Avertissement
Le pluriel est utilisé car, au singulier, passion a un sens religieux référant à la mort du Christ : « Souffrances, supplices qui précédèrent et accompagnèrent la mort de Jésus-Christ » (Lexilogos). Cette acception n’est pas examinée ici bien que, dans certains rituels, on évoque la « passion de notre Seigneur Jésus-Christ son cher fils ».
« La passion est ce qui trouble l’âme et nous empêche d’accomplir notre devoir » (Jacqueline Lagrée, Le néostoïcisme). « Et sur mes passions ma raison souveraine
Eût blâmé mes soupirs et dissipé ma haine » Corneille, Polyeucte, 1641.
Au sens ancien, la passion nomme les phénomènes passifs de l’âme, c’est-à-dire tout ce qui est subi (du latin passio, action de supporter, de subir, de souffrir). On utiliserait aujourd’hui le mot émotion primaire : joie, colère, peur, tristesse, dégoût, surprise… ce que gère le cortex préfrontal « chaud ». L’opposé est donc la volonté qui est action gérée par le cortex préfrontal « froid ».

Au sens moderne, les passions désignent les inclinations non maîtrisables, en fait toute rupture de l’équilibre psychologique. L’homme est perçu comme rationnel, libre, moral également, au centre de son monde, faute de ne plus l’être pour l’Univers entier. Comme l’empereur Auguste, l’homme moderne doit dire : « Je suis maître de moi comme de l’univers » (Corneille, Cinna).
Vaincre ses passions
La franc-maçonnerie a choisi la voie des stoïciens : « parvenir par un effort de préparation personnel à se libérer des passions du monde profane ». Les passions sont mauvaises, elles perturbent la réflexion. « Elles déshonorent l’homme et le laisse incapable » dit le rituel. Le philosophe comme le franc-maçon repousse et lutte contre ces dérèglements de l’entendement. Si le monde est ordonné, la sagesse est de consentir à ce qui m’est donné de vivre. « Si tu aimes un pot de terre, dis-toi: « J’aime un pot de terre. » S’il se casse, tu n’en feras pas une maladie. En serrant dans tes bras ton enfant ou ta femme, dis-toi : « J’embrasse un être humain. » S’ils viennent à mourir, tu n’en seras pas autrement bouleversé » (Le « Manuel » d’Épictète).
La franc-maçonnerie dit : « Il vous faudra combattre les passions qui déshonorent l’homme et le rendent si infirme ; il vous faudra pratiquer les vertus les plus nobles et les plus solidaires » (Rituel d’initiation) quand Montaigne écrit : « L’impression des passions ne demeure pas en lui superficielle ; mais va pénétrant jusqu’au siège de sa raison, l’infectant et la corrompant » (Essais, 1580).
Pour la franc-maçonnerie, les passions sont mauvaises et voisinent avec les erreurs et les préjugés. Elles « déshonorent l’homme et le rendent si infirme. ». « Les passions qui s’élèvent et éblouissent de leur fumée l’œil de la raison » (Guillaume du Vair, 1556-1621, De la sainte philosophie morale des stoïques).
Bien sûr, le philosophe considère négativement les passions, mais il réfère aux émotions. Pour Spinoza, elles n’apportent aucune joie, ce moteur de l’appétit de vivre. Elles engendrent violence et inconduites. Elles mènent à des comportements qui paraissent étranger à son auteur. La voie à suivre est bien simple : les dominer, « acquérir un pouvoir absolu sur ses passions » (Descartes, Les passions de l’âme). S’appuyant sur l’exemple du chien de chasse qui a appris à ne plus courir après la perdrix aperçue et à ne plus craindre le bruit du fusil, il est convaincu que « puisqu’on peut, avec un peu d’industrie, changer les mouvements du cerveau dans les animaux dépourvus de raison, il est évident qu’on le peut encore mieux dans les hommes, et que ceux même qui ont les plus faibles âmes pourraient acquérir un empire très absolu sur toutes leurs passions, si on employait assez d’industrie à les dresser et à les conduire. »

Kant qui y voit une pathologie nécessitant « un médecin[1] qui soigne l’âme de l’intérieur ou de l’extérieur, qui sache pour en prescrire le plus souvent, non pas une cure radicale, mais presque toujours des médicaments palliatifs » (Anthropologie du point de vue pragmatique).
