lun 19 janvier 2026 - 18:01

La banalisation, ce poison : Jean-Francis Dauriac contre l’extrême droite et ses masques

Ce livre frappe par sa densité et sa fonction de veille. Il s’avance là où l’époque glisse, non dans le fracas, mais dans l’accoutumance. Il serre la gorge, parce qu’il parle moins de l’extrême droite comme d’un « ailleurs » que comme d’un glissement ici, dans nos phrases, nos renoncements, nos prudences…

Jean-Francis Dauriac* écrit contre la somnolence civique. Il écrit aussi contre une tentation plus intime, plus dangereuse peut-être. Celle de se donner de beaux principes, puis de les laisser s’endormir au fond de soi.

Il faut partir de l’avant-propos, parce qu’il est déjà un symptôme, au sens presque clinique du mot

Jean-Francis Dauriac y explique un aléa de publication qui n’est pas un simple détail d’édition mais une miniature de ce qu’il ausculte tout au long du texte : la puissance des mots, leur charge, leur capacité à ouvrir ou à fermer, à rassembler ou à fracturer.

Pierre Bertinotti

L’auteur rappelle que le titre initial visait explicitement l’islamophobie, et que Pierre Bertinotti, Grand Maître en exercice, a d’abord demandé le retrait du terme sur la couverture, puis, « au vu de premières réactions internes », a finalement retiré la préface qu’il avait rédigée. Jean-Francis Dauriac choisit de rendre compte de ces raisons avec l’accord de l’intéressé, et il y voit l’illustration d’un malaise, de non-dits, d’une tension à pacifier au sein même d’une obédience qui se veut pourtant école de discernement.

Surtout, l’avant-propos pose un cadre décisif

Il ne s’agit pas, dit-il, d’organiser un débat sémantique abstrait, mais de dénoncer des amalgames, voulus ou non, qui servent à masquer, parfois, un racisme anti-arabe ou anti-maghrébin largement sous-estimé. Et il replace cette question dans un contexte de fractures récentes, où l’émotion légitime, les violences, la peur, les accusations réciproques, finissent par nourrir des confusions morales : s’indigner d’un massacre ne devrait pas faire basculer automatiquement dans une catégorie infamante, pas plus que dénoncer des discriminations ne devrait déclencher l’accusation inverse. Tout l’effort du livre consiste à refuser ces pièges de l’étiquetage, précisément parce qu’ils sont l’une des matières premières de la polarisation contemporaine.

Une fois cette porte franchie, on comprend mieux la forme globale de l’ouvrage

Jean-Francis Dauriac

Jean-Francis Dauriac le dit clairement. Il s’adresse d’abord à celles et ceux qui doutent, ceux qui ne supportent plus l’écart entre les discours et les faits, ceux que la saturation d’images, de guerres, d’injustices, de pauvreté, rend à la fois lucides et épuisés. Il part d’un monde où les promesses semblent s’être dissoutes, où la défiance envers les institutions nourrit le besoin d’autorité, et où l’extrême droite prospère moins par éclat que par installation.

De là naît un premier mouvement

Démonter les faux prétextes qui autorisent le silence. Le livre a cette intelligence rude : il ne se contente pas de dénoncer l’ennemi, il débusque les alibis intérieurs. « On a été surpris », « ce n’est qu’un avertissement », « il faudrait d’abord réparer la République », « il faut traiter toutes les menaces en bloc », « Marine Le Pen a changé », « il faudrait dénoncer l’extrême droite et l’extrême gauche en même temps ». Jean-Francis Dauriac ne nie pas la complexité. Il montre comment la complexité devient parfois un paravent, une manière de remettre à plus tard l’acte le plus simple : nommer le danger, sans dilution. Et c’est l’un des points les plus justes du livre : amalgamer l’extrême droite à d’autres extrémismes peut, paradoxalement, la rendre plus acceptable, parce que l’on transforme une menace politique précise en brouillard général.

Son argument n’est pas seulement politique

Il est moral, presque initiatique. Dans l’économie symbolique de nos vies, se taire a toujours un goût commode : on s’épargne le conflit, on se donne le masque de la prudence, on évite l’inconfort. Mais Jean-Francis Dauriac renverse la table. Le silence n’est pas un vide, c’est un choix. Et quand il écrit, avec une netteté de pierre de touche que « se taire n’est plus une neutralité : c’est un positionnement », il place chacun devant une obligation intérieure. La liberté de conscience, l’émancipation, la souveraineté du jugement, dit-il, ne se maintiennent pas par inertie. Elles exigent des gestes, parfois modestes, souvent inconfortables.

Le deuxième mouvement, plus frontal, s’adresse explicitement aux francs-maçons du Grand Orient de France et s’ancre dans un épisode précis

L’« affaire Daniel Keller ». Là, Jean-Francis Dauriac fait quelque chose d’assez rare dans ce type d’ouvrage. Il travaille le langage comme un terrain stratégique. Il ne se contente pas de dire « c’était grave ». Il analyse comment trois mots peuvent déplacer le réel, comment une interview peut produire un glissement, comment parler d’« expérience gouvernementale » à propos d’une arrivée possible de l’extrême droite dédramatise, banalise, installe l’idée que tout cela serait une alternance parmi d’autres. La thèse est forte. Nommer, c’est orienter. Et l’extrême droite, depuis des décennies, travaille précisément à devenir une option recevable.

Ce passage éclaire une dimension plus profonde du livre

La bataille n’est pas seulement dans les urnes, elle est dans les mots.

Jean-Francis Dauriac ne fait pas de la rhétorique pour la rhétorique. Il rappelle un fait anthropologique. Quand la peur monte, l’esprit cherche des récits simples, des oppositions nettes, des solutions rapides. Les extrêmes droites offrent cette simplification comme une délivrance. Or la franc-maçonnerie, quand elle est fidèle à elle-même, est l’école inverse. Elle entraîne à tenir la nuance sans la transformer en faiblesse, à distinguer sans haïr, à examiner sans se réfugier derrière des slogans.

Dans le livre, cela prend une forme très concrète. L’auteur mobilise les “outils” de la franc-maçonnerie libérale et adogmatique – adogmatisme, universalisme, humanisme, laïcité – non comme des mots-totems, mais comme des instruments de travail. Il les propose comme une boîte d’outillage intellectuelle pour ne pas déléguer à d’autres la responsabilité de penser.

Sur le terrain du racisme, le texte est d’autant plus intéressant qu’il n’essaie pas de fermer la discussion, mais de la clarifier

Il rappelle que l’histoire récente et les attentats ont nourri des rejets, des méfiances, des discriminations, parfois confondues sous le même mot, parfois dissociées. Il évoque aussi la manière dont les cibles ont pu se déplacer, comment l’attention se porte désormais beaucoup sur les musulmans souvent amalgamés aux islamistes, et comment cela rend une religion incompatible par essence avec les autres dans certains discours. À ce stade, le livre ne s’enferme pas dans une guerre de définitions. Il revient à son point fixe, la dignité humaine et le refus des hiérarchies de légitimité.

Puis vient un troisième mouvement, plus large, sur la démocratie et la politique

Jean-Francis Dauriac y défend une idée qui résonne fort aujourd’hui. Les démocraties ne s’effondrent pas toujours dans le fracas. Elles se contractent. Elles se rigidifient. Elles cessent progressivement de tolérer ce qui les a fondées : pluralité, dissensus, liberté de conscience. Et il y a là, dans sa conclusion, une page particulièrement saisissante : la figure du « Malin Génie » cartésien est déplacée. Le « Malin Génie » contemporain, écrit-il en substance, ne nous trompe pas : il installe un point de non-retour, celui où l’on sait, où l’on voit, et où l’on ne peut plus prétendre ne pas savoir. À partir de là, il n’y a plus d’innocence, seulement des choix.

Nicolas Penin, Passé Grand Maître du GODF

La postface de Nicolas Penin, Ancien Grand Maître (2024 – 2025), prolonge cette exigence par une injonction simple

L’indifférence détruit l’humain, l’indignation est une composante essentielle, et l’engagement en est la conséquence. Nicolas Penin, dans ce texte, réaffirme aussi que les fléaux ne sont pas isolés, qu’ils relèvent d’une logique de rejet et de fragmentation, et il les inscrit dans l’horizon maçonnique de tolérance, de respect et de fraternité.

Cela donne au livre une double voix : la voix analytique, outillante, parfois tranchante de Jean-Francis Dauriac, et la voix d’appel, plus directement politique, de Nicolas Penin.

Reste la question que le lecteur ne peut pas esquiver

Que fait-on de ce livre, une fois refermé.

Son efficacité tient à ce qu’il ne propose pas un confort. Il ne caresse pas. Il oblige. Il rappelle que « parler quand le silence s’installe » n’est pas une posture héroïque, mais un geste de maintien, comme on maintient une flamme, comme on maintient une promesse. Il suggère aussi, en filigrane, une autocritique : l’entre-soi menace toujours les institutions de pensée, et une obédience qui se veut « libérale et adogmatique » ne peut pas se contenter d’énoncer des valeurs, elle doit les exercer, y compris lorsqu’elles frottent, y compris lorsqu’elles divisent, y compris lorsqu’elles demandent de tenir ensemble la fermeté contre l’extrême droite et la lucidité contre les mécanismes de stigmatisation.

Et l’aléa éditorial du début, finalement, devient presque la parabole de l’ensemble

On retire un mot en couverture, on retire une préface, on explique, on ajuste, on apaise. Très bien. Mais le texte, lui, demeure, et il dit exactement pourquoi ces gestes comptent.

Parce que le combat se joue aussi là, dans ce qu’on ose écrire, dans ce qu’on n’ose plus écrire, dans ce qu’on reformule pour ne pas heurter, et dans ce que cette reformulation révèle de nos lignes de fracture. Le manuscrit est « inchangé pour le reste » et c’est précisément là que l’ouvrage garde sa force ! Il ne laisse pas l’époque s’endormir dans un arrangement de surface.

Ce livre n’est pas un coup de tonnerre

C’est plus inquiet, plus durable, tel un signal d’alarme tenu à hauteur de conscience. Il rappelle que la banalisation est une pédagogie de l’ombre, qu’elle avance à pas comptés, et qu’elle gagne chaque fois que nous appelons prudence ce qui n’est que renoncement. Au fond, Jean-Francis Dauriac ne demande pas des héros. Il demande des veilleurs. Et, dans une époque qui s’habitue trop vite, veiller redevient un acte spirituel autant que civique.

Jean-Francis Dauriac

*Jean-Francis Dauriac incarne une manière d’être au travail qui refuse l’apparat. Chez lui, la recherche ne relève pas d’une vitrine, elle relève d’un chantier, avec sa poussière, ses reprises, ses angles à redresser et cette patience qui finit par faire tenir la pierre. Cette exigence se cristallise dans un organe essentiel du Grand Chapitre Général du Rite Français du Grand Orient de France, le Chapitre National de Recherche, le C N R, où il engage une vision très précise de la démarche initiatique, chercher n’est pas collectionner, chercher n’est pas briller, chercher consiste à éprouver, à vérifier, à transmettre sans simplifier, à rendre la pensée praticable.

Président du Chapitre National de Recherche, Jean-Francis Dauriac porte une responsabilité qui n’a rien de décoratif. Il s’agit d’organiser la fécondité d’un travail collectif, de faire dialoguer les traditions, les sources, les lectures, puis de donner à cette matière une forme qui éclaire au lieu d’éblouir. Dans le même esprit, il exerce la fonction de Grand Secrétaire aux Affaires Intérieures, en charge du développement et de la communication, au sein du Grand Chapitre Général du Rite Français du GODF. Là encore, l’enjeu n’est pas de produire un discours d’image, mais de relier, de faire circuler, d’animer une communauté de travail, de transformer une dynamique intérieure en présence structurée, cohérente, fidèle aux exigences du Rite Français.

Sa qualité de Préfet du Vᵉ Ordre du Rite Français donne à l’ensemble une profondeur particulière. Nous ne sommes plus seulement dans l’administration ou l’organisation. Nous sommes dans une fonction de garde et d’orientation, au sens initiatique du terme, veiller à ce que l’exigence ne se dilue pas, veiller à ce que le sens ne se réduise pas à des formules, veiller à ce que la recherche demeure une école de discernement, et non un théâtre de certitudes.

Ce portrait, s’il devait tenir en une phrase, pourrait se dire ainsi. Jean-Francis Dauriac travaille la recherche comme une discipline de la durée, une construction patiente, une fidélité à l’essentiel, et il lui donne une forme institutionnelle sans jamais lui enlever sa vérité première, celle d’un chantier où la pensée se taille, se polit, se rectifie, et se transmet.

Francs-maçons contre les extrêmes droites, l’antisémitisme, toutes les formes de racisme

Jean-Francis DauriacConform édition, coll. « Repères maçonniques », 2025, 94 pages, 10 €, ou 13 € port inclus.

Conform Edition, éditeur N°1 de la franc-maçonnerie française

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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