L’article publié par M Le Mag du Monde remet l’affaire Athanor – Loge de La GL-AMF, dite L’Alliance – au premier plan. Mais au-delà du vertige judiciaire, ce dossier oblige la franc-maçonnerie à regarder en face une question plus grave encore.

Que se passe-t-il lorsque le langage de la fraternité, de la discrétion et de la confiance est détourné au profit de la violence, de l’entre-soi et de l’abus de pouvoir ?

Depuis plusieurs années, 450.fm suit cette affaire tentaculaire, de ses premiers rebondissements judiciaires à son retour aujourd’hui dans la grande presse nationale.
Après les alertes publiées en 2022 et 2023, puis les articles de 2025 sur Laurent Pasquali et sur le renvoi aux assises, le papier du Monde du 21 mars 2026 agit comme un rappel brutal.
Non, Athanor n’est pas un mauvais feuilleton achevé

Non, cette affaire n’a pas disparu dans les marges de l’actualité. Elle revient, lourde de ses morts, de ses cibles, de ses complicités alléguées et de la honte qu’elle projette sur toute la franc-maçonnerie lorsque certains de ses mots sont profanés par des pratiques qui leur sont radicalement étrangères.
Les faits, tels qu’ils ressortent des enquêtes de presse récentes, sont d’une gravité exceptionnelle
Le Monde décrit une officine criminelle dont plusieurs protagonistes se sont connus au sein d’Athanor, une loge de Puteaux dans les Hauts-de-Seine. Vingt-deux accusés, aux profils très divers, doivent comparaître devant les assises de Paris dans un procès annoncé comme fleuve.

L’affaire remonte à l’été 2020, après l’interpellation à Créteil de deux hommes armés, liés à la DGSE sans être en mission, alors qu’une femme chef d’entreprise, Marie-Hélène Dini, apparaissait comme cible d’un projet criminel. Au fil de l’enquête ont émergé d’autres dossiers, d’autres violences, d’autres projets, jusqu’à composer cette nébuleuse où se croisent anciens agents, intermédiaires, exécutants et commanditaires présumés.
Parmi les noms qui hantent ce dossier, celui de Laurent Pasquali demeure l’un des plus tragiques

Le Monde rappelle que la mort du pilote automobile corse s’inscrit dans les ramifications de l’affaire, tandis que 450.fm soulignait déjà, fin 2025, combien cette disparition pesait sur le seuil du procès à venir. À côté de ce meurtre, l’instruction évoque aussi d’autres cibles, du monde du coaching à celui de l’entreprise, jusqu’à un syndicaliste qualifié de gênant. Cette pluralité des profils dit quelque chose d’essentiel. Nous ne sommes pas face à un simple conflit interne ni à une querelle de personnes. Nous sommes face à un système présumé où des liens de réseau, des complicités d’opportunité et une culture de l’impunité semblent avoir trouvé, selon les accusations, un terrain de circulation.
C’est ici que le nom même d’Athanor devient insoutenable.

Dans la langue hermétique, l’athanor désigne le four philosophique, le lieu de la lente transmutation, de la patience du feu, du travail intérieur qui consume les scories pour laisser paraître une matière plus pure. Qu’un tel nom se retrouve attaché, dans l’espace public, à des projets criminels, à des filatures, à des intimidations, à des passages à tabac ou à des assassinats présumés, voilà ce qui donne à cette affaire sa portée symbolique la plus sombre. L’athanor n’est plus alors le foyer de la rectification intérieure. Il devient l’image inversée de l’œuvre, le four noir où les passions profanes, l’argent, le ressentiment et le goût du pouvoir consument jusqu’au sens même de la fraternité.
Cette lecture symbolique, 450.fm l’avait déjà posée en décembre 2025, et elle demeure au cœur du scandale.
Il faut le redire avec netteté. Ce procès n’est pas celui de la franc-maçonnerie

