Compostelle ou la marche qui refait l’homme

Avec Compostelle, Yann Samuell ne signe pas seulement un film sur la jeunesse blessée, la réinsertion ou le célèbre chemin de Saint-Jacques.

Yann Samuell en 2013

Il met en images une vérité plus ancienne et plus profonde. Celle d’un passage. Celle d’une traversée. Celle d’une lente transmutation de l’être par l’épreuve, le dépouillement et la marche. Inspiré par l’expérience fondatrice de Bernard Ollivier et de l’association Seuil, le film touche à quelque chose que les initiés reconnaissent d’instinct. Le chemin n’y est pas un décor. Il y devient méthode, seuil et révélation.

Il est des œuvres qui ne se contentent pas de raconter une histoire mais qui réveillent, sous les apparences du récit, une mémoire beaucoup plus ancienne que le cinéma lui-même.

Compostelle appartient à cette famille rare

Alexandra Lamy

Porté par Alexandra Lamy et Julien Le Berre, le film de Yann Samuell prend sa source dans le livre Marche et invente ta vie de Bernard Ollivier et dans l’expérience singulière de l’association Seuil, fondée en mai 2000 pour proposer à des adolescents fracassés par l’existence une autre voie que l’enfermement. Trois mois de marche, un adulte, un jeune, le poids du sac, la fatigue, les paysages, l’absence d’échappatoire, et cette lente possibilité qu’un être cesse enfin de tourner en rond dans sa propre nuit.

Ce que le film comprend admirablement, c’est que marcher n’est jamais seulement avancer

Julien Le Berre

Marcher, dans sa vérité nue, c’est consentir à une dépossession. Chaque pas retire un peu de bruit, un peu d’orgueil, un peu de protection inutile. Avant même les temples, avant même les rites codifiés, l’humanité a connu cette pédagogie élémentaire du déplacement. La marche est sans doute l’une des matrices les plus anciennes de l’initiation. Elle oblige le corps, elle mesure la résistance de l’âme, elle met l’homme face à ce qu’il ne peut plus dissimuler. C’est pourquoi Compostelle dépasse de loin le simple film social. Il montre une épreuve de passage au sens fort. Il montre comment une existence cabossée peut, non être réparée de l’extérieur, mais se recomposer de l’intérieur.

Le choix du nom Seuil, donné par Bernard Ollivier à son association, n’a rien d’anodin

Il concentre à lui seul toute l’économie symbolique du projet. Le seuil est ce lieu fragile et décisif où l’on n’est déjà plus ce que l’on était et pas encore ce que l’on doit devenir. Toute initiation commence là. Non dans la possession d’un savoir, mais dans l’acceptation d’un entre-deux, d’une zone de vacillement, d’un état liminaire. Les jeunes envoyés sur cette marche de rupture sont précisément conduits dans cet espace. Ils sont arrachés à leurs automatismes, à leurs violences coutumières, à leur décor intérieur comme à leur décor social. Ils entrent dans une saison de dénuement où quelque chose peut enfin advenir. Pour un regard maçonnique, la portée du film est ici évidente. Le chemin n’est pas seulement une route, il est la forme visible d’un travail invisible.

Adam, le jeune en rupture, n’est jamais traité comme un dossier, ni comme une simple victime, ni comme une caricature de délinquant

Sa colère apparaît pour ce qu’elle est vraiment, une énergie sans forme, un feu sans foyer, une matière brute qui n’a pas encore trouvé sa juste destination. C’est là que la lecture alchimique s’impose avec le plus de force. Le film ne cherche pas à briser ce plomb humain pour le rendre acceptable. Il entreprend de le conduire vers une possible transmutation. Non par miracle, non par morale abstraite, mais par l’épreuve répétée, par l’usure des résistances, par la découverte progressive qu’il existe en soi plus de ressources qu’on ne le croyait. Adam ne change pas en un instant. Il se déplace intérieurement comme on gravit une pente, dans la douleur, la rechute, la persévérance, jusqu’à ce qu’apparaisse une autre image de lui-même. N’est-ce pas là, au fond, l’une des définitions les plus justes de toute initiation véritable.

