Avec son deuxième numéro, la Revue d’histoire de la Franc-Maçonnerie confirme qu’elle n’est ni une parenthèse savante ni un exercice d’archives réservé à quelques spécialistes. Elle devient un lieu de mise en lumière, de réinterprétation et de transmission.

Après un premier volume déjà très fort consacré aux grandes secousses du XXe siècle maçonnique, cette nouvelle livraison élargit le cercle, interroge les rapports avec l’Église, revisite l’Égypte rêvée des loges, éclaire les généalogies écossaises, traverse les recompositions de 1804, relit l’antimaçonnisme américain et donne une place majeure à l’histoire de la Franc-Maçonnerie féminine.
Dans cet ensemble dense, le texte de Françoise Moreillon s’impose comme l’un des plus justes et des plus féconds.
Le deuxième numéro de la Revue d’histoire de la Franc-Maçonnerie était attendu parce que le premier avait établi d’emblée une tenue rare
Il ne se contentait pas d’aligner des études. Il donnait un souffle. Il affrontait des moments décisifs et parfois douloureux de l’histoire de la Grande Loge de France, la Résistance et les persécutions de la guerre, le retour du Volume de la Loi Sacrée en 1953, la crise de 1964, les formes du discours antimaçonnique au XXe siècle. Il y avait déjà là une méthode et presque une éthique. Refuser l’histoire réduite à la commémoration. Refuser le confort des récits trop lisses. Faire de la mémoire un exercice de vérité.

Ce nouveau volume confirme pleinement cette orientation
Il la déploie avec davantage d’ampleur encore. Sous l’impulsion essentielle de Christophe Bourseiller, cette revue prend peu à peu la forme d’un atelier de conscience historique. Son action est ici décisive. Non seulement par la direction éditoriale, mais par la tonalité même qu’il donne à l’entreprise. Il faut lui reconnaître d’avoir compris qu’en matière maçonnique l’histoire ne vaut que si elle demeure vivante, traversée par des questions, des tensions, des fidélités éprouvées. Le passé n’est pas convoqué pour rassurer. Il l’est pour instruire, parfois pour inquiéter, toujours pour approfondir. Christophe Bourseiller apporte à cette revue une exigence de lisibilité sans appauvrissement, une curiosité intellectuelle réelle et ce goût des zones de friction où une institution révèle sa profondeur véritable.

L’ensemble impressionne par sa cohérence secrète
Les textes consacrés aux rapports entre la Grande Loge de France et l’Église catholique au XXe siècle, puis à la question des francs-maçons catholiques français, sanctionnés ou non, ouvrent un champ d’une grande intensité. Il ne s’agit pas seulement d’examiner des incompatibilités doctrinales ou disciplinaires. Il s’agit de comprendre comment, dans l’histoire occidentale, la liberté initiatique et l’autorité religieuse ont pu se regarder, se craindre, parfois se frôler, rarement se comprendre.

Le chapitre consacré à Clément XII, « inconnu trop connu », rappelle que certaines condamnations fondatrices ont longtemps structuré l’imaginaire hostile à la franc-maçonnerie.

L’étude de la lettre d’Albert Lantoine au Souverain Pontife par Jean-Laurent Turbet ajoute à cette séquence une épaisseur subtile. Elle montre qu’entre l’anathème et le dialogue manqué, entre l’institution et la conscience, il existe toute une gamme de gestes intellectuels qui disent la complexité du monde maçonnique.
Viennent ensuite les pages sur l’Égypte en franc-maçonnerie et sur cette « fausse Égypte » qui n’en diffuse pas moins de « vraies lumières »

Ces textes comptent parmi les plus stimulants du volume. Ils rappellent que la vérité symbolique ne se laisse pas toujours réduire à la stricte vérité historique. L’Égypte maçonnique est un continent imaginaire, un miroir d’archaïsme, de sagesse, d’initiation et de renaissance. Même lorsqu’elle relève d’une reconstruction, d’une projection, d’un rêve occidental sur l’antique, elle révèle quelque chose d’authentique sur le désir maçonnique de remonter aux sources. Elle dit cette nostalgie d’un commencement plus ancien que soi, d’une science sacrée que les siècles auraient dispersée. À ce titre, ces études touchent au cœur d’une sensibilité ésotérique profonde. Elles montrent comment l’erreur généalogique elle-même peut devenir révélatrice lorsqu’elle manifeste une vérité de l’âme.
Le vaste ensemble consacré à 1804 donne à la revue une assise institutionnelle très précieuse

Le Concordat, le paysage maçonnique en France à la veille de la fondation du Suprême Conseil de France, les dynamiques d’organisation et de refondation composent un grand moment de clarification. Ces pages ne relèvent pas seulement de l’érudition structurelle. Elles nous aident à comprendre comment les formes obédientielles et les filiations rituelles se fabriquent dans l’histoire réelle, c’est-à-dire dans la négociation, la concurrence, l’adaptation, la recherche de légitimité.

Le DELTA d’Alger prolonge admirablement cette perspective en déplaçant le regard vers un autre territoire, une autre durée, une autre vitalité de l’écossisme. Ce chapitre possède une véritable force de présence. Il rappelle que la géographie maçonnique est aussi une histoire de circulations, d’enracinements, d’inventions locales et de fidélités transportées au loin.
L’affaire Morgan et le « parti antimaçonnique » américain introduisent un changement d’atmosphère salutaire
Avec ce texte, la revue montre que l’antimaçonnisme ne naît pas seulement dans les polémologies confessionnelles européennes. Il surgit aussi dans le champ politique moderne, dans la démocratie, dans la presse, dans la fabrication du soupçon public. Cette affaire est exemplaire parce qu’elle donne à voir la manière dont la franc-maçonnerie peut devenir l’objet d’une cristallisation fantasmatique, à la fois sociale, morale et électorale.