La scansion de la cérémonie d’initiation est l’injonction « Combat tes passions ». C’est un appel philosophique à la raison qui paraît aussi une invitation à se conformer aux usages de l’ordre. Cette disposition ordonnée, faite d’équerres au sol et de fermeture du cercle de la L. sur elle-même conduit à un isolement qui laisse les rumeurs du monde à la porte. Sagesse collective pour une pensée bien unifiée. Les pierres sont assemblées, très bien ajustées mais parce qu’elles sont conformes : une seule mesure.
Vivre avec ses passions
« Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à une égratignure de mon doigt » Hume, Traité de la nature humaine, 1739.
Préférer la destruction du monde entier à une égratignure de son doigt, comment un philosophe a-t-il pu penser cela ? Le débonnaire Hume est un provocateur à penser qui va ébranler Kant dans ses certitudes. « La raison est, et elle ne peut qu’être l’esclave des passions ; elle ne peut prétendre à d’autre rôle qu’à servir et qu’à leur obéir » (David Hume,Traité de la nature humaine). Pour lui, raison et passion ne relèvent pas du même ordre. La raison est inactive, un simple pouvoir théorique sans conséquences pratiques. Comme une passion ne peut jamais être considérée comme déraisonnable, « il est impossible que la raison et la passion puissent jamais s’opposer l’une à l’autre et se disputer le commandement de la volonté et des actes » (Traité de la nature humaine). Pour l’action, les passions sont le moteur de la volonté et fixent les objectifs ; le rôle de la raison se limite à discerner ce qui est utile et les moyens à mettre en œuvre. De même, pour la morale, la raison est impuissante. Cette dernière peut juger, comprendre, bâtir des représentations théoriques, mais elle ne guide pas les actes. Elle ne fait qu’accompagner le désir d’agir et la volonté, sans fournir de motifs d’action. L’Homo œconomicus de Hume est guidé par sa passion irrépressible d’accumuler et non, comme celui des économistes Walras ou Marshall, par la raison. Le droit de propriété est une trouvaille de la société pour encadrer la volonté de richesses. L’amour du gain est après tout plus acceptable que l’envie ou la vengeance. Ce qui s’est longtemps appelé avarice ou cupidité se nomme désormais intérêt. « Rien ne peut contrarier ou freiner l’élan de la passion qu’un élan contraire. Le magistrat ne peut remédier à un vice que par un autre et préférer ce qui nuit le moins à la société. »
Vivre avec passion
« Rien de grand ne s’est jamais accompli dans le monde sans passion » (Hegel, La raison dans l’histoire).
Et d’ajouter « Les passions constituent l’élément actif. Elles ne sont pas toujours opposées à l’ordre éthique ; bien au contraire, elles réalisent l’Universel. » Comment Hegel ose-t-il réhabiliter ainsi les passions ? Démonstration par ce qu’il appelle « la ruse de la raison » :
1 L’histoire des hommes tend vers la réalisation de la liberté et de la Raison, idées abstraites ; elles n’ont pas de mains pour construire des cathédrales ou renverser des empires.
2 Les hommes n’agissent pas par altruisme, mais de manière intéressée, pour satisfaire leurs passions justement. César, Gengis Khan, Christophe Colomb, Napoléon sont mus par des passions dévorantes (ambition, gloire, désir de puissance). Mais en suivant ces passions, ces buts égoïstes, ils accomplissent sans le savoir quelque chose qui les dépasse. Il y a donc ruse de la raison au sens où la raison utilise les passions humaines pour se réaliser à travers elles. Dans ces « ruses de la raison », on retrouve quelque chose de la main invisible d’Adam Smith ou, pour le franc-maçon, celle du Grand Architecte de l’Univers. Et notre F. Voltaire d’ajouter : « Moi, comme don Quichotte, je m’invente des passions pour m’exercer ».
La raison est le principe qui rend l’histoire intelligible mais ce sont les passions qui lui fournissent son énergie créatrice
Issue des Lumières, la franc-maçonnerie devrait faire sienne la maxime de Diderot : « La raison sans les passions serait presque un roi sans sujets » (Essai sur les règnes de Claude et Néron).
« Qui ôte toutes les passions ôte toutes les vertus. Il n’y a point de victoire, où il n’y a point de combat » (Cardinal Bona, 1609-1674, Guide du chemin du ciel).
Bibliographie
Richard Lévy, Cortex, Albin Michel 2025.
[1] Claude Galien (131-201) le grand médecin grec a écrit un célèbre Traité des passions.