Face à lui, Fred n’est pas une sauveuse. Et c’est une grande force du film. Yann Samuell évite le piège du maître impeccable venu redresser une jeunesse perdue. L’accompagnatrice marche elle aussi avec ses failles, ses blessures, ses questions sans réponse. Entre eux ne s’installe donc pas une relation verticale, close sur elle-même, mais une réciprocité de transformation. Celle qui guide est travaillée par ce qu’elle accompagne. Celui qui résiste oblige l’autre à une vérité qu’elle ne soupçonnait peut-être plus. Cette circulation silencieuse de la leçon évoque très directement l’économie initiatique des fraternités. Nul n’y détient seul la lumière. Nul n’y transmet sans être, d’une manière ou d’une autre, retransmis à lui-même.

Le film trouve aussi sa profondeur dans son intelligence du paysage

Le Lot, l’Aveyron, les Pyrénées, la Galice, les vastes étendues castillanes ne sont pas de belles images ajoutées au récit. Ce sont des opérateurs symboliques. La gorge devient descente. La montée devient arrachement. La Meseta devient nudité pure. Il y a dans ces horizons sans abri quelque chose qui rappelle les grandes épreuves de désert intérieur connues des traditions spirituelles et initiatiques. Lorsque le chemin se vide, lorsque le regard ne peut plus se distraire, l’être se retrouve devant lui-même avec une intensité nouvelle. C’est ici que Compostelle atteint une véritable grandeur. Il fait du paysage non un décor, mais un miroir. Non une illustration, mais une chambre d’épreuve.

Le symbole même de Compostelle approfondit encore cette lecture

Le chemin de Saint-Jacques ne relève pas seulement d’une mémoire chrétienne. Il engage une géographie sacrée plus ancienne, plus cosmique, que rappelle l’étymologie de campus stellae, le champ des étoiles. Aller vers Compostelle, c’est marcher vers l’occident, c’est-à-dire vers le couchant du vieil homme, vers cette obscurité nécessaire d’où peut surgir une renaissance. La coquille du pèlerin, avec ses lignes convergentes, dit elle aussi l’unité retrouvée au terme de la dispersion. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que le spectateur initié reconnaisse dans ce film des motifs qui lui sont familiers. Le dépouillement, l’épreuve, la mort symbolique, la renaissance, la traversée de la nuit, la lente réintégration dans une identité plus haute. Sans jamais se dire maçonnique, Compostelle parle pourtant une langue que l’initiation comprend.

C’est pourquoi le film touche juste

Il ne nie ni les fractures sociales, ni les ravages de l’abandon, ni les défaillances familiales, mais il refuse d’en faire le dernier mot de l’existence. Il pose une question plus exigeante et plus noble. Que faire de soi quand tout semble avoir conspiré contre soi. Bernard Ollivier avait saisi cette vérité dans l’action en fondant Seuil après ses propres traversées, et Yann Samuell la restitue dans une forme accessible, sensible, profondément humaine. Ce film n’est pas un traité, encore moins une démonstration. Il est mieux que cela. Il est une parabole contemporaine sur la possibilité de devenir autre sans cesser d’être soi.

Compostelle n’est donc pas seulement un beau film sur la jeunesse en perdition ou sur la force réparatrice de la marche

Il est le rappel, discret mais puissant, qu’aucune transformation digne de ce nom ne se donne sans traversée. Il faut un seuil. Il faut une fatigue. Il faut une nudité. Il faut parfois un très long détour pour qu’un être rencontre enfin sa propre possibilité. Et c’est peut-être cela que Yann Samuell filme le mieux. Non pas un chemin vers Saint-Jacques, mais un chemin vers soi.

Compostelle – Bande-annonce / Apollo Films

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES