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De notre confrère regardsprotestants.com – Par Sandrine Chansel

Astrologie, tarot, rituels « bien-être », sorcellerie revisitée : loin des clichés de la voyante au fond d’un salon sombre, l’occultisme s’invite désormais dans le quotidien connecté d’une partie de la jeunesse. Ce n’est plus une marge, c’est une tendance de fond, qui dit autant sur les réseaux sociaux que sur une quête de sens dans un monde perçu comme incertain.
Des chiffres qui tracent une génération
Les enquêtes récentes dessinent un paysage spirituel en pleine recomposition :

- En France, plus d’un adulte sur deux adhère à au moins une croyance dite « occulte » (astrologie, voyance, cartomancie, sorcellerie, etc.), selon un baromètre IFOP de 2023. Chez les 18-24 ans, cette proportion monte nettement, avec des études pointant autour de 70% de jeunes attirés par l’ésotérisme ou croyant à au moins une discipline de « mancie » (arts divinatoires).
- En Suisse, l’Enquête sur la langue, la religion et la culture (2024, publiée en 2025) montre que si 36% de la population se déclarent sans appartenance religieuse, 51% estiment qu’« une société plus spirituelle serait bénéfique », et 42% croient aux dons de guérison ou de voyance. Chez les 15-24 ans, 26% utilisent régulièrement des objets de protection, de chance ou de guérison, et la consultation de contenus spirituels a bondi de 13 points en dix ans.
- Une étude de la Fondation Jean-Jaurès / IFOP (2023) révèle que 61% des jeunes croient en au moins une discipline de mancie, contre 39% des seniors. Les écarts sont frappants :
- 50% des jeunes croient que les signes astrologiques expliquent les caractères (contre 37% des seniors) ;
- 38% croient aux prédictions des voyants (contre 12% des seniors) ;
- 36% croient aux envoûtements et à la sorcellerie (contre 20% des plus de 65 ans).
Ces chiffres ne signifient pas que tous ces jeunes sont « occultistes » au sens traditionnel, mais qu’ils intègrent, avec plus ou moins de distance, des éléments issus de ces univers dans leur manière de se comprendre et de comprendre le monde.
WitchTok, Insta et l’ésotérisme « lifestyle »
Sur les réseaux sociaux, l’occultisme a changé de visage. Il n’est plus cantonné à des cercles fermés ; il est devenu un contenu grand public, esthétique, souvent dédramatisé, parfois humoristique.

- Sur TikTok, les hashtags #astrology et #witchtok totalisent respectivement 58 et 42 milliards de vues. Des comptes comme @Astrokiff, @Astrotruc ou des youtubeuses telles que Shera Kerienski popularisent thèmes astraux, tirages de tarot et rituels « bonne vibe ».
- L’astrologie n’est plus seulement un jeu de magazine : 49% des 18-24 ans estiment aujourd’hui que « l’astrologie est une science », contre 43% en 1999. Parmi les utilisatrices et utilisateurs très réguliers de TikTok, l’adhésion aux parasciences est encore plus forte.
- Les librairies constatent une hausse des ventes d’ouvrages ésotériques après la pandémie, portée par les coffrets d’oracles, les jeux de tarot et les guides de « rituels modernes » (rituels de pleine lune, cleansings énergétiques, grilles de cristaux, etc.).
Résultat : l’occultisme se vit souvent comme une spiritualité légère, compatible avec une vie connectée, centrée sur le bien-être, l’introspection et la recherche de repères.
Une quête de sens dans un monde fragmenté
Derrière cet engouement, les sociologues et observateurs repèrent plusieurs moteurs :

- Un rapport transformé au religieux institutionnel
Les jeunes sont nombreux à se distancier des Églises tout en restant en quête de transcendance. En Suisse romande, une enquête auprès de 500 jeunes adultes (16-30 ans) montre que la majorité « croit en quelque chose », mais selon des modalités plus intimes, choisies, souvent détachées d’une appartenance institutionnelle stricte. Parmi ceux qui se déclarent sans affiliation religieuse, 22% affirment néanmoins croire en Dieu ou en une entité supérieure. - Le besoin de récits et de symboles
Dans un contexte de crises multiples (climat, géopolitique, précarité, incertitude professionnelle), les jeunes cherchent des grilles de lecture qui donnent du sens à leur vécu. L’astrologie, le tarot ou les rituels offrent un langage symbolique pour parler de soi, de ses relations, de ses blocages, de ses espoirs. - Une spiritualité « à la carte »
Beaucoup ne se reconnaissent pas dans un système dogmatique unique, mais piochent dans plusieurs univers : un peu de christianisme culturel, un peu de bouddhisme de pleine conscience, un peu d’astrologie, un peu de psychologie. L’occultisme s’insère dans ce « bricolage » spirituel comme une ressource parmi d’autres. - Le poids des réseaux sociaux et de l’algorithme
Une étude de la Fondation Jean-Jaurès montre que les jeunes utilisateurs pluriquotidiens de TikTok sont plus enclins à adhérer à des contre-vérités scientifiques : 74% des utilisateurs fréquents de TikTok adhèrent à au moins une forme de mésinformation scientifique, avec un pic à 79% chez ceux qui l’utilisent comme moteur de recherche. L’exposition massive à des contenus ésotériques, présentés comme des « clés » pour comprendre sa vie, joue un rôle non négligeable.
Ce que les jeunes y cherchent concrètement

Les témoignages recueillis dans la presse et les enquêtes font ressortir quelques attentes récurrentes :
- Se comprendre soi-même : « Mon thème astral m’aide à mettre des mots sur ce que je ressens », « Le tarot, c’est comme une séance de introspection guidée ».
- Trouver des repères dans les relations : compatibilité amoureuse selon les signes, conseils relationnels via des tirages, grilles de lecture pour décoder les comportements.
- Reprendre un sentiment de contrôle : rituels pour « se protéger », « attirer l’abondance », « tourner la page » ; objets de chance, cristaux, encens, etc.
- Appartenir à une communauté : suivre les mêmes astro-influenceurs, participer à des lives de tirages collectifs, échanger dans des groupes dédiés.
Pour beaucoup, il ne s’agit pas de remplacer une religion par une autre, mais de se doter d’outils symboliques et narratifs pour traverser une période de vie souvent intense : études, entrée dans le monde du travail, constructions et ruptures amoureuses, questionnements identitaires.
Entre ouverture spirituelle et vigilance critique
Ce mouvement n’est pas sans ambiguïtés :

- D’un côté, il traduit une ouverture spirituelle réelle, un refus du matérialisme sec, un désir de donner de la profondeur à l’existence.
- De l’autre, il expose à des dérives : sectes déguisées en « coaching spirituel », arnaques aux consultations payantes, discours complotistes mêlant ésotérisme et théories du complot, ou encore une vision très déterministe (« c’est écrit dans les astres ») qui peut décourager la responsabilité personnelle.
Du point de vue chrétien, la question est double :
- Comprendre ce qui se joue dans ces quêtes, sans les réduire à de la simple superstition ou à un effet de mode.
- Proposer des réponses qui parlent à ces mêmes attentes : un Dieu qui rejoint l’homme dans sa recherche, une communauté qui écoute, un langage spirituel qui ne soit pas coupé des réalités vécues.
Ce que cela dit aussi aux Églises
L’essor de l’occultisme chez les jeunes invite les communautés chrétiennes à quelques ajustements :
- Prendre au sérieux la quête de sens, même lorsqu’elle s’exprime dans des formes qui peuvent sembler éloignées de la foi traditionnelle.
- Offrir des espaces de parole où les jeunes puissent exprimer leurs doutes, leurs peurs, leurs désirs de transcendance sans être immédiatement « catéchisés ».
- Réinvestir le langage symbolique : la liturgie, les rites, les symboles bibliques peuvent retrouver une place s’ils sont reliés à l’expérience concrète (souffrance, joie, engagement, relations).
- Éduquer au discernement : aider à distinguer ce qui libère et ce qui aliène, ce qui ouvre à l’amour et à la responsabilité, et ce qui enferme dans la peur, la fatalité ou la manipulation.
En forme de conclusion ouverte
L’occultisme ne séduit pas seulement parce qu’il promet des réponses magiques ; il séduit parce qu’il parle, à sa manière, de ce qui travaille beaucoup de jeunes aujourd’hui : le besoin de sens, de lien, de beauté, de mystère, et d’une forme de sacré qui ne soit pas immédiatement institutionnelle.
