ven 02 janvier 2026 - 17:01

Parlons un peu de la pureté du rituel

Et pourquoi ne pas aborder la question de l’authenticité rituelle ?

Contribution du frère Philippe MRN, décembre 2025

On entend souvent évoquer l’authenticité ou la pureté du rituel, que ce soit en tenue ou dans d’autres contextes maçonniques. De la même manière, il n’est pas rare d’entendre des frères affirmer : « Nous pratiquons en Emulation… », une formule qui, en réalité, manque souvent de fondement précis. Elle sert fréquemment d’argument d’autorité, peu étayé, pour justifier que les pratiques doivent suivre une vision particulière, en laissant entendre qu’elles reproduisent fidèlement ce qui se fait en Angleterre.

Cela revient cependant à simplifier excessivement les choses, en oubliant la nuance et la diversité de la Franc-maçonnerie anglaise. La pratique dite Emulation est en effet particulièrement rigoureuse et orthodoxe, peu tolérante aux variations.

Ce sont précisément ces variations qui permettent l’existence de multiples façons d’accomplir sensiblement les mêmes cérémonies, mais dont les écarts font qu’elles ne correspondent plus exactement à l’Emulation : elles deviennent alors une autre variante.C’est ainsi qu’en Angleterre coexistent plus d’une centaine de « workings » distincts, du plus ancien comme Stability jusqu’au plus récent comme Benefactum, propre à la Benefactum Lodge. Beaucoup de loges possèdent leur propre rituel, souvent compilé dans un « Little Blue Book » spécifique, car dans la tradition anglaise, le rituel relève avant tout de la loge elle-même, et non de la Grande Loge ou d’un quelconque organe central.

L’Emulation Working est ainsi préservé et transmis par l’Emulation Lodge of Improvement, une loge de perfectionnement rattachée à la Lodge of Union n° 256. D’autres workings ont formé des associations indépendantes, comme la Taylor’s Ritual Association pour le Taylor’s.

Par conséquent, une comparaison attentive révèle – et cela risque de déplaire à certains – que ce que l’on appelle en France le « Rite Emulation » ne correspond pas du tout à l’Emulation Working authentique.

Roger Dachez, dans une conférence intitulée « Histoire et prégnance du Rite Emulation » (disponible notamment sur Baglis.tv), soulignait déjà en 2011 que l’expression « Rite Emulation » n’avait pas de réalité historique propre et n’était qu’une appellation consacrée par l’usage. Il est vrai que cela s’en rapproche par l’apparence, par la tonalité, mais ce n’est pas l’Emulation. C’est un peu comme comparer du Canada Dry à du whisky authentique… L’Emulation Working représente une discipline exigeante : une maîtrise parfaite du geste, de la parole, du contrôle de soi, du corps, de la posture, de la respiration, de la diction, du rythme et de la musicalité du texte.

Il s’agit d’un véritable travail intérieur, d’un chemin de perfectionnement personnel et d’une expérience profonde.

Mémoriser le texte est une base, mais il faut aussi exécuter les signes avec précision, respecter les protocoles et l’étiquette, savoir adopter l’ordre au moment approprié, se déplacer dans le temple sans faute, et comprendre pleinement la signification de chaque action. Tout doit former un ensemble cohérent, réfléchi et maîtrisé. L’Emulation n’est pas non plus un simple « rite d’oralité » : cette idée est réductrice et inexacte. Sa richesse est bien plus profonde.

Tout cela s’inscrit dans un cadre historique, culturel, social et religieux profondément ancré dans la tradition britannique, de l’Écosse à l’Irlande, en passant par le pays de Galles et les côtes du Norfolk. Rien n’est laissé au hasard ; tout porte un sens. Lorsqu’on intègre cette dimension et qu’on l’applique fidèlement, on suit la voie de l’Emulation. Dans le cas contraire, en adaptant ou en modifiant, on s’en éloigne irrémédiablement. C’est la distinction entre connaître une route et la parcourir réellement. Il ne suffit pas d’en avoir entendu parler.

On peut progresser à son rythme, mais on ne peut pas dévier de cette exigence sans altérer l’essence. Apprendre un texte par cœur et le réciter ne suffit pas : il faut viser plus haut.Cette approche repose sur une rigueur sereine, alliée au célèbre flegme britannique, sans raideur excessive. Une erreur courante en France a été de laisser la Grande Loge centraliser et imposer le rituel, ce qui a conduit à une uniformisation souvent éloignée de l’esprit véritable de l’Emulation, pratiquée par des frères peu familiers de la culture britannique.

clef suspendue, tableau de Loge Emulation, échelle Vertus

De son côté, la Grande Loge Unie d’Angleterre n’a jamais publié officiellement un rituel. Le « Little Blue Book » d’Emulation a été édité par Lewis Masonic, un éditeur indépendant, pour le compte de l’Emulation Lodge of Improvement – et non par la Grande Loge. Cela reflète le principe selon lequel le rituel appartient aux loges, permettant à chacune de cultiver ses usages propres et une identité unique, y compris pour les plus de 400 loges « d’intérêt spécial » aux particularités marquées. L’idée de pureté rituelle n’a de sens que si elle repose sur une maîtrise réelle des mots et des gestes, et non sur des convictions subjectives, des directives imposées ou des traductions approximatives.

