Entre tics d’oralité, phrases qui se reprennent et formules passe-partout, la parole publique s’allège jusqu’à perdre sa charpente. Nous le sentons au quotidien, mais nous le percevons surtout lorsque la langue se donne en spectacle, sur les plateaux, dans les réunions, dans les couloirs du métro, dans les stories, jusque dans ces micro-phrases où l’époque se reconnaît comme dans un miroir pressé. Il ne s’agit pas seulement d’une affaire de grammaire ou d’orthographe : c’est un rapport au monde qui s’écrit à voix haute, un régime de présence où l’on parle pour tenir debout, non pour tenir vrai.

La scène est devenue familière : l’interview, le direct, le commentaire, la conversation qui ne supporte plus l’attente.
Alors surgissent ces béquilles qui aident la phrase à traverser la rivière sans se mouiller les pieds. « euh… » pour gagner une seconde, « voilà » pour fermer ce qui n’a pas été vraiment ouvert, « en fait » pour donner l’illusion d’un recentrage, « du coup » pour faire croire à une causalité, « à la base » pour maquiller un commencement, « au final » pour conclure sans conclusion. On ajoute « genre », « tu vois », « en vrai », « j’avoue », on empile « au niveau de… » comme un échafaudage sans bâtiment, et l’on termine parfois par un « quoi » qui n’interroge plus, qui n’explique plus, mais qui réclame un acquiescement, un signe de tête, un oui automatique. La langue devient un réflexe de contact plutôt qu’un instrument de discernement.
Les plus jeunes n’ont pas inventé ce mouvement : ils l’incarnent parce qu’ils naissent dedans Ils apprennent la parole dans un bain d’images et de flux – merci les parents ! –, dans un monde où la phrase est souvent coupée avant d’avoir trouvé son rythme. La pensée, au lieu de s’installer, rebondit. Le vocabulaire, au lieu de s’élargir, se concentre en une poignée de mots qui servent à tout. Ce n’est pas une condamnation morale, c’est un constat d’écosystème. Quand l’attention est morcelée, la parole se morcelle. Quand l’instant règne, la nuance devient lente. Et la lenteur, aujourd’hui, passe parfois pour une faiblesse.

Mais ce qui inquiète, c’est que ce relâchement ne se cantonne pas à l’adolescence
Il irrigue les sphères qui, autrefois, faisaient métier de tenir la langue. Chez les journalistes, la contrainte du direct, la chasse au « bon mot », la nécessité de relancer, d’occuper l’espace sonore, fabriquent une parole qui n’a plus le temps de se corriger. On ne cherche pas seulement à dire : on cherche à ne pas perdre. Chez les responsables politiques, s’ajoute une tentation plus stratégique : parler comme tout le monde, s’aligner sur le registre supposé populaire, simplifier jusqu’à l’os, multiplier les formules qui font proximité. Ainsi la langue devient un outil de persuasion plus qu’un outil de vérité. Et l’on confond trop souvent accessibilité et appauvrissement, simplicité et simplisme.
Or la langue, lorsqu’elle se relâche, révèle un phénomène plus large
Une société qui s’habitue au moindre effort. Le laxisme n’est pas seulement éducatif, il est culturel. Nous collons les enfants, dès le plus jeune âge, devant des écrans qui captent l’attention avant d’éduquer la pensée. La tablette ou le téléphone devient une sucette lumineuse : il calme, il occupe, il empêche l’ennui, mais il empêche aussi, parfois, l’apprentissage de cette compétence essentielle : rester avec soi-même assez longtemps pour que quelque chose se forme. Le langage a besoin d’ennui, comme la lecture a besoin de silence. Sans ce temps intérieur, les mots se réduisent à des signaux. Ils ne construisent plus : ils circulent.
Le métro, à cet égard, est une parabole quotidienne, presque une fable sociale en mouvement. Sur dix personnes, six sont sur leur téléphone, deux lisent, deux ne font rien. Cette statistique, même approximative, dit une vérité sensible : l’espace public est devenu un espace d’absorption. Nous ne sommes plus seulement ensemble, nous sommes côte à côte, chacun dans sa bulle. La lecture, qui est un acte de lenteur, devient minoritaire. Le fait de « ne rien faire », qui pourrait être une simple disponibilité intérieure, passe pour une étrangeté. Et cette raréfaction du vide a un effet immédiat sur la parole : une parole qui n’a plus de respiration se remplit de « euh… », de « voilà », de « en fait », comme une mer qu’on empêche de se retirer.

