Le mot du mois « Opinion »

Le champ lexical de *opinari est strictement latin et d’étymologie obscure. Dépréciatif, en ce qu’il ressortit au même domaine que la *doxa, c’est-à-dire une croyance imaginaire ou fausse, une renommée sans guère de fondement. L’opinion, en grec *dogma, en se contentant de l’idée imposée de l’extérieur, se montre contraire à la pensée qui est une pesée mûrement réfléchie des idées, un dialogue intime ou partagé.

Ni singularité ni originalité dans l’opinion, elle n’est trop souvent qu’une chambre d’écho de la vox populi.

Pas plus de liberté qu’un réflexe épidermique ! Ce qui fait dire à Hannah Ahrendt : « La liberté d’opinion est une farce si la vérité sur les faits n’est pas garantie ».

Hélas, si peu d’individus échappent à ce réflexe de troupeau !

La connaissance lentement et solidement étayée est bafouée, l’opinion se fait péremptoire et se déchaîne dans le fanatisme. Opiniâtre.

Gustave Flaubert en a esquissé un portrait imparable dans son « Dictionnaire des idées reçues » (1881), dont les deux personnages sont des copistes obtus, qui se prennent pour de doctes encyclopédistes et n’émettent que les poncifs amalgamés de leurs lectures. Bouvard, aussi pesant qu’un « bœuf » et absorbant qu’un « buvard », Pécuchet aussi moutonnier que le *pecus, troupeau latin… Pécore… !

Rien d’inopiné dans leur cheminement, puisqu’ils sont imperméables à tout imprévu qui instillerait le moindre petit doute dans leur démarche pesante.

L’expression opinerdu bonnet viendrait, sans absolue certitude, de la coutume qu’avaient magistrats, édiles et notables, de lever le bonnet de leur fonction, pour voter en assemblée.

Rien de pire que l’indifférence passive du troupeau, assimilée à un consentement d’opinion, qui fait croire à l’acquiescement tacite, « qui ne dit mot consent ».

Le « sondage d’opinion » envahit tous les champs de la société et, au nom de la sacro-sainte statistique, conditionne sans vergogne les comportements. Et, dans sondage, il y a … *sub-undare, aller sous l’eau ! De là à influer subrepticement sur les eaux dormantes des consciences assoupies…

Régis Debray parle d’« opineurs universels » à propos d’intellectuels qui s’autoproclament habilités à proférer une opinion à propos de tout sujet d’actualité.

Et Michel Serres (De l’impertinence aujourd’hui, entretiens avec Michel Polacco, 2016) perçoit dans l’opinion une dangereuse corrélation avec la bêtise.

« Et parmi les passions qui précipitent dans la bêtise, il y a l’opinion. Celui qui a une opinion, c’est un opiniâtre, c’est celui qui veut toujours s’en tenir à la même raison. »

Alain Souchon, dans Poulailler-song, chante : 

« Les belles basses-cours à bijoux,

On entend la conversation

De la volaille qui fait l’opinion. »

Le remède ? Savoir hésiter, bifurquer, accueillir l’inattendu.

Toujours s’étonner…

Annick DROGOU


À défaut d’idées, nos contemporains ont des opinions. Et souvent, sur tout. Elles circulent vite. Sur les réseaux, à la machine à café, dans les dîners. Elles tranchent, elles jugent, elles classent. Elles condamnent ou elles absolvent. Sans appel.

Mais qu’est-ce qu’une opinion ? Est-ce une pensée ou seulement une réaction ? On croit penser. On réagit. Il y a, dans l’opinion, quelque chose d’immédiat. Elle surgit avant même que le doute n’ait eu le temps de s’installer. Elle rassure. Elle donne le sentiment d’exister.

Elle nous place dans un camp. Et pourtant… Il suffit d’écouter. Derrière bien des opinions, il n’y a pas de pensée, seulement un écho. Flaubert l’avait vu avec une ironie cruelle : Bouvard et Pécuchet accumulent les savoirs comme on empile des livres, mais ne produisent que des idées reçues. Ils ne pensent pas. Ils répètent.

Nos opinions ressemblent parfois à cela : un conformisme qui se donne les airs du courage.

On parle de courant d’opinion. Mais que charrie-t-il, ce courant ? Et où nous emporte-t-il, sinon vers nous-mêmes, sans jamais nous y conduire ?

Penser demande du temps. Du silence. Une forme de retrait. Avoir une opinion, c’est rapide. Penser, c’est lent. Or dans ce monde pressé, on a choisi la vitesse. Alors, peut-être, un seul exercice modeste et exigeant, une forme d’élégance intérieure : résister à la tentation d’avoir un avis sur tout. Apprendre à suspendre. À laisser place. À ne pas immédiatement combler le silence. Apprendre à hésiter, non par faiblesse, mais pour laisser advenir. Car c’est dans cet intervalle, dans ce presque rien, que la pensée commencera à naître.

Et, peut-être aussi autre chose. Une qualité de présence, une attention plus juste. Un rapport au monde moins restreint, moins tranché. Alors, doucement, sans bruit, apprendre à aimer plus et à juger moins. Tout un programme, mais peut-être déjà passible de délit d’opinion.

Jean DUMONTEIL

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Annick Drogou
Annick Drogou
- études de Langues Anciennes, agrégation de Grammaire incluse. - professeur, surtout de Grec. - goût immodéré pour les mots. - curiosité inassouvie pour tous les savoirs. - écritures variées, Grammaire, sectes, Croqueurs de pommes, ateliers d’écriture, théâtre, poésie en lien avec la peinture et la sculpture. - beaucoup d’articles et quelques livres publiés. - vingt-trois années de Maçonnerie au Droit Humain. - une inaptitude incurable pour le conformisme.

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