ven 09 janvier 2026 - 23:01

L’Apocalypse sans peur : Déchiffrer le symbole, briser les idoles, reprendre la mesure du monde

Et si l’Apocalypse cessait d’être un réflexe de peur pour redevenir une science du discernement. Jean-François Deschamps la lit comme un texte qui dévoile les mécanismes du pouvoir, les ruses de l’idole et la responsabilité des œuvres, puis la rend à sa fonction la plus exigeante, non celle d’annoncer une date, mais celle de redresser le regard.

Il existe des livres qui n’expliquent pas un texte, mais qui le désenvoûtent. Jean-François Deschamps prend l’Apocalypse au sérieux, ce qui signifie qu’il la retire des mains tremblantes qui l’ont longtemps brandie comme une torche de panique, et qu’il la rend à sa nature première, celle d’une révélation qui travaille l’âme, l’histoire et le langage à la fois. Nous avons appris à entendre dans ce mot une menace, comme si la fin du monde était le seul alphabet possible, et Jean-François Deschamps renverse patiemment cette habitude en rappelant que l’Apocalypse ne décrit pas la fin du monde, mais la fin d’un monde, et l’avènement d’un autre monde. Nous sentons, à chaque page, une volonté de remettre la peur à sa juste place, non pour la nier, mais pour la transmuter, comme si le texte biblique devait cesser d’être une arme de sidération et redevenir une école de discernement.

Ce choix n’a rien d’une posture érudite

Il engage une éthique de lecture. Jean-François Deschamps s’en prend sans détour aux charlatans et aux prédications d’effroi, à cette économie du frisson qui prospère sur l’ignorance, et qui confond la symbolique avec le sensationnel. Son geste est plus profond qu’une mise au point. Il nous propose une conversion intérieure de l’œil, c’est une pédagogie du signe, et, à travers elle, une réconciliation avec ce que l’Apocalypse a d’intraitable, non parce qu’elle serait cruelle, mais parce qu’elle refuse les arrangements avec la vérité. C’est là que la lecture de Jean-François Deschamps rejoint, par affinité, une discipline maçonnique. Le symbole n’est pas un décor. Le symbole est une opération. Il coupe, il mesure, il met à nu, il contraint l’être à passer du commentaire au travail.

Cette méthode s’enracine dans un rapport très concret au monde

Jean-François Deschamps

La biographie de Jean-François Deschamps éclaire discrètement sa manière d’habiter le texte. Né à Saint-Raphaël en 1946, titulaire d’une maîtrise ès sciences, il s’est d’abord dirigé vers l’enseignement, avant qu’un accident ne l’oriente vers l’animation socio-culturelle, au plus près de vies fragilisées, quartiers défavorisés, personnes en situation de handicap, immigrés, sans-abri. Nous comprenons alors que sa lecture de l’Apocalypse n’a rien d’une spéculation hors-sol. Elle provient d’un regard exercé à la vulnérabilité humaine, à l’injustice nue, à la mécanique sociale qui écrase, et à la nécessité de sauver ce qui peut l’être, même quand l’époque se complaît à désespérer. Son apport à la pensée initiatique ne se présente donc pas sous forme de système, mais sous forme de trajectoire.

La rigueur intellectuelle chez Jean-François Deschamps n’est jamais une armure, elle ressemble plutôt à une main qui tient une lampe et qui avance sans tricher. Sa bibliographie, telle que nous pouvons l’établir à partir des éléments fournis ici, se concentre sur cet essai, qui s’impose comme une œuvre de maturité, rassemblant une vie de questionnement et une expérience du réel en une lecture où la spiritualité n’évacue jamais la condition humaine.

Jean de Patmos, parfois Jean le visionnaire

Le cœur de son livre bat sur une idée à la fois simple et vertigineuse. La révélation apocalyptique n’est pas un film catastrophe sacralisé, mais une grammaire du symbole, une langue qui dit l’histoire sous forme de visions, parce que certaines vérités ne se laissent approcher que par images, nombres, correspondances, et parce que le message doit franchir des siècles, des persécutions, des censures, des oublis. Jean-François Deschamps insiste sur la structure de ce genre littéraire, où une révélation est transmise par un messager céleste à un élu, non pour flatter l’élu, mais pour que l’élu devienne dépositaire d’une parole qui le dépasse. Nous retrouvons là un mécanisme initiatique familier. Être élu ne signifie pas être supérieur. Être élu signifie être chargé. Nous savons, nous aussi, que la connaissance pèse, qu’elle brûle, qu’elle exige une mise en cohérence de la vie.

Cette mise en cohérence se manifeste dans la manière dont Jean-François Deschamps traite les images les plus célèbres, celles que la culture populaire a figées en emblèmes d’angoisse. Les cavaliers, les sceaux, les trompettes, les bêtes, les fléaux, tout ce cortège qui, depuis des siècles, sert de théâtre aux peurs collectives, redevient chez lui une dramaturgie intérieure. Il ne s’agit plus de guetter la date de la fin, mais de comprendre les forces à l’œuvre, dans la cité comme dans l’âme, et de reconnaître comment les pouvoirs séduisent, corrompent, hypnotisent. Jean-François Deschamps revient à cette phrase qui a la netteté d’un avertissement initiatique, celle qui invite à calculer le chiffre de la Bête, en précisant que c’est un chiffre d’homme. Cette précision change tout. Le mal n’est pas une entité lointaine tombée du ciel. Le mal est un usage humain du pouvoir, une torsion de la liberté, une idolâtrie du politique, du religieux ou de l’ego.

The Number of the Beast is 666 par W. Blake, Philadelphie – musée Rosenbach

Son traitement du nombre 666 est à cet égard l’un des moments les plus éclairants, parce qu’il montre comment la symbolique peut rétablir la profondeur là où la superstition ne produit que des grimaces. Jean-François Deschamps refuse les simplifications. Il explore la décomposition du nombre, il observe la fascination ancienne pour certains agencements numériques, et il va jusqu’à convoquer le carré magique dit Carré du Soleil, dont les lignes, colonnes et diagonales conduisent à des sommes remarquables, avant de noter l’attribution traditionnelle de ces carrés planétaires à Henri Corneille Agrippa de Nettesheim.

Ce détour n’est pas une coquetterie. Il nous rappelle que les nombres sont des portes, et que l’histoire du sacré a toujours mêlé, parfois dangereusement, mathématique, magie, théologie, et politique. Mais Jean-François Deschamps ne s’arrête pas à l’ornement du calcul. Il retourne au cœur juif du texte, à la gématrie, à cette logique où la lettre et le nombre s’appellent, où le déchiffrement est un acte spirituel autant qu’un exercice intellectuel. Il met en correspondance les composantes de 666 avec des valeurs et des sens symboliques, et cette colonne de significations, troublante, le conduit vers une méditation sur la crucifixion, comme si le chiffre de la Bête, loin d’être un gadget d’épouvante, devenait un miroir noir tendu à la violence humaine, à la mécanique qui cloue, qui écrase, qui renverse l’innocence en culpabilité.

Cette capacité à faire parler les symboles sans les désincarner s’exprime aussi dans les figures d’ombre

Abaddon, par exemple, n’est pas traité comme un monstre folklorique. Jean-François Deschamps le restitue comme ange des abîmes, roi des sauterelles, nommé en hébreu Abaddon, en grec Apollyon, en latin Exterminateur. Le texte décrit la fumée, l’obscurcissement, la torture, cette étrange précision selon laquelle les forces destructrices n’ont pas le droit de toucher la verdure, et doivent épargner ceux qui portent le sceau de Dieu sur le front. Nous voyons alors se dessiner une loi du mal, et cette loi n’est pas toute-puissante. Le mal agit, mais il agit dans une limite. Il y a une borne, une mesure, comme si l’Apocalypse affirmait que le chaos lui-même ne peut régner sans contrôle, et que l’Ineffable demeure maître de la situation. D’un point de vue maçonnique, cette limite est une leçon. Le monde profane nous persuade volontiers que la corruption est invincible, que l’injustice est structurelle, que la violence est la vérité du réel. Jean-François Deschamps rappelle que les ténèbres ont une juridiction, qu’elles ne possèdent pas la souveraineté. Le symbole du sceau sur le front nous parle d’une fidélité qui protège, non par privilège, mais par accord profond avec la Loi.

