Tradition : (du latin tradere transmettre) mode de transmission d’une connaissance, d’un savoir de génération en génération. Ensemble des connaissances des savoirs ainsi transmis. Dans l’ouvrage le « Symbolisme maçonnique traditionnel », Jean–Pierre Bayard citant René Guénon précise : « Dans la confusion mentale qui caractérise notre époque on est arrivé à qualifier de tradition, toutes sortes de choses parfois insignifiantes, comme de simples coutumes sans portée et d’origine récente. Une transmission de faits de cet ordre ne peut être qualifiée de traditionnelle mais de folklorique.
Nous utiliserons donc le mot Tradition dans le sens de transmission et de rattachement à un centre de nature sacrée, d’où nous provenons, que nous avons perdu et que nous tentons de réintégrer au travers de l’initiation. »
Mais pour autant en Franc-Maçonnerie de Rite Écossais Ancien et Accepté, tradition et contemporanéité (modernité), s’imbriquent étroitement. Ces notions ouvrent sur la fraternité, la liberté, la construction d’un avenir meilleur ainsi que la recherche du sens. La modernité (contemporanéité) apparait, non comme un concept, mais comme une interprétation de phénomènes complexes et mouvants, oscillant entre formes de culture, état d’un progrès matériel et nébuleuse des idées philosophiques de chaque temps. Elle émerge clairement à la Renaissance sous le vocable de Temps Modernes. Cette période de l’histoire a vu naître un désir de liberté, une dynamique du changement pour un mieux être, qui devait conduire, deux siècles plus tard, des membres de la Royal Society à poser les bases écrites de la Franc-Maçonnerie.

La modernité contient donc une pensée sur elle-même, une recherche permanente de sens, sous toutes ses formes, spirituelle, intellectuelle, économique, ou autre : elle intéresse d’autant un cherchant qu’elle représente la clef d’un avenir qu’il peut mieux prévoir et sur lequel il espère influer.
Cette recherche se retrouve dans le processus maçonnique qui consiste en un travail incessant, en un voyage sans fin, clef de l’amélioration de l’individu (et de l’humanité ?). On notera que l’homme de la Renaissance s’est situé, non dans l’opposition, mais dans la distinction des concepts, qu’il n’a pas dressé tradition contre progrès, métaphysique contre philosophie, science contre religion, mais au contraire souligné leurs domaines d’applications respectifs voire complémentaires. Cette attitude se retrouve en Franc-maçonnerie écossaise. Prenons l’exemple de ses symboles les plus connus, l’équerre qui, par l’archétype du carré, fait référence au monde et le compas qui, par celui du cercle, renvoie à l’esprit, à la conscience, c’est-à-dire à la question ontologique.
La Franc-maçonnerie s’empare des deux concepts, elle les imbrique, les superpose, plaçant progressivement et pédagogiquement le compas au dessus de l’équerre, puis croisé avec l’équerre et enfin au-dessus de l’équerre.

Par ce geste et cette symbolique, elle transmet un message fondamental de rassemblement, d’élan vers l’unité des forces ou des entités éparses ou opposées avec une supériorité acquise par l’esprit sur la matière. Elle adresse un second signal, dont l’importance apparait à tous: parce que la signification de chacune de ces figures s’enrichit de l’autre, leur correspondance laisse penser que la vie des hommes suit la même règle, et qu’un individu n’est rien sans l’autre, sans les autres. Cela se traduit par la reconnaissance et le respect de la différence, et donc par le rejet de toute attitude de domination ou d’ignorance : l’autre devient source de régénération. Voici l’exemple d’une prise de conscience grâce aux autres, revêtant une valeur de 1er plan, dont la transmission ultérieure se révèle non seulement utile, mais nécessaire.
Nous nous situons là au cœur de la raison d’être de la tradition, de cette Tradition, dont l’étymologie latine « tradere » signifie justement transmettre (mais aussi trahir…). La tradition véhicule un ensemble d’informations de ce type. Or la Tradition Maçonnique présente la particularité de contenir des enseignements qui affectent, au-delà de la morale, un mode d’être dans la pensée et dans l’action.
Voilà pourquoi l’écossisme va rechercher dans un passé à la fois mythique et historique de quoi vivre la modernité. La tradition comporte en germe l’idéal de fraternité, en ce qu’elle constitue un facteur de ressource entre tous ceux qui se sont ouverts à son message. Le phénomène de cette ouverture s’appelle chez nous francs-maçons, « initiation » si bien que les initiés francs-maçons se qualifient de frères.
La fraternité constitue tant un mode de communication qu’un but, une reliance horizontale. Si la Tradition Maçonnique avait été entendue comme la transmission d’un dogme religieux, elle se serait sans doute révélée inadaptée à la modernité.
Tout dogme se trouve en effet immobilisé dans les rets d’une infaillibilité et empêche l’homme d’évoluer. N’oublions pas que la rigidité du géocentrisme a failli priver l’humanité des découvertes de Galilée, et que l’affirmation entre autres, non d’un Adam unique mais d’une pluralité d’Adams a envoyé Giordano Bruno au bûcher. Par sa conception même de la Tradition, la Franc-Maçonnerie écossaise évite l’écueil : elle s’affirme et se définit adogmatique.