Quant au chapitre sur l’influence des Jésuites sur les discours de Ramsay, il éclaire utilement un point souvent simplifié ou figé dans la répétition. Il invite à reprendre les généalogies intellectuelles avec plus de finesse, à mesurer les passerelles, les échos, les inflexions spirituelles et rhétoriques. Enfin, la vie d’une loge de la Grande Loge symbolique écossaise achève le volume sur une note d’incarnation. Après les doctrines, les conflits, les transferts symboliques et les reconstructions institutionnelles, voici le grain vivant de l’expérience collective. Une loge n’est jamais un concept. Elle est un rythme, une discipline, une parole en travail, une fraternité confrontée au temps.
Mais au milieu de cette constellation très riche, le texte de Françoise Moreillon retient tout particulièrement l’attention

Non parce qu’il flatterait une sensibilité contemporaine par facilité, mais parce qu’il atteint à une vérité profonde de l’histoire maçonnique. En retraçant la lente émergence de la souveraineté féminine, Françoise Moreillon ne raconte pas seulement la naissance d’une autonomie obédientielle. Elle restitue une conquête intérieure. Son étude possède une gravité calme, une netteté sans raideur, une profondeur qui vient de ce qu’elle ne sépare jamais les formes rituelles, les institutions et les aspirations spirituelles.
Ce qu’elle montre avec beaucoup de force, c’est que la Franc-Maçonnerie féminine n’a pas eu à mendier sa légitimité. Elle l’a construite. Elle l’a façonnée dans la durée, dans la patience, dans le travail, dans la fidélité à une exigence de perfectionnement qui ne devait sa mesure ni à l’imitation ni au ressentiment. Cette histoire n’est pas celle d’une concession. C’est celle d’une maturation. Le féminin maçonnique n’apparaît pas ici comme une variante périphérique, mais comme une modalité pleine et entière de l’initiation. En cela, le texte de Françoise Moreillon a une portée bien plus vaste que son seul objet apparent. Il oblige à penser la tradition non comme un héritage distribué d’en haut, mais comme une construction de dignité.
Les passages consacrés aux loges d’adoption, aux mutations rituelles, aux changements d’appellation, aux ajustements symboliques, à l’appropriation progressive du REAA, puis à l’ouverture à d’autres rites, sont d’une grande importance.
Ils disent que la souveraineté n’est pas un slogan juridique

Elle est un état de maturité initiatique. Françoise Moreillon met admirablement en évidence ce mouvement par lequel les sœurs passent d’un espace longtemps encadré à une autorité spirituelle pleinement assumée. Dans cette lente élaboration, les noms de Jeanne Van Migom, de Suzanne Galland, de Marie Bernard Leroy et d’autres figures pionnières prennent une résonance particulière. Ils incarnent une volonté de s’accomplir selon une voie propre, sans se dissoudre dans le modèle masculin ni se couper des grandes sources traditionnelles.
L’une des beautés majeures de cette étude tient à ce qu’elle refuse les oppositions trop pauvres
Le féminin n’y est jamais pensé contre le masculin dans une logique de rivalité. Il est pensé comme puissance initiatique irréductible, comme voix propre, comme manière singulière d’assumer la liberté, la discipline, l’élévation et l’œuvre de transformation. À ce titre, le texte de Françoise Moreillon rejoint une question plus vaste, presque anthropologique et spirituelle. Qu’est-ce qu’une institution initiatique fait de la différence humaine lorsqu’elle prétend conduire à l’universel. La réponse implicite de ces pages est lumineuse. L’universel n’abolit pas les voix. Il les ordonne sans les réduire.
Il faut aussi souligner la très grande intelligence avec laquelle Françoise Moreillon articule la question de la souveraineté à celle de l’ouverture

Car une obédience devenue maîtresse de sa forme n’a nul besoin de s’enfermer. L’ouverture progressive aux autres rites, l’intérêt pour les sources plus lointaines, la capacité à travailler des traditions diverses sans perdre sa cohérence montrent qu’une identité maçonnique véritablement fondée peut respirer largement.
C’est peut-être là le point le plus initiatique de tout l’article. Devenir soi n’est pas se rétrécir. C’est se rendre apte à recevoir davantage.
Ce deuxième numéro de la Revue d’histoire de la Franc-Maçonnerie réussit ainsi un pari difficile

Il parle d’institutions sans sécheresse. Il parle d’idées sans abstraction flottante. Il parle de conflits sans goût de querelle. Il parle de tradition sans immobilité. Il donne le sentiment qu’une mémoire maçonnique française peut encore se penser elle-même avec sérieux, ampleur et profondeur. C’est beaucoup. C’est même rare. Et c’est sans doute pour cela que cette revue compte déjà. Elle ne se borne pas à conserver. Elle travaille. Elle éclaire. Elle relie.
Avec ce second volume, la Revue d’histoire de la Franc-Maçonnerie s’affirme comme un lieu où la mémoire ne s’endort pas dans la vitrine des certitudes. Elle redevient une matière ardente, une matière à penser, à transmettre et à méditer. Et si plusieurs contributions méritent l’attention