Ce motif de la Loi traverse le livre

Jean-François Deschamps insiste sur la trompette comme instrument de proclamation, souffle qui porte la parole du Tout-Puissant jusqu’aux confins, avec cette formule presque juridique, nul n’est censé ignorer la Loi, et plus encore la Loi universelle. Nous retrouvons ici une intuition initiatique essentielle. La Loi n’est pas d’abord une série d’interdits. La Loi est une architecture du monde. Elle relie le visible et l’invisible, l’acte et sa conséquence, le désir et sa responsabilité. Lorsque l’Apocalypse évoque des fléaux, elle ne nous invite pas à compter les coups, mais à reconnaître les enchaînements. Jean-François Deschamps va jusqu’à relier certains cataclysmes décrits à la conscience contemporaine du dérèglement climatique, en rappelant que les textes anciens peuvent résonner dans le présent, non parce qu’ils auraient prévu nos dates, mais parce qu’ils nomment des mécanismes. Nous lisons alors l’Apocalypse comme un miroir, non comme un calendrier. Nous lisons la violence des hommes, la rapacité, la destruction, la guerre, et nous n’avons plus le droit de prétendre que cela ne nous concerne pas.

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Ce regard politique ne dissout jamais la dimension intérieure

Jean-François Deschamps tient ensemble ces deux plans, ce qui constitue l’une des forces de son essai. Il montre comment Jean de Patmos parle au nom de communautés persécutées, comment le texte a une portée de résistance, comment il vise les séductions totalitaires, les sectes, les faux prophètes, les pouvoirs qui réclament l’adoration. Mais il affirme aussi, avec une insistance qui nous touche, que le texte s’adresse à chacun, et que toute interprétation symbolique interroge personnellement notre vie. Dans cette perspective, l’Apocalypse devient une épreuve de vérité, non une arme contre les autres. Elle demande à chaque lecteur de se démasquer. Elle oblige à reconnaître nos idoles, nos lâchetés, nos complaisances.

Cette exigence se cristallise dans la question du jugement, thème redouté parce qu’il a été trop souvent confisqué par des morales de contrôle. Jean-François Deschamps le réouvre autrement. Il revient à cette formule, chacun sera jugé selon ses œuvres. Nous entendons là une justice qui ne dépend pas d’un passeport religieux, ni d’un hasard géographique, ni d’une appartenance de façade. Il pose même explicitement la question des êtres humains éloignés de la source historique du christianisme, et il répond en ramenant tout à la rectitude des œuvres, à la vie vertueuse, au respect d’une loi universelle et à l’amour du prochain. Ce point est décisif dans une lecture initiatique. La vérité ne se prouve pas par des slogans. Elle se montre par des actes. La spiritualité ne se mesure pas à la quantité de discours, mais à la qualité de la transformation.

Dans ce cadre, la Géhenne change de nature

Jean-François Deschamps rappelle l’épaisseur traditionnelle des mots, l’Hadès, le Shéol, la Géhenne, et il décrit l’oued Hinnom, hors de la cité sainte, aujourd’hui recouvert par une route, tandis que la tradition persiste. Nous ne lisons plus l’enfer comme une scénographie punitive, mais comme une topographie symbolique de l’exil intérieur, un dehors de la cité, un lieu où l’âme se consume lorsqu’elle consent à la cruauté, à l’idolâtrie, au mensonge. Cette géographie rejoint la nôtre. Nous avons tous des oueds Hinnom en nous, des zones que nous pavons pour ne plus les voir, des routes qui passent au-dessus des gouffres afin de continuer notre vie comme si rien n’existait. Jean-François Deschamps nous oblige à soulever l’asphalte.