Ce choix entraîne trois conséquences majeures : d’abord, la Franc-Maçonnerie de Rite Écossais Ancien et Accepté, ne décrit jamais le chemin, mais se contente d’indiquer la direction et une méthodologie laissant chacun libre de construire sa méthode, ensuite, tous les principes de la tradition demeurent susceptibles d’un enrichissement personnel permanent et enfin, la démarche maçonnique se situe dans le domaine de l’expérience intime, ce qui explique le caractère fondamental du secret.
Par application et à la lumière de cela, on comprend pourquoi, si la cérémonie de réception en franc-maçonnerie constitue bien un phénomène ponctuel, le processus initiatique se révèle lui-même sans fin : la prise de conscience du Franc-Maçon de Rite écossais Ancien Accepté se manifeste, en effet, à tous les instants de sa vie, à l’intérieur comme à l’extérieur du temple.
Reste à régler le problème de la méthode de transmission. Cet ensemble d’informations se trouve susceptible d’une large diffusion à l’humanité à condition d’utiliser un code accessible à tous. Comment y parvenir face à tant de langues et modes de raisonnements différents ? Rappelons-nous la tour de Babel qui s’est effondrée en raison de la disparition d’un langage universel alors différencié en langues égoïstes, idiomes ou idiolectes ! La Franc-Maçonnerie écossaise dispose d’une méthode compréhensible par tous les hommes, sans considération d’espace ni de temps : elle se compose du symbole, de l’image et du mythe. C’est ce qui la rend universelle. Cela permet aussi de comprendre pourquoi elle a traversé avec succès l’histoire et comment elle s’est adaptée à chaque phase de sa modernité.
Par exemple, contrairement à ce que croient beaucoup, ce ne sont pas les Francs-maçons qui ont fait la Révolution française : ils ont simplement, à travers cette époque, véhiculé, transmis et tenté d’appliquer les valeurs de leur tradition.

Cela permet d’expliquer en quoi le Rite Écossais Ancien Accepté peut encore proposer une démarche d’ordre initiatique dans la modernité, alors que de nombreuses religions ne parviennent plus désormais, ou alors avec peine, à corréler les deux concepts. La Franc-maçonnerie, dont nous parlons, constitue sans doute l’une des dernières sociétés ésotériques du monde, tournées vers la liberté de penser. Bien entendu, la transmission de la Tradition Maçonnique et son application à la contemporanéité supposent une exemplarité. Qui serait cependant assez aveugle pour ignorer que tout maçon demeure en chemin, que la perfection imaginée est introuvable en ce monde et que tout groupe humain se compose d’hommes avec leur grandeur, leur force, mais aussi leurs faiblesses ?
La Franc-maçonnerie, ordre initiatique et traditionnel, est l’une des voies qui permettent à l’individu d’aller jusqu’au bout de son engagement et de sa recherche. Elle le lui suggère sans l’aveugler, et lui indique le chemin du dépassement personnel et de la transgression raisonnée, c’est-à-dire de la liberté. (Rituel d’initiation au 4ème degré : je cite « vous ne vous forgerez point d’idoles humaines pour agir aveuglément sous leur impulsion, mais déciderez par vous-même de vos opinions et de vos actions » et encore « respectez toutes les opinions, mais ne les acceptez pour justes que si elles vous apparaissent comme telles après les avoir examinées ».
Ce cheminement implique aussi d’aller toujours plus loin, à la recherche de soi-même, des autres, à travers et avec eux, et surtout de progresser en permanence. Or la transgression réfléchie constitue un facteur d’avancement quand elle s’accompagne d’une volonté créatrice ancrée dans la raison et dans l’accomplissement de cet avancement.
En Franc-maçonnerie, le processus de rassemblement, d’élan vers l’unité des forces, des entités éparses ou opposées, de réorganisation par une observation plus précise du chaos personnel et intime pour aller vers l’ordre, induit la notion de règles, traduites elles-mêmes par des rituels. Ces derniers correspondent à la fois à l’encadrement et à la mise en œuvre de la démarche. Leur existence génère l’institution et vice versa, si bien que d’une part demeure inconcevable une Franc-maçonnerie sans rituels, et que d’autre part la qualité de ceux-ci rejoint la richesse, la qualité, de la démarche.

Voici comment, du rituel à l’unité retrouvée, la tradition maçonnique, initiatique et méthodique, instaure une voie privilégiée, ouverte à l’homme pour devenir libre. Voilà comment, de la réflexion à l’action, le processus lui suggère de comprendre que dans « sa modernité actuelle », faite de recherche permanente, de travail incessant, de devoir, il tient certes d’un Sisyphe, mais d’un Sisyphe en passe de découvrir, au-delà d’une absurdité apparente, que sa démarche constitue le sens de sa vie et son devoir.
Je conclurai par la citation d’un extrait de « La foi d’un franc-maçon » de Richard Dupuy : « De la réconciliation de l’homme avec lui-même et son temps, resurgira spontanément alors la parole perdue et enfin retrouvée qui illuminera le monde : AMOUR »
Bibliographie : Le Symbolisme maçonnique traditionnel (Jean-Pierre Bayard) – La foi d’un Franc-maçon (Richard Dupuy) Rituel du 4ème degré
