le même. Il devient un petit sanctuaire de réciprocité, une maison qui a accepté qu’une part de sa prospérité dépende d’un invisible nourri, entretenu, respecté.

C’est ici que la légende se fait d’une précision presque liturgique

Le Matagot apporte la richesse, mais seulement si nous l’honorons selon un rituel strict. Il réclame une nourriture choisie, parfois du lait, parfois de la viande, et surtout un geste qui frappe par sa force archaïque, la première bouchée de chaque repas. L’offrande précède la consommation. La maison reconnaît que l’abondance n’est pas un dû, mais un don conditionné. Ce renversement est essentiel. Là où l’économie moderne fait de la richesse un droit acquis, le Matagot la réinscrit dans une économie du lien, donnant donnant, attention contre bénéfice, fidélité contre pièces d’or.

L’or, justement. Le Matagot sort la nuit, erre, puis revient à l’aube avec des louis

La scène est simple, presque enfantine. Mais elle porte un sous-texte vertigineux. La nuit représente l’inconscient du monde, la zone où travaillent les forces que la raison n’éclaire pas. Le Matagot, animal nocturne, traverse cette épaisseur et en ramène une matérialisation. Ce n’est pas seulement de la monnaie. C’est la preuve que l’ombre peut produire. Et cette production n’est jamais gratuite. Si le maître néglige l’animal, s’il oublie la règle, s’il cesse d’honorer le pacte, la légende prévoit la vengeance, parfois cruelle. Le message est net. La richesse non accompagnée d’une éthique devient un poison.

À ce stade, le Matagot cesse d’être un « chat magique » et devient un symbole de la puissance. Toute puissance réclame un entretien. Tout pouvoir non entretenu se retourne. La tradition populaire, avec son sens des images directes, met dans un corps de chat ce que tant de traités ont tenté de dire autrement. Posséder sans servir, c’est perdre la maîtrise. Gagner sans reconnaître, c’est préparer la chute.

Le motif des « neuf maîtres » ajoute une profondeur initiatique

Le Matagot

Certaines versions disent que le Matagot ne sert pas un seul propriétaire, mais une série, jusqu’au neuvième, et que le dernier paie le prix fort. Cette arithmétique raconte la circulation de la dette. La fortune ne se contente pas de passer de main en main, elle entraîne avec elle une charge. La légende enseigne que l’on hérite aussi des conséquences. Ce qui arrive « facilement » finit toujours par demander un règlement, parfois différé, parfois transmis.

Le Matagot, dans sa noirceur, touche également à l’histoire religieuse et à l’imaginaire des procès de sorcellerie

Le chat noir, accusé d’être compagnon des sorcières, a été persécuté, soupçonné, chargé de toutes les peurs. Le Matagot condense cette mémoire. Il est l’animal que l’on regarde de travers, celui dont la présence suffit à créer une rumeur. Et c’est là que la légende devient sociale. La prospérité soudaine isole. Elle attire l’envie, la suspicion, la calomnie. Avoir un Matagot, c’est risquer d’être dit sorcier, ou complice. Ainsi le conte ne parle pas seulement d’or, il parle du regard des autres, de la difficulté d’habiter une différence sans se condamner soi-même à la solitude.

Le lien avec la mandragore ouvre une autre chambre du symbolisme

Dans le Midi occitan, on trouve des récits autour de « l’èrba de Matagòt », une herbe associée à l’envoûtement, cueillie dans la nuit précédant la Saint-Jean, et parfois identifiée à la mandragore. Une collecte en Aveyron rapporte même l’idée que cette herbe pouvait « embalausir », ensorceler au point de faire perdre son chemin. La même racine qui attire l’amour ou trouble la volonté dérègle l’orientation. C’est remarquable. Le Matagot, chat de richesse, a son double végétal, herbe de trouble, comme si la tradition prévenait que l’abondance et l’envoûtement se ressemblent, et que l’un des risques majeurs de la fortune est de désorienter l’âme.

Feu de la Saint Jean d’été

La Saint-Jean n’est pas un hasard

Dans l’Europe des rites saisonniers, cette nuit marque un seuil, une bascule du cycle solaire. Les herbes y deviennent plus « actives », les mondes se frôlent, les frontières s’amincissent. Que l’herbe du Matagot se cueille à ce moment-là dit clairement la nature de la légende. Nous sommes dans une pensée du passage. Le Matagot est un esprit de seuil, un gardien de transition. Il apparaît lorsque la conscience accepte d’entrer dans une zone où tout se paie, mais pas forcément en argent.

Il faut alors oser une lecture ésotérique plus intérieure

Et si le Matagot désignait moins un animal extérieur qu’une force psychique, une part de nous-mêmes capable de produire, d’attirer, d’accumuler. Une puissance de concrétisation. Cette puissance, si elle est nourrie correctement, apporte des fruits. Si elle est négligée, elle se venge sous forme d’avidité, de crispation, de peur de perdre. La « première bouchée » prend ici tout son sens. Elle signifie que nous devons donner la première part de notre énergie à l’entretien du principe, avant de jouir des résultats. Dans la langue des alchimistes, cela revient à alimenter le feu avant de réclamer la pierre.