Comparons le rituel des Modernes (celui de la Première Grande Loge de 1717, qui a évolué en France vers 1785 en Rite Français Moderne ou Traditionnel) avec l’Emulation Working (issu de la réconciliation de 1816, influencé par les Anciens et consolidé par l’Emulation Lodge of Improvement en 1823). Une version francisée, influencée par des éléments catholiques ou par le Régime Écossais Rectifié, transforme inévitablement ce dernier en un Rite Français Ancien.Ainsi, le soi-disant « Rite Emulation », marqué par des traductions imparfaites et de nombreux emprunts au Taylor’s Working, ne peut revendiquer l’héritage de la maçonnerie anglaise. Il mériterait plutôt d’être qualifié de « French Working » : une variante à la française.

« Taylor’s ! »« My Taylor’s est riche »… effectivement très riche, mais distinct de l’Emulation. Voici pourquoi. Le Taylor’s Working est un rituel anglais supervisé depuis 1964 par le Committee of the Taylor’s Ritual Association.Ses atouts majeurs sont doubles :

  1. Un texte très proche de celui de l’Emulation Working ;
  2. Des explications détaillées sur les mises en place et les pratiques spécifiques.
Émulation - Le deuxième degré
Émulation – Le deuxième degré

Le risque apparaît lorsqu’on confond toutes les variantes anglaises (Emulation, Taylor’s, West End, Bristol…) en les considérant comme équivalentes, sans saisir leurs nuances ni leur contexte historique. Une maîtrise limitée de l’anglais peut alors entraîner des transferts d’usages dans les traductions françaises.

La première édition du Taylor’s date de 1908, basée sur le Hill’s North London Working de la fin du XIXe siècle, lui-même probablement issu du Claret’s Working, remanié par le frère Henri Hill (initié en 1874 à la loge St. Marylebone n° 1305). Le Claret’s Working, rédigé par G. Claret en 1833 (peu après la mort de son ami Peter Gilkes, figure clé de l’Emulation Lodge), connut un grand succès malgré les réticences de l’époque à publier des rituels. Au fil du temps, chacun y a ajouté des interprétations personnelles, des ajustements ou des embellissements. Il est donc difficile de soutenir que le « Rite Emulation » français reflète fidèlement la pratique de l’Emulation Lodge of Improvement : il s’agit plutôt d’une version influencée par le Taylor’s.

Pour illustrer cette distinction, voici un tableau comparatif de pratiques observées :

PratiqueTaylor’s WorkingEmulation WorkingRite Emulation (français)
Port des gantsObligatoire (notes générales)À la discrétion de la loge (depuis 1950)Imposé par les règlements généraux
Se mettre à l’ordreEn toute circonstanceSelon l’étiquette et la préséanceEn toute circonstance
Secrétaire se lève et à l’ordreToujoursJamais lorsqu’interpellé par le VMToujours, avec obligation de quitter l’ordre
Cortège d’entréeObligatoireFacultatif, selon l’usage de la logeObligatoire ou facultatif selon versions
Marquer les angles (cortèges)ToujoursJamaisToujours
Marquer les angles (déplacements)ToujoursJamaisRarement, souvent avec Directeur des Cérémonies
Croisement des cannesArche par Diacres, parfois avec DCArche par Diacres seulementArche par Diacres, parfois avec DC
Tableau de loge 1er degré post-initiationOui, en loge ouverteNon (ou en loge fermée séparément)Souvent en loge ouverte
« Ainsi soit-il » chantéPossibleNon (seulement par l’IPM)Parfois
Coups à l’ouverture/réceptionBatterie du gradeTrois coups distinctsVariable selon versions
Signe fin exhortation initiationSigne de Fidélité à chaque mot cléAucunParfois signe de Fidélité
Signe à la clôtureSigne de FidélitéMain sur le cœurVariable (Fidélité ou autre)
Pouce caché pour Signe de RespectOui (comme Signe de Fidélité)Jamais (main sur cœur, doigts ouverts)Oui, souvent appelé « Signe de Foi »
Port du tablier au 1er SurveillantOui, remis par le VMNon, détenu par le SurveillantParfois, même sur coussin
Ouverture du VSL par l’IPMDevant l’autel, face au VMÀ sa place, sauf contraintesSelon circonstances
Allumage/extinction bougiesNon préciséSans cérémonial, avant/après travauxAvec cérémonial, influencé par RER

Ces différences soulignent que l’authenticité rituelle exige une fidélité précise, au-delà des apparences.

Contribution du frère Philippe MRN

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