mar 27 janvier 2026 - 02:01

A comme Alphabet maçonnique

L’Alphabet maçonnique, également désigné sous les noms de chiffre des francs-maçons, chiffre Pigpen (de l’anglais « pigpen cipher », littéralement « chiffre de l’enclos à cochons » en raison de l’apparence des grilles évoquant des parcs à porcs) ou chiffre maçonnique, constitue un système de cryptographie par substitution géométrique simple. Il associe à chaque lettre de l’alphabet un symbole composé de segments de lignes et, parfois, de points, permettant de chiffrer des messages écrits.

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Bien que tombé en désuétude aujourd’hui en tant qu’outil pratique de communication secrète, il reste un témoignage historique fascinant de l’importance accordée au secret dans la Franc-maçonnerie des XVIIIe et XIXe siècles, tout en portant une dimension symbolique initiatique liée à la géométrie sacrée.

Origines historiques et influences ésotériques

Les racines de cet alphabet remontent bien avant la Franc-maçonnerie spéculative moderne. Une forme primitive est décrite par Heinrich Cornelius Agrippa dans ses Trois Livres de la Philosophie Occulte (1531), où il attribue un système similaire à la tradition kabbalistique juive, utilisant l’alphabet hébreu dans des « chambres » (grilles) pour des raisons cultuelles plus que cryptographiques. Ce procédé, connu sous le nom d’Aïq Bekar ou « Kabbale des Neuf Chambres », influencera les Rose-Croix au XVIe siècle.C’est au XVIIIe siècle, avec l’essor de la Franc-maçonnerie en Europe, que le système est adapté à l’alphabet latin et utilisé systématiquement pour des fins de confidentialité.

Les premières mentions explicites apparaissent dans des divulgations françaises anti-maçonniques, comme Le Catéchisme des Francs-Maçons (1744) de Louis Travenol, Le Sceau Rompu (1745) ou L’Ordre des Francs-Maçons Trahi (1745) de l’abbé Perau. Ces textes, souvent hostiles, révèlent involontairement les secrets maçonniques, contribuant à diffuser l’alphabet.

En France et sur le continent européen, une variante spécifique émerge, souvent appelée « alphabet maçonnique français » ou « continental », qui réduit l’alphabet à 22 ou 23 lettres (J = I, K = C, V/W = U), rappelant l’alphabet hébreu et renforçant les liens symboliques avec la Kabbale. En Angleterre et aux États-Unis, des versions plus complètes avec 26 lettres distinctes prédominent.

Description du système et ses variantes

Le principe fondamental repose sur un moyen mnémotechnique géométrique : les lettres sont placées dans des grilles (généralement 3×3 pour 9 lettres, complétées par une croix de Saint-André ou des formes en X pour les restantes), et chaque lettre est représentée par la forme de la « cage » qui l’entoure, avec un point pour distinguer les doublons.

  • Variante continentale/française classique : Une grille 3×3 (carré de Saturne) pour A à I, complétée par une croix de Saint-André pour les lettres suivantes. Les points différencient les positions similaires.
  • Variante anglo-saxonne (Pigpen standard) : Souvent deux grilles 3×3 et deux formes en X, avec points pour les secondes séries (J-R, S-Z).
  • D’autres variantes existent : templière (grilles 2×2 uniquement), rosicrucienne, ou même numériques.

Le chiffrement est une substitution monoalphabétique simple : chaque lettre est remplacée par son symbole géométrique. Facile à mémoriser, il n’offre cependant qu’une sécurité minimale face à une analyse fréquentielle.

Usages historiques dans la Franc-maçonnerie

Bougies allumées pour divination
Bougies allumées pour divination

Au XVIIIe siècle, cet alphabet servait principalement à :

  • Protéger les minutes de loge, rituels et correspondances entre Vénérables ou loges distantes.
  • Conserver des traces écrites sans risquer la divulgation aux « profanes ».
  • Signer des documents ou graver des inscriptions sur des tabliers, bijoux ou pierres tombales.

On en trouve des exemples sur des tombes maçonniques, des diplômes, ou même dans des contextes profanes comme la guerre d’indépendance américaine (utilisé par des soldats) ou la guerre de Sécession (par des prisonniers unionistes). Des Francs-maçons célèbres, comme ceux influencés par les courants rosicruciens, l’employaient pour noter des réflexions ésotériques.

En France, son adoption rapide après 1740 reflète le contexte de persécutions et de divulgations : les maçons devaient protéger leurs secrets tout en affirmant leur discrétion.

Dimension symbolique et initiatique

Lettres de l'alphabet sortant d'une tâche
Lettres de l’alphabet éclatées sortant d’une tâche noire

Au-delà de l’utilité pratique, l’alphabet maçonnique porte une profonde signification symbolique :

  • La géométrie des grilles évoque la géométrie sacrée, pilier de la Franc-maçonnerie (le Grand Architecte de l’Univers ordonne le cosmos par des formes parfaites).
  • Le processus de codage/décodage symbolise le travail initiatique : passer des ténèbres (message chiffré, illisible au profane) à la lumière (compréhension réservée à l’initié).
  • Les liens avec la Kabbale et les carrés magiques renforcent l’idée de transmission d’une connaissance ésotérique, du chaos apparent à l’ordre révélé.

Aujourd’hui, dans certaines loges (notamment au Rite Français ou Écossais), il est enseigné aux Apprentis comme exercice ludique et pédagogique, illustrant la persévérance et la curiosité intellectuelle.

Désuétude et héritage contemporain

Alphabet phénicien

Avec l’avènement de la cryptographie moderne et la diminution des persécutions, l’alphabet maçonnique perd son utilité pratique dès le XIXe siècle. Il survit néanmoins dans la culture populaire (jeux d’évasion, romans ésotériques, films comme Da Vinci Code), et reste un outil pédagogique en loge.

Il illustre parfaitement l’équilibre maçonnique entre secret (protection de la fraternité) et discrétion (pas de dissimulation absolue, car le symbole est souvent publié avec sa clé). Comme le note Philippe Langlet dans son ouvrage exhaustif Systèmes de cryptage maçonnique, les maçons n’ont jamais utilisé ces codes de manière extensive pour des complots, mais plutôt comme héritage symbolique.

Conclusion : un témoignage du secret maçonnique

Pages 12 et 13 de l’Utopie dans l’édition de novembre 1518 chez Johann Froben. À gauche se trouve la carte de l’île d’Utopie (de la main d’Ambrosius Holbein), à droite se trouve l’« Utopiensium Alphabetum » et le « Tetrastichon vernacula utopiensium lingua »

L’Alphabet maçonnique incarne l’histoire de la Franc-maçonnerie : un outil pratique devenu symbole. Désuet comme moyen de cryptage, il rappelle l’importance historique de la discrétion face aux profanes, tout en invitant à une réflexion sur la transmission de la connaissance. Du XVIIIe siècle à nos jours, il témoigne que le vrai secret maçonnique n’est pas dans le code, mais dans l’expérience initiatique qu’il protégeait.

Pour le glossaire, une entrée concise pourrait être : Alphabet maçonnique : Système de cryptographie géométrique ancien (XVIIIe siècle), associant lettres à des symboles issus de grilles et croix. Utilisé pour la correspondance secrète et la conservation des rituels ; désuet aujourd’hui, il symbolise la géométrie sacrée et la discrétion initiatique. Variantes française (continentale) et anglo-saxonne (Pigpen).

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