À ce point, il faut être juste : ces tics ne sont pas tous des fautes
Dans l’oral, ils jouent un rôle. Ils marquent le tour de parole, ils signalent l’intention, ils ménagent l’autre. Mais leur prolifération devient un symptôme : la phrase ne sait plus où elle va. On le voit dans la redondance du sujet – « il… il… », « elle… elle… » – comme si la parole devait se relancer elle-même pour ne pas s’effondrer. On le voit dans l’usage inflationniste de « au niveau de… », qui remplace des verbes précis, qui évite de choisir, qui neutralise. On le voit dans « du coup », qui mime la logique sans la produire. On le voit dans « au final », qui fait croire qu’il y a eu une démonstration alors qu’il n’y a eu qu’un glissement. Et l’on entend, derrière ces formules, une peur muette : la peur du silence, la peur de la complexité, la peur de ne pas être immédiatement compris.
C’est ici que la question maçonnique devient plus qu’un jeu de comparaisons

Car la franc-maçonnerie, par vocation, est un lieu où la parole n’est pas seulement une expression : elle est une épreuve. Elle est une tenue. Elle est une responsabilité. Quand nous entrons en loge, nous entrons dans un espace où les mots et les gestes ont une épaisseur de temps. Le rituel, notamment lorsqu’il hérite du XVIIIᵉ siècle, n’est pas un décor. C’est une langue structurée, une phrase collective, une architecture de transmission. Il y a des mots qui portent, des silences qui articulent, des déplacements qui signifient. Et, comme toute langue, le rituel peut être appris, respecté, habité – ou bien abîmé.

La question des rituels « bidouillés » est délicate, parce qu’elle touche à la fois à l’autorité des charges et à la fragilité des usages
Oui, il existe des variantes légitimes, des adaptations encadrées, des ajustements nécessaires lorsque l’on traduit, lorsque l’on clarifie, lorsque l’on corrige une dérive. L’histoire maçonnique elle-même n’est pas un bloc. Elle est stratifiée. Mais il existe aussi des modifications d’humeur : un passage raccourci parce qu’il ennuie, un autre modifié parce qu’il gêne, un symbole adouci parce qu’il paraît trop exigeant, une parole remplacée par une formule plus « moderne », un silence comblé parce qu’il met mal à l’aise. Et là, ce n’est plus la tradition qui vit. C’est l’ego qui s’installe.
Un Vénérable Maître n’est pas le propriétaire du rituel, pas plus qu’un Grand Expert n’est un metteur en scène libre de ses improvisations
Les offices, dans leur noblesse, sont des charges de service. Ils gardent la forme pour permettre au fond de circuler. Mais dès que la fonction devient un pouvoir, le rituel devient un terrain d’expression personnelle. Et c’est précisément là que l’appauvrissement de la langue rejoint le bricolage du rite : quand la parole se relâche, l’exigence symbolique se relâche. Une loge qui ne sait plus tenir une phrase finit parfois par ne plus savoir tenir une forme.

Car le rituel maçonnique est un professeur silencieux
Il enseigne la précision sans pédanterie. Il apprend à parler simplement, mais pas pauvrement. Il apprend que la fraternité n’a rien à voir avec l’approximation. Il rappelle qu’il existe une différence entre l’humain de la parole – hésiter, chercher, reprendre – et son abandon, s’en remettre à des « voilà » et des « euh… » pour masquer le vide. Il enseigne aussi que la proximité véritable ne se fabrique pas avec des tics, mais avec une présence. Et il met chaque frère, chaque sœur devant une question intime. Qu’est-ce que nous voulons transmettre ? (le parler nouveau aurait dit « c’est quoi… » Un patrimoine vivant, ou un folklore adaptable ?
À ceux qui se demandent s’il faut « se mettre à mal parler » pour être accepté, pour être coopté, pour paraître « dans le ton », la réponse peut être ferme sans être hautaine

Non, il ne faut pas s’abaisser pour entrer. Il faut simplement être vrai, et apprendre à être plus juste. Parler clair, parler sobre, parler tenu : cela suffit. La cooptation, lorsqu’elle est saine, n’est pas une récompense donnée à celui qui imite, mais une confiance accordée à celui qui cherche. Le langage n’a pas besoin d’être précieux ; il a besoin d’être habité. Et c’est là une promesse initiatique : la loge n’est pas l’endroit où l’on renonce à la parole, mais celui où l’on apprend à la gouverner.

