Jean de La Fontaine sur les chemins du REAA

Avec Les 33 degrés à la lumière des Fables de La Fontaine, Olivier Chebrou de Lespinats propose un ouvrage singulier et ambitieux où la sagesse du poète du Grand Siècle vient éclairer, degré après degré, l’itinéraire du Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA). Bien plus qu’un jeu de rapprochements, ce livre dessine une véritable morale initiatique et redonne à la fable sa puissance de discernement, de méditation et de transformation intérieure.

L’ouvrage s’impose d’emblée comme une vaste entreprise de morale initiatique, un chantier d’élévation où la littérature française vient rencontrer, éclairer et parfois éprouver la progression du REAA. Nous ne sommes ni devant une simple juxtaposition d’exemples, ni devant un jeu de correspondances décoratives. Nous sommes devant une proposition de lecture ample, cohérente et habitée, où la fable devient un instrument de discernement intérieur et où le grade maçonnique cesse d’être un simple repère rituel pour redevenir une dynamique de transformation de l’être.

Le recours à Jean de La Fontaine n’a ici rien d’accessoire

Baptisé le 8 juillet 1621 en l’église Saint-Crépin-hors-les-murs à Château-Thierry et mort le 13 avril 1695 à Paris, il demeure l’un des grands hommes de lettres du Grand Siècle, l’une des figures majeures du classicisme français et un moraliste dont la finesse n’a rien perdu de sa vigueur. Si ses Fables (1668, 1678, 1693) et ses Contes et nouvelles en vers (1665, 1666) ont assuré très tôt sa renommée, son œuvre entière, faite aussi de poèmes, de pièces de théâtre et de livrets d’opéra, manifeste une attention constante aux passions humaines, aux vanités sociales, aux abus de pouvoir et aux détours de la sagesse. C’est dans cette lumière qu’Olivier Chebrou de Lespinats inscrit son travail, en faisant de La Fontaine non un simple ornement culturel, mais un compagnon de route, un observateur des âmes et des comportements, dont la parole oblique, limpide en apparence mais profonde dans ses résonances, accompagne le lecteur sur les chemins exigeants de l’initiation.

La force du livre tient d’abord à son geste

Jean de La Fontaine

Olivier Chebrou de Lespinats affirme la possibilité d’une correspondance vivante entre trente-trois fables de Jean de La Fontaine et les 33 degrés du REAA. Le livre assume même, dans sa propre voix, la conscience d’ouvrir un terrain peu fréquenté, voire inédit dans la tradition maçonnique telle qu’il la formule. Ce point est décisif, non pour céder à l’effet d’annonce, mais parce qu’il révèle la nature profonde du projet. L’auteur ne cherche pas seulement à commenter La Fontaine à l’aide du rite, ni à illustrer le rite par des vers connus. Il veut montrer que deux langages de sagesse, l’un poétique, l’autre symbolique et rituel, travaillent un même matériau humain, celui des passions, des illusions, de la rectitude, de la parole, de la mesure et de la lumière.

Ce qui rend cette lecture féconde, c’est que l’ouvrage ne traite jamais la fable comme un texte mineur voué à une pédagogie enfantine.

Au contraire, Olivier Chebrou de Lespinats insiste sur la densité anthropologique, morale et spirituelle de Jean de La Fontaine

Maison-Jean-de-La-Fontaine

Le poète y apparaît comme un lecteur des âmes, un interprète symbolique de la conscience humaine, capable de faire parler les figures animales comme autant d’archétypes de nos propres tensions intérieures. Le lion, le renard, la tortue, le cygne, l’aigle ne sont plus des silhouettes de bestiaire scolaire. Ils deviennent des emblèmes de puissances psychiques et de postures de l’âme. Cette transmutation du regard est l’un des apports les plus convaincants de l’ouvrage. Elle permet au lecteur maçon de retrouver dans la littérature classique un miroir du Temple intérieur, sans jamais forcer la lettre, mais en laissant agir la profondeur imaginale des fables.

Olivier Chebrou de Lespinats offre en réalité une méthode de lecture plus qu’un simple corpus d’associations

Il explicite une logique fondée sur la vertu mise à l’épreuve, sur le degré d’évolution initiatique, sur la puissance archétypale des figures et sur cette résonance intérieure où la fable et le grade se reconnaissent mutuellement. Cette précision méthodologique importe beaucoup, car elle sauve l’entreprise du symbolisme arbitraire. Nous sentons que l’auteur connaît le danger des parallèles faciles. Il tente de le conjurer en proposant une herméneutique graduelle, à la fois littéraire, morale, initiatique et mystique. Cette quadruple profondeur est particulièrement juste pour un lectorat maçonnique exigeant, qui sait que la symbolique véritable ne se réduit ni à l’érudition, ni à la morale, ni à l’émotion, mais naît de leur juste accord.

