Hervé Vigier avance ici avec une gravité éclairée. Il n’écrit pas une thèse qui rangerait l’esprit humain dans une vitrine de certitudes. Il propose un itinéraire qui accepte le tremblement, qui écoute les sources souterraines et qui nomme la double tension de notre espèce. Nous habitons un esprit qui rêve, calcule, détruit, relève, invente des dieux, invente des machines et se débat entre deux aimants, sapiens qui cherche la mesure et demens qui éprouve l’ivresse du pouvoir et du sacrifice.

Tout le livre tient dans cette respiration alternée, dans ce pas d’homme qui va de la cendre à la braise puis de la braise à la cendre, et qui finit par comprendre que la sagesse ne naît pas d’une seule victoire mais d’un art d’équilibrer l’invisible et le réel.
Le mouvement de la pensée d’Hervé Vigier part de très loin. Il convoque la nuit froide des premières tombes, le geste du feu partagé, les pierres qui gardent la mémoire des morts et la naissance d’un chant. Nous sentons la main qui taille la lame et déjà la main qui trace le signe. Les premières communautés ne se comprennent qu’à la lumière des récits qui les dépassent et les tiennent. La transcendance n’est pas ici une abstraction qui plane au-dessus des vivants. Elle surgit du sol comme une herbe sauvage. Elle se déploie dans la peur et la fête, dans le deuil et la danse. Elle prend visage dans les mythes fondateurs puis dans les rites qui apprennent à tenir debout au milieu des forces contraires.


Peu à peu l’ouvrage nous emmène vers les antiques Mystères. Non pour un exotisme convenu, mais parce que l’homme y expérimenta un savoir de passage. Descendre, traverser, remonter, tel fut l’alphabet de ces écoles qui n’enseignaient pas un contenu mais un style d’existence. Nous reconnaissons là une parenté avec le chemin maçonnique. La mise à mort symbolique du vieil homme, la reconnaissance de nos ombres, l’alliance avec ce qui éclaire sans brûler, tout cela compose une pédagogie que la modernité croit souvent avoir dépassée alors qu’elle la réclame en silence. Hervé Vigier ne recopie pas les rites antiques. Il entend ce qu’ils disent de l’ordre intime et de la liberté intérieure, et il laisse cette parole irriguer notre temps.
La philosophie entre alors dans le livre comme une respiration plus lente. Elle n’y impose pas des concepts. Elle apprend à discerner les lectures possibles du monde. Les sages ne prêchent pas. Ils invitent à regarder sans haine et à travailler patiemment à la justice. Nous apprenons que la paix n’est pas l’absence du conflit mais la décision d’affronter la violence qui veille dans nos propres mains. Entre l’enthousiasme et la lucidité, l’auteur place une lampe de voyage. Cette lampe éclaire la route quand les certitudes d’hier deviennent des idoles et quand la société renonce à ses propres règles. Un État qui trahit sa parole appelle la révolte des consciences. La fidélité au droit peut mener à la désobéissance. La morale n’est pas une façade qui se repeint au gré des régimes. Elle tient ou elle s’écroule selon la qualité de notre courage.

Vient ensuite l’observation du ciel humain. Hervé Vigier parle des étoiles non pour fuir la terre, mais pour rappeler que notre condition cherche des repères au-dessus du tumulte. L’étoile du Berger conduit le pas. Elle n’évite ni la fatigue ni la poussière. Elle donne une direction quand la nuit se densifie. Nous réalisons que la spiritualité commence ici, dans ce consentement à une verticalité douce et ferme, dans ce regard qui se refuse au fanatisme comme à la résignation.
L’auteur reconnaît les renaissances multiples de l’esprit européen. Il évoque l’art de la mémoire, les arts hermétiques, les fièvres rosicruciennes. Non pour dresser une généalogie érudite, mais pour rappeler que la culture occidentale a cherché mille fois à dépasser l’idéologie par le symbole, la lettre morte par l’allégorie vivante. Le geste alchimique prend alors toute sa portée. Transformer la matière et se transformer soi-même deviennent une seule opération. La fournaise où l’on affine les métaux répond à l’athanor de la conscience. Ce vocabulaire ne vise pas la rareté d’un cénacle. Il rappelle simplement que l’homme n’est pas voué à la répétition du pire, que nos ténèbres portent une lueur de rémission si nous consentons à l’œuvre longue.