Nous pouvons, bien sûr, entendre les voix de l’époque, et ne pas faire la guerre à chaque « du coup ». Nous pouvons accepter l’oralité, le naturel, la chaleur du quotidien. Mais nous avons le devoir de ne pas confondre la chaleur avec la mollesse. La langue est un outil : si nous l’émoussons, nous travaillerons moins bien. Et si nous travaillons moins bien, nous laisserons s’installer une maçonnerie d’automatismes, où les rituels deviennent des routines, et où la pensée se contente d’« au final ».
C’est peut-être cela, le vrai enjeu : tenir la langue, non par nostalgie, mais par fidélité à ce qu’elle rend possible
Car une société qui parle flou pense flou, et une maçonnerie qui pense flou transmet flou. Le XVIIIᵉ siècle ne nous a pas légué des formules pour faire joli. Il nous a légué une discipline de l’esprit, une manière de donner au mot le poids d’une pierre. À nous de choisir si nous voulons encore bâtir – ou seulement commenter, téléphone en main, « en vrai », « j’avoue », « quoi » et le trop fumeux « on va dire ».


Pourquoi « stories » ???
Simple approbation en citant le poète René Char, qui sut être actif et utile dans la Résistance à la déshumanisation nazie ; « Mon métier est un métier de pointe ».
Une réalité de plus en plus ambiante et dont nul orateur ne peut s’en dispenser.
En effet, les tics sont une forme langagière ponctuant et régulant la formulation d’une pensée en parole et en acte aussi ; car la gestuelle dérive étroitement d’entre les tics pour harmoniser l’expression de l’objet.
Et, les lignes de ce texte démantèlent avec précision ces raccourcis, ces non-dits et sous-entendus qui de plus en plus sont au bout de la langue.
Enfin, si tout cela concours à traduire ce qui est vérité , en accord parfait avec une discipline d’esprit, alors les tics deviennent des ‘ béquilles facultatives ‘ .
Très respectueusement…
Et que dire que cette tournure insupportable quand elle est répétée tout au long d’un repas au restaurant : « on est sur » !
La question des rituels mérite autrechose que cette analyse trop courte
Leur source est inconnue et a été sauf à les comparer au Coran, créée par des humains, avec le vocabulaire et les idées de leur époque, et ensuite, au gré des traducteurs ou des passeurs, plus ou moins modifiés, quelquefois sans volonté délibérée, et avec l’évolution du sens des mots
Les mots sont définitivement les seuls outils qu’il faut utiliser pour communiquer, avec leur limite intrinsèque, et ne surtout pas les idéaliser et ne pas croire en leur infaillibilité
Une expérience intéressante et surtout surprenante est de découvrir nos rituels dans une autre langue, sans l’utilisation de google traduction ou de reverso. On a trop tendance à penser ceux écrits en français comme la source
En maçonnerie je dénoncerais surtout l’emploi d’un vocabulaire qui fait ‘’initié’’ qui semble devoir être absolument utilisé à chacune des tenues : j’ai touché mon salaire, je ne suis qu’un éternel apprenti, j’ai senti l’égrégore , niveau de conscience, etc….
Très bel article qui fait le point sur ce que le langage est devenu et comment il reflète les tares d’une société; les média, les réseaux sociaux, les échanges au quotidien trahissent un relâchement général et un appauvrissement, une mécanisation de la pensée, sans parler d’une mode qui parfois devient accablante; c’est souvent insoutenable ces discours ponctués de « euh », de « voilà » qui sonnent creux en voulant signifier: « je suis de mon temps » ou « j’en maîtrise les codes »; ras le bol!
et pour appuyer ce discours il faut parler des medias et des mediacrates plus ou moins publicistes et de leur technique:
encombrer les écrans avec des « sondages » qui mettent en avant le projet de celui qui les paye
encombrer les écrans avec des micro-trottoirs sans intérêt si ce n’est de pouvoir choisir les porte-parole qui confortent leur projet
encombrer les mêmes écrans avec des experts plus ou moins pertinents concernant le sujet abordé.
j’ai dit
Excellent article et analyse. Une pensée « approximative » est corrélée à ce « relachement », il va de pair avec le rejet des mathématiques qui apprend la pensée logique et rationnelle, l’enchainement des propositions. Amediter dans nos ateliers !
Les: « je dirais ou effectivement » dont personne n’arrive plus à se passer.