Le cœur du livre, dans sa longue traversée des trente-trois degrés, déploie une dramaturgie intérieure remarquablement lisible.

L’auteur ne se contente pas d’aligner des notices de grades

Il fait sentir un mouvement de montée, puis de décantation, puis de simplification. La progression qu’il dessine va de l’éthique de la rectitude à la responsabilité, puis de la lumière à la sagesse, avant de conduire à une forme d’unité silencieuse au sommet. Cette architecture initiatique est formulée avec une clarté qui n’a rien de froid. Elle garde une respiration spirituelle, parfois presque alchimique, lorsqu’il décrit la transmutation du plomb de l’ego en or du service, ou la sortie progressive du régime du pouvoir vers celui de l’être. Nous y retrouvons une intuition profondément maçonnique, celle qui veut que les degrés ne soient pas des trophées, mais des états de conscience à mériter sans cesse.

L’un des grands mérites du livre est de ne pas s’arrêter à la seule charpente des correspondances

Olivier Chebrou de Lespinats pousse plus loin et travaille les grands thèmes de la vie initiatique avec une ampleur presque doctrinale, mais toujours soutenue par la matière sensible des fables. Les vertus cardinales, les vertus théologales, la mesure, la rectitude, la symbolique animale, la verticalité, la pensée trinitaire, le rire, la mort symbolique, la fraternité intérieure, la loi morale, la lumière intérieure, l’unité du réel, les valeurs chevaleresques, l’économie du désir, l’art de la parole, la Parole perdue et retrouvée, puis la réconciliation du poète et de l’initié composent non une annexe théorique, mais l’élargissement naturel de la démonstration. Cette abondance thématique montre que l’auteur ne cherche pas seulement à convaincre. Il veut habiter son sujet. Il veut éprouver jusqu’au bout ce que produit, dans l’esprit du lecteur, la rencontre de Jean de La Fontaine et du REAA.

Nous avons été particulièrement sensibles à la manière dont Olivier Chebrou de Lespinats traite le thème de la mort symbolique.

Sa lecture de Jean de La Fontaine rejoint ici l’expérience initiatique la plus intime

Il montre que la mort, dans les fables, se donne souvent comme chute des illusions, effondrement de l’orgueil, abandon du moi trompeur, renoncement à des identités anciennes qui encombraient la marche. Cette perspective est précieuse, parce qu’elle évite les emphases macabres et ramène la mort initiatique à sa vérité de passage et de métamorphose. La chambre intérieure, la perte des certitudes, la nuit fertile de l’esprit, tout cela affleure dans une prose qui sait garder la douceur du commentaire littéraire tout en ouvrant l’espace d’une méditation maçonnique authentique.

Autre point de grande justesse, la fraternité n’est jamais réduite par Olivier Chebrou de Lespinats à un mot d’ordre sentimental

Olivier Chebrou de Lespinats

Il la pense comme une force de structuration de l’être, presque comme un principe d’architecture invisible. La distinction qu’il établit entre horizontalité, verticalité et intériorité donne à la fraternité une portée métaphysique qui parle immédiatement à la sensibilité maçonnique. Jean de La Fontaine, dans cette perspective, ne délivre plus seulement des leçons de sociabilité ou de prudence politique. Il devient pédagogue de la relation transformatrice, celui qui montre que l’autre, loin d’être un rival ou un obstacle, peut devenir miroir, maître et chemin. La formule est belle, parce qu’elle touche au secret même du travail en loge, où la pierre ne se polit jamais seule.

La dimension ésotérique du livre apparaît aussi avec force dans le traitement de la Parole.

Olivier Chebrou de Lespinats insiste sur la fragilité du verbe chez Jean de La Fontaine, entre flatterie, illusion, mensonge et vanité, tandis que le Rite travaille le verbe dans l’écoute, le secret, le silence et la vérité. La rencontre des deux traditions conduit alors à une affirmation que nous recevons comme l’un des noyaux initiatiques de l’ouvrage. La parole véritable n’est pas seulement dite, elle est vécue. Cette intuition irrigue le livre de part en part. Elle lui donne sa tenue intérieure. Elle explique aussi pourquoi l’ensemble convainc plus encore lorsqu’il parle de transformation que lorsqu’il cherche à démontrer. Sa vérité la plus forte se trouve dans ce qu’il fait sentir, dans ce passage de l’explication à l’incarnation.