L’Art Royal trouve dans ce livre une demeure. Non l’Art royal d’apparat, mais cet art de relier justice et beauté, loi et miséricorde, charpente et souffle. Nous y retrouvons le triangle de la démarche maçonnique. Une éthique de l’examen de soi, une discipline de la parole partagée, un goût pour l’architecture symbolique qui élève sans écraser. Hervé Vigier sait que l’initiation n’achève rien. Elle commence chaque jour, au travail, dans la cité, au chevet des faibles et face aux mensonges qui se déguisent en salut public. Il ne promet pas l’innocence. Il promet la tenue. Il ne demande pas l’adhésion à une doctrine. Il appelle à la pratique de la liberté, à cette laïcité qui ne chasse pas l’esprit, mais qui protège l’espace où l’esprit respire sans tutelle.

Le livre avance ensuite vers des rivages plus tourmentés. Notre époque aime la technique et redoute la pensée lente. Elle confond la transparence avec le savoir et l’émotion avec la vérité. Les idéologies remaquillées gouvernent les vies intérieures et la polémique devient une carrière. Dans ce fracas, sapiens et demens se livrent bataille. La science libère et aliène. La religion console et blesse. Les nations protègent et humilient. Hervé Vigier refuse de choisir un camp contre l’autre. Il nous appelle à la conversion du regard. Il se méfie des systèmes qui prétendent résoudre l’énigme humaine. Il préfère la patience du discernement, qui corrige, qui ajuste, qui protège la dignité quand tout pousse à l’humiliation. L’ouvrage prend alors la forme d’un examen de conscience collectif. Nos institutions ne sont pas maudites par essence. Elles tombent lorsqu’elles cessent de se soumettre à leurs propres règles et lorsqu’elles abandonnent les plus vulnérables. La désobéissance n’est pas un slogan. Elle devient un devoir lorsque la loi se retourne contre sa promesse de justice.

Nous pensons à la fraternité réelle, celle qui coûte du temps, celle qui accepte de se laisser informer par la douleur d’autrui, celle qui préfère la fidélité à la pureté. Nous entendons aussi la note théologale d’une espérance qui ne se vend pas à la première désillusion. L’Église, laïque au sens où elle s’interdit de tyranniser les consciences, se voit rappelée à la fois à son exigence et à sa douceur. La politique, quand elle se souvient qu’elle naît du souci du bien commun, redevient un art plutôt qu’un calcul. La culture, quand elle cesse de servir de divertissement, redonne aux peuples l’usage de la nuance.

Il y a dans la prose d’Hervé Vigier une rectitude fraternelle. La phrase garde quelque chose du chantier et du chœur. Elle polit, elle ajuste, elle répond, elle ne cède pas à la facilité du verdict péremptoire. Par instants, une mémoire familiale affleure, des noms s’esquissent, des blessures anciennes se ravivent. Rien de narcissique dans ces confidences. Elles manifestent une dette et un vœu. La dette envers ceux qui ont transmis, parfois au prix du sang. Le vœu de ne pas trahir cette transmission en recouvrant l’esprit d’une couche d’idéologie brillante. Nous recevons ce livre comme un viatique pour des temps d’orage. Nous y apprenons que l’âme humaine ne se sauve pas par l’abstention mais par l’effort, et que l’effort ne devient pas fanatisme lorsqu’il demeure habité par l’amour de la mesure.
À mesure que nous avançons, la structure cachée du propos se dévoile. L’homme dispose d’un secret pour continuer sa route sans renier ses fidélités. Il s’agit d’un art d’avancer en gardant l’écoute, d’habiter l’Histoire sans idolâtrer les origines, de préférer l’alliance à la pureté, de choisir la présence au ressentiment. La leçon n’a rien de mièvre. Elle exige une main ferme et une parole comptable de ses effets. L’esprit véritable ne cherche pas la domination. Il prend soin. Il construit des ponts au-dessus des fossés, non pour tout confondre, mais pour que la rencontre soit encore possible lorsque les camps se pétrifient. De cette manière, l’auteur propose une politique de l’âme. Non pas une fuite vers le ciel, mais une attention têtue au visage qui se présente, au voisin qui souffre, au frère qui cherche sa place, à la sœur qu’un système rend muette.