De là vient la tonalité presque initiatique du récit

Le Matagot n’est pas un raccourci. Il est une école. Il enseigne l’exigence, la régularité, la gratitude, la tenue. Et il met en garde contre le fantasme moderne du gain sans effort. Dans une époque fascinée par les promesses rapides, le Matagot rappelle une loi ancienne. Tout ce qui enrichit réellement demande une règle. La règle n’est pas une prison. Elle est le prix de la liberté.

Les collecteurs de folklore, de François-Marie Luzel et d’autres, ont d’ailleurs consigné des variantes où la crédulité autour du « chat d’argent » nourrit des arnaques, preuve supplémentaire que la légende vit à la frontière de l’espérance et de l’exploitation. Même le merveilleux attire ses marchands. La tradition, en le racontant, nous apprend à distinguer l’épreuve initiatique de la supercherie intéressée.

Au fond, Le Matagot pose une question simple, presque embarrassante

Que faisons-nous de la richesse quand elle arrive. L’agrandissons-nous en générosité, ou la rétrécissons-nous en peur. Le chat noir du Midi, avec ses yeux de braise, répond sans discours. Il apporte l’or à la condition que nous restions dignes de l’or. Il nous donne une fortune, mais il exige une posture. Il accorde un bénéfice, mais il réclame une âme tenue.

Et c’est peut-être la chute la plus juste pour une rubrique de légendes. Le Matagot ne raconte pas comment devenir riche. Il raconte comment la richesse devient une épreuve. La fortune, dans ce conte, n’est pas la récompense finale. Elle est le début du travail.

Ce que le maçon en tire comme enseignement

Le Matagot, pour nous, n’est pas seulement un chat noir de veillée. Il est une mise en garde en forme de fable, une petite leçon populaire sur la tentation de la facilité et sur la discipline qui seule rend l’abondance habitable.

D’abord, il rappelle une loi initiatique essentielle

Toute puissance exige une règle tenue. Non pas un rite de théâtre, mais une exigence régulière, presque humble dans sa répétition. Donner au Matagot la première bouchée, le nourrir avant soi, dit une vérité nue : nous ne maîtrisons rien si nous ne commençons pas par mettre notre désir à sa place. La prospérité devient toxique quand elle n’est plus ordonnée ; elle devient féconde quand elle demeure sous l’autorité d’un principe.

Ensuite, la légende avertit contre les richesses qui viennent « de la nuit »

Le Matagot rapporte de l’or, mais cet or porte l’ombre de son origine : rumeur, soupçon, dépendance, dette. Le Maçon y lit une exigence éthique. Tout ce qui s’obtient sans clarté, sans effort, sans traçabilité, sans rectitude, finit par réclamer un prix, parfois sous forme d’angoisse, parfois sous forme d’isolement. L’argent facile promet l’aisance ; il installe souvent une servitude.

Il y a aussi l’épreuve du silence et du non-retournement. Ramener le Matagot sans se retourner, c’est apprendre à ne pas céder aux voix derrière soi : peur, doute, honte, besoin d’être rassuré. La marche initiatique connaît cette tentation. L’axe se tient quand le tumulte appelle. La légende dit, avec une simplicité implacable, que la fidélité à la consigne est déjà une victoire sur soi.

La transmission, parfois jusqu’au neuvième maître, ouvre une autre profondeur. Rien ne se transmet sans charge. Nous héritons aussi des conséquences. Le Matagot devient l’image d’une comptabilité morale : ce qui n’est pas réglé remonte un jour, et peut frapper celui qui n’a rien demandé. D’où l’exigence de vigilance : clarifier, assainir, rendre juste, afin de ne pas léguer une dette déguisée en avantage.

Enfin, le Matagot parle de transmutation

L'athanor,
L’athanor,-Jean-Luc-Leguay,-Coll.Yonnel Ghernaouti

Le foyer devient presque un athanor : l’or naît près du feu domestique. Nous pouvons y entendre une alchimie de la conscience. La vraie richesse n’est pas le métal, mais la capacité de transformer le temps, le travail, l’énergie, et même la peur, en œuvre et en service. Si l’art est « dangereux », c’est lorsque l’or cesse d’être un moyen et devient un maître.

Ainsi, le Matagot ne raconte pas comment devenir riche. Il demande si nous savons demeurer libres quand la richesse arrive. Et c’est peut-être cela, la pointe la plus aiguë de la légende : l’abondance n’est pas la fin du chemin, elle en est l’épreuve.

Vos contributions pourront nourrir la rubrique Légendes de France ou d’ailleurs, et seront présentées, signées et mises en valeur comme elles le méritent : avec respect pour la mémoire des territoires et reconnaissance pour votre regard de veilleur.

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

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