Le sommet symbolique du parcours, avec « Le Philosophe Scythe » associé au trente-troisième degré, condense admirablement l’esprit du livre

Olivier Chebrou de Lespinats y oppose le verbe disert et la vertu vécue, l’intellect séparé et la conscience unifiée, le discours sur le bien et la vie selon la loi du cœur. La figure du Souverain Grand Inspecteur Général y est pensée non dans le registre du prestige, mais dans celui de l’humilité lumineuse, de la maîtrise de soi et du retour au silence originel. Ce choix est révélateur de la qualité spirituelle du livre. Là où tant d’écritures sur les hauts grades se perdent dans l’apparat, cet ouvrage revient à la souveraineté intérieure et à la simplicité du sage. Nous retrouvons ici une ligne très pure de l’ésotérisme chrétien et maçonnique, celle qui reconnaît la maturité à la pacification, à la justesse et à la présence.

Il faut aussi saluer la part littéraire du travail, non seulement parce que Jean de La Fontaine demeure partout au centre, mais parce qu’Olivier Chebrou de Lespinats comprend que la poésie ne sert pas ici de prétexte. Elle est une voie. Le livre le dit avec netteté lorsqu’il fait de la fable un vestibule de discernement et du rite un approfondissement opératif de la sagesse. La formule est heureuse et profonde. Les fables ouvrent les yeux, le Rite ouvre le cœur. Les fables apprennent à voir juste, à nommer les passions, à déjouer les pièges du moi, puis l’initiation ordonne, éprouve, transforme, rectifie. Nous tenons là une proposition de continuité entre culture et initiation qui mérite d’être méditée dans le paysage maçonnique contemporain, souvent tenté de séparer trop vite la littérature et le travail rituel.

La conclusion de ce dernier opus d’Olivier Chebrou de Lespinats, lorsqu’elle affirme l’unité des sagesses, donne sa note finale au livre sans rabattre la diversité des formes

Tombe_de_La_Fontaine_ cimetière du Père-Lachaise

L’auteur n’abolit ni la spécificité du Rite, ni la singularité de Jean de La Fontaine. Il montre plutôt que la rigueur symbolique et la grâce du récit peuvent conduire au même passage intérieur. Cette idée, lorsqu’elle est tenue avec cette ampleur, n’a rien d’un syncrétisme paresseux. Elle relève d’une herméneutique de la lumière, au sens fort, où les traditions sont envisagées comme des langages différents d’une seule exigence de vérité. Le livre s’achève ainsi dans une tonalité de convergence qui nous paraît fidèle à l’esprit du REAA lorsqu’il est vécu comme voie d’universalité intérieure.

S’agissant d’Olivier Chebrou de Lespinats lui-même, ce livre donne le portrait vivant d’un essayiste maçonnique qui écrit comme un passeur entre plusieurs régimes de langage, la morale, le symbole, la théologie du cœur et la lecture littéraire. Sa manière de reprendre sans cesse la question de la conscience, de la lumière intérieure, de la loi vécue et de la transfiguration de l’homme par la rectitude et la charité le situe dans une famille d’auteurs qui cherchent moins à commenter la maçonnerie qu’à la faire résonner comme expérience spirituelle.

En bibliographie indicative, nous retenons au premier chef cet ouvrage, Les 33 degrés à la lumière des Fables de La Fontaine, qui apparaît comme une véritable somme de morale initiatique, et nous pouvons le lire dans le prolongement de ses travaux consacrés à la conscience maçonnique, où se manifeste déjà cette volonté de tenir ensemble exigence doctrinale et intériorité vécue.

Au total, nous recevons ce livre comme une œuvre de mise en correspondance qui devient peu à peu une œuvre de mise en présence

Présence de Jean de La Fontaine, rendu à sa gravité souriante. Présence du REAA, délivré du folklore des intitulés pour retrouver son nerf moral et mystique. Présence enfin de l’homme intérieur, cet homme que le livre poursuit de page en page, depuis les premiers apprentissages de l’humilité jusqu’à la simplicité rayonnante du sage. Olivier Chebrou de Lespinats signe ici un texte qui intéressera autant les lecteurs de littérature que les Frères attachés à la profondeur symbolique du rite, parce qu’il rappelle avec insistance et ferveur que la lumière ne se possède pas, qu’elle se cherche, qu’elle se travaille, et qu’elle se laisse parfois entendre dans le pas feutré d’une fable mieux lue. Nous avons été particulièrement sensibles aux illustrations des pages intérieures, que Catherine Guidini accompagne d’une présence discrète et juste.

En faisant dialoguer Jean de La Fontaine et le REAA, Olivier Chebrou de Lespinats signe un livre de résonance plus que de système, de profondeur plus que d’apparat. Une lecture qui rappellera à beaucoup de Frères que la lumière ne s’énonce pas seulement, qu’elle se cherche, se travaille et se laisse parfois approcher dans la voix feutrée d’une fable relue à hauteur d’âme.

Les 33 degrés à la lumière des Fables de La Fontaine Morale initiatique du Rite Écossais Ancien et Accepté

Olivier Chebrou de Lespinats Éditions de la Tarente, coll. Fragments maçonniques, 2026, 296 pages, 28 € / Éditions de la Tarente, le SITE

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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