Ce livre s’inscrit dans la tradition maçonnique la plus exigeante. Nous y reconnaissons l’appel à travailler la pierre au lieu d’accuser la carrière, à ordonner l’atelier plutôt qu’à maudire la ville. L’équerre et le compas y retrouvent leur dignité, non comme emblèmes décoratifs, mais comme instruments d’un travail éthique. L’équerre pour juger nos actes avec justice. Le compas pour ouvrir l’âme à un plus vaste cercle. L’auteur rappelle aussi que l’initiation n’est pas une technique de bien-être. Elle s’adresse au cœur et à l’intelligence. Elle requiert une longue fidélité. Elle déteste le mensonge et elle guérit par la vérité qui ne humilie pas.
Hervé Vigier parle enfin de ce que nous appelons la lumière. Pas la lumière théâtrale qui s’exhibe. La lumière patiente qui sort du visage lorsque la conscience s’est purifiée de l’amertume et de la vanité. Cette lumière ne nie pas la part sombre. Elle l’intègre et la transfigure. Elle permet de traverser le monde sans devenir du monde. Elle invite à tenir la main de l’enfant, à consoler le vieillard abandonné, à rire avec les vivants et à honorer les morts. Elle enseigne l’art d’achever dehors l’œuvre commencée dedans. Elle laisse aux fanatiques la rage et aux tièdes l’ironie. Elle choisit la fidélité qui répare et la clairvoyance qui protège.

Hervé Vigier appartient à cette lignée de passeurs qui bâtissent la maison intérieure avec des livres. Franc-maçon de solide culture, il a consacré des années à explorer la tradition française et ses rameaux européens. Son travail n’obéit pas à la polémique du moment. Il suit les rivières profondes du symbolisme et il mesure les enjeux civiques de l’initiation. Parmi ses ouvrages, un cycle sur le Rite Français affirme son attachement à une voie de simplicité forte et de clarté rituelle. De l’Apprenti au Chevalier Maçon, il a décrit les chemins qui mènent de la pierre à la parole et de la parole à l’engagement. Il a publié des cahiers consacrés à Roger Girard et au Rite Primordial de France, rappelant que la tradition demeure vivante lorsque des fraternités de recherche la travaillent avec patience. Il a aussi donné des essais plus directement ancrés dans la vie publique, comme cette lettre aux gouvernants qui appelait à la responsabilité spirituelle du politique. À côté de cette œuvre de fond, un livre chez Dervy a levé une part du voile sur ces Frères qui choisissent la discrétion pour servir mieux.

Les dernières pages portent la signature d’Édouard Habrant, Grand Maître de la Grande Loge Mixte de France en 2015 – 2016, reconnu alors comme le plus jeune Grand Maître d’une grande obédience, puis de 2018 à 2021. Sa voix fraternelle et vigilante ne met pas un point final, elle prolonge l’élan dans une douce reliance, comme une main posée sur l’épaule du lecteur. Homo sapiens ou Homo demens s’inscrit naturellement dans ce parcours. Il en est la chambre de méditation la plus ouverte et la plus habitée.
Dans l’ensemble, l’ouvrage accomplit une chose rare. Il parle au lecteur profane sans trahir l’exigence initiatique et il parle au lecteur initié sans l’enfermer dans ses habitudes. Nous sortons de cette lecture plus attentifs au mal qui travaille l’homme et plus confiants dans la possibilité de l’humaniser.

Nous savons que sapiens et demens ne cessent de dialoguer en nous. Nous savons surtout qu’il existe une discipline de lumière pour apprivoiser demens et pour rendre sapiens plus courageux. Hervé Vigier ne promet pas la fin de la nuit. Il promet une veille fidèle. Il rappelle que la fraternité n’est pas un slogan mais une manière de porter le monde à bout de bras. Cette promesse n’appartient à aucun parti. Elle appartient à ceux qui acceptent de se laisser instruire par la douleur et par la beauté. C’est pourquoi ce livre touche au cœur de la démarche maçonnique et de l’humanisme spirituel. Il consent à la complexité sans renoncer à la clarté. Il nous met en route avec des mots simples et justes. Et il nous confie cette tâche qui ne finit jamais, travailler à faire de l’esprit humain un lieu d’hospitalité, pour que la justice, la vérité et la douceur se reconnaissent enfin comme une seule et même lumière.
Homo sapiens ou Homo demens – Ombre et lumière de l’esprit humain
Hervé Vigier – Préface de Stéphanie Lehuger – Postface d’Édouard Habrant
Édition Télètes, 2025, 252 pages, 26 € / Pour commander, c’est ICI