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Il y a, dans son essai, une manière de réhabiliter l’imaginaire sans tomber dans l’irrationnel. Il prend au sérieux la puissance des contes, des légendes, des mythes, parce qu’ils durent, et parce qu’ils portent ce que la raison seule peine à transporter. Pour nous, lecteurs maçonniques, cette puissance n’a rien de suspect. Elle correspond à l’expérience du symbole, qui ne se contente pas d’expliquer, mais qui transforme. Jean-François Deschamps fait sentir que le texte apocalyptique travaille comme un rite, au sens où il met en scène des passages, impose des étapes, éprouve, révèle, et reconduit sans cesse à un centre. Nous retrouvons cette dynamique dans des motifs récurrents, la mesure du temple, la balance, le sceau, le livre de vie, autant d’images de l’évaluation intérieure.

Dans les pages consacrées aux séductions du pouvoir, nous percevons également une critique implicite de notre temps

Jean-François Deschamps insiste sur l’adoration des idoles fabriquées de main d’homme, idoles d’or, d’argent, d’airain, de pierre, de bois, incapables de voir, d’entendre, de marcher. Nous n’avons pas besoin de forcer l’analogie pour reconnaître nos idoles contemporaines, idoles d’image, de vitesse, de domination, idoles de discours, idoles de chiffre. Le texte biblique, relu ainsi, devient une ascèse de liberté. Il nous apprend à reconnaître les dispositifs de fascination, à nommer les faux pasteurs, à comprendre comment la peur fabrique des foules dociles. Et ce savoir n’est pas seulement politique. Il est initiatique, car il concerne notre souveraineté intérieure.

Ms grec du Nouveau Testament

Ce qui demeure, après cette lecture, c’est une impression de rigueur lumineuse. Jean-François Deschamps ne cherche pas à lisser les aspérités. Il accepte la dureté du texte, mais il la convertit en exigence. Il ne supprime pas les images de feu et de soufre, mais il les replace dans une économie symbolique où la responsabilité humaine, la justice, la vérité, la fidélité deviennent les véritables enjeux. Son essai, profondément spirituel, n’abandonne jamais l’histoire. Il insiste sur l’Empire romain, sur les persécutions, sur l’inscription politique de la vision, et il le fait sans réduire le texte à une chronique. Nous restons dans cette zone rare où l’érudition sert la conscience, où la culture sert la conversion intérieure, où la symbolique n’est pas une fuite, mais une reconquête.

Nous pouvons dire, au terme de cette méditation, que Jean-François Deschamps nous propose une lecture de l’Apocalypse comme une discipline du regard

Elle nous apprend à ne plus confondre l’éclat des images avec la vérité du sens. Elle nous oblige à réhabiter les nombres, non comme des codes de peur, mais comme des structures de pensée. Elle nous ramène à l’essentiel, qui n’est pas de savoir quand le monde finira, mais de comprendre comment un monde se défait lorsque la justice est trahie, lorsque la parole est vendue, lorsque l’idole réclame la prosternation. Elle nous rappelle aussi qu’un monde nouveau ne naît pas d’un spectacle, mais d’une rectification de l’homme, de ses œuvres, de sa fidélité à une Loi qui dépasse ses caprices.

Et c’est ici, précisément, que ce livre mérite d’être lu par des francs-maçons. Non parce qu’il fournirait un réservoir de références, mais parce qu’il réactive une attitude, celle d’un travail sur soi qui ne sépare jamais la verticalité spirituelle de l’horizontalité humaine. Jean-François Deschamps refuse la peur comme régime, et nous conduit vers une Apocalypse rendue à sa vocation, non l’annonce d’un anéantissement, mais la révélation d’une responsabilité, et la promesse exigeante d’une liberté qui se mérite.

Il y a des textes qui sidèrent et il y a des textes qui redressent

Les 3 Colonnes

Ici, la vision apocalyptique cesse d’être un décor de catastrophe et devient un instrument de lucidité, un art de reconnaître ce qui en nous pactise avec l’idole et ce qui, en nous, demeure capable de Loi. La vraie révélation n’écrase pas, elle oblige, et c’est peut-être la plus rare des consolations, celle qui rend l’espérance adulte.

L’Apocalypse de Jean de Patmos au risque du symbolisme
Jean-François Deschamps
Les 3 Colonnes, 2025, 202 pages, 28,50 € – numérique 11,99 €
Pour commander, c’est ICI / Lire l’échantillon

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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