Il est celui d’individus présumés innocents tant qu’ils n’ont pas été jugés, et celui d’un possible détournement de l’appartenance maçonnique à des fins radicalement contraires à son esprit. Mais il serait tout aussi irresponsable de se réfugier dans cette seule formule. Car l’opinion publique, elle, ne raisonne pas en subtilités institutionnelles. Lorsqu’un atelier maçonnique est décrit comme l’un des lieux de rencontre d’une telle mécanique, c’est l’ensemble des obédiences qui se retrouve renvoyé au vieux théâtre du soupçon. Athanor ravive ainsi l’imaginaire antimaçonnique le plus commode, celui des réseaux opaques, des protections croisées, des services rendus dans l’ombre et des fidélités de clan. Ce n’est pas juste. Mais c’est ainsi. Et c’est précisément pour cela que le silence, l’embarras ou les formules minimisantes ne suffisent jamais.
La question institutionnelle, dès lors, ne peut être évitée

Nos précédents articles ont clairement rappelé que la loge Athanor relevait de la Grande Loge de l’Alliance Maçonnique Française (GL-AMF), dite L’Alliance, et que cette appartenance ne pouvait être effacée d’un revers de main dès lors que l’affaire prenait une telle ampleur. Des comptes rendus antérieurs faisaient état d’une suspension conservatoire de la loge et de ses membres, puis d’une fermeture de l’atelier.

Cela ne signifie évidemment pas que l’obédience soit pénalement impliquée comme personne morale. Mais cela signifie qu’une obédience est toujours interrogée, dans de telles circonstances, sur sa vigilance, ses mécanismes d’alerte, sa capacité à repérer les dérives et à séparer clairement la fraternité initiatique des sociabilités de réseau ou des intérêts profanes.
On se souvient aussi du communiqué du 5 février 2021 diffusé par le Grand Secrétariat de la GLNF. Signé par Yves Pennes, alors Grand Secrétaire et aujourd’hui Grand Maître de la GLNF.


Ce texte rappelait qu’aucune loge Athanor n’existait dans les registres métropolitains de la GLNF, tout en indiquant que deux noms correspondant possiblement à des protagonistes avaient été retrouvés dans ses archives jusqu’en 2012, sans fonction significative et sans contact ultérieur avec l’obédience. Cette réaction, nette et publique, disait déjà une vérité simple. Lorsqu’une affaire de cette nature éclate, une obédience ne protège pas la franc-maçonnerie en se taisant.

Elle la protège en parlant juste, en vérifiant, en distinguant, en rappelant les faits et en refusant l’amalgame comme la complaisance (source Le Blog des Spiritualités de Jean-Laurent Turbet).
En son temps, d’autres Obédiences ont d’ailleurs aussi communiqué sur cette plus qu’étrange affaire…
Le procès qui s’ouvre ne dira pas seulement le droit
Il agira aussi comme un miroir. Un miroir brutal, parfois déformant, mais un miroir tout de même. Il renverra les obédiences à leurs devoirs de discernement. Il rappellera que la fraternité n’est jamais une immunité. Il montrera que la discrétion maçonnique n’a rien à voir avec l’opacité, que la solidarité n’a rien à voir avec la protection de l’injustifiable, et qu’un temple cesse d’être un lieu d’élévation dès lors qu’il laisse entrer, sans les combattre, les passions de domination, les intérêts de bande et les faux prestiges du monde profane. L’affaire Athanor n’est donc pas seulement un dossier criminel. Elle est, pour tous les francs-maçons sincères, une épreuve de vérité.
Quand le feu symbolique ne purifie plus, il brûle

Et lorsqu’une (respectable) loge devient l’ombre d’elle-même, c’est toute la franc-maçonnerie qui doit redire, plus fermement encore, qu’aucune fraternité véritable ne peut jamais servir de refuge à la violence.

Le Canard enchaîné du 24 février 2021, revenait, lui aussi, sur « l’affaire des barbouzes et des francs-maçons » dans un article satiriquement intitulé « Derrière les Blaireaux des légendes, des tentatives d'assassinat en série ». Nous ne doutons pas que le volatil reviendra, le moment venu, que cette rocambolesque et très triste affaire. À suivre, donc…
