Sous l’éclat net du trait d’Hergé, Tintin au pays de l’or noir déploie une méditation troublante sur la matière, la convoitise et le désordre du monde moderne. Derrière l’aventure, derrière le rire, derrière les explosions et les poursuites, se lève un imaginaire du feu souterrain où le pétrole devient presque une contre-lumière, une puissance enfouie qui dérègle les hommes avant de dérégler les machines.

Il existe dans Tintin au pays de l’or noir une inquiétude d’une densité peu commune
Sous l’allure bondissante du récit, sous la vivacité des poursuites, des quiproquos, des visages outrés et des chutes comiques, Hergé met en circulation une angoisse moderne dont le pétrole est la matière obscure. Cet or noir n’est pas seulement une richesse convoitée.

Il est une puissance souterraine, un feu dormant, un principe de corruption qui dérègle la mécanique du monde et fait éclater jusqu’aux moteurs les mieux huilés. Dès les premières planches, l’explosion s’annonce comme un langage, l’essence falsifiée devient le signe d’un ordre invisible qui sabote la confiance publique, et le rire lui-même semble traversé par une menace plus large que lui. L’automobile saute, la pompe résonne, les routes se troublent, et déjà la matière moderne révèle sa face infernale.
Ce qui saisit ici, c’est la manière dont Georges Remi, que nous nommons Hergé, fait de l’aventure un art du dévoilement.
Rien n’est donné dans la stabilité

Tout glisse, se masque, se renverse. Le combustible nourrit la panne, le déplacement conduit au piège, la mer n’ouvre pas seulement une route, elle porte aussi la clandestinité, l’écoute, la ruse, la violence prête à surgir dans l’ombre d’une coursive. La traversée maritime, puis l’approche du Khemed, donnent au récit la forme d’un passage initiatique obscurci par les intérêts, les trafics et les faux-semblants. La ligne claire, que tant de lecteurs prennent pour une promesse de lisibilité immédiate, devient alors l’écrin d’une énigme morale. Plus le trait paraît net, plus le monde qu’il cerne se montre opaque. C’est là une des grandes forces d’Hergé. Il ne surcharge pas. Il taille. Il dépouille. Et dans cette nudité du dessin, le trouble devient plus vif encore.
Une lecture symbolique et maçonnique y trouve une ample matière.
L’or noir peut être compris comme l’envers du Grand Œuvre

Non pas la lumière tirée des ténèbres par le travail patient de la conscience, mais la ténèbre exploitée comme puissance de domination. Ce que l’alchimie espère purifier, la modernité affairée le transforme ici en objet de convoitise, de guerre latente et d’aveuglement collectif.

Le pétrole est un soleil inversé, un feu prisonnier des profondeurs, un pouvoir que l’homme extrait sans toujours se hausser à la mesure morale de ce qu’il libère. Tintin, dans cet univers de rivalités, d’émirs, de marchands, de navires et d’embuscades, incarne moins le héros triomphant que le veilleur de rectitude, celui qui tente de discerner, au milieu des passions et des manipulations, une voie juste. Sa droiture a quelque chose du fil à plomb. Elle ne tonne pas. Elle vérifie. Elle avance. Elle refuse la confusion.
Le génie de cet album réside aussi dans le fait que la farce n’y diminue jamais la gravité Dupont et Dupond, avec leur gémellité troublante, portent une dimension presque ésotérique. Ils sont les deux faces d’une même perception empêchée, les gardiens burlesques d’un seuil qu’ils ne comprennent jamais tout à fait. Ils avancent à côté du vrai comme l’esprit profane à côté du symbole.

Et pourtant, par leurs maladresses mêmes, ils révèlent quelque chose du monde. Hergé sait que l’erreur n’est pas seulement comique. Elle est un mode de connaissance imparfait, une pédagogie par le heurt, une manière détournée de nous apprendre combien l’apparence gouverne les esprits insuffisamment éveillés. Milou, lui, garde la part instinctive, presque oraculaire, de l’aventure. Son flair, ses alertes, sa fidélité silencieuse rappellent que toute intelligence trop sûre d’elle-même a besoin d’une sentinelle plus ancienne qu’elle.
Il faut aussi reconnaître, avec lucidité, que cet album charrie l’imaginaire européen de son temps lorsqu’il regarde l’Orient

Le Khemed d’Hergé n’est pas un pays réel mais une condensation de fantasmes géopolitiques, de silhouettes, de signes de pouvoir, de violence tribale et de cartographie romanesque. Nous aurions tort d’ignorer cette part de projection.

Pourtant l’album dépasse par instants ce cadre réducteur, parce qu’il parle moins, au fond, d’un Orient véritable que de l’avidité universelle, de la manipulation des peuples et de la fragilité des souverainetés lorsque l’argent, l’énergie et les armes s’allient contre l’équilibre du monde. En cela, Tintin au pays de l’or noir demeure une méditation étonnamment actuelle. Sous le masque de la bande dessinée d’aventure, Hergé atteint à une forme de parabole politique et spirituelle sur les puissances qui travaillent l’histoire depuis ses soubassements.
La place de Georges Remi dans notre bibliothèque intérieure tient précisément à cette faculté rare de faire passer une métaphysique de l’épreuve dans l’économie du récit populaire.
Sa grande œuvre, des Cigares du pharaon auLotus bleu, deL’Oreille cassée àCoke en stock, deTintin au Tibet aux Bijoux de la Castafiore, a façonné bien davantage qu’une suite d’albums. Elle a édifié une géographie morale où la quête, la chute, la fidélité, l’erreur, la parole donnée, le masque et la révélation circulent avec une limpidité qui touche au mythe.

Hergé n’appartient pas au monde maçonnique, mais son art a souvent rencontré, par ses chemins propres, des structures de l’initiation
Il aime les seuils, les chambres obscures, les signes à déchiffrer, les fraternités éprouvées, les métamorphoses de l’être sous l’effet du voyage. Dans Tintin au pays de l’or noir, il montre avec une acuité singulière ce que devient une civilisation lorsqu’elle adore la puissance enfouie sans purifier le désir qui la convoite. Peu d’albums, sous une apparente légèreté, portent aussi intensément la question de la matière, du pouvoir et de la conscience.
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Les aventures de Tintin – Tintin au pays de l’or noir
Hergé – Casterman, 1993, 62 pages, 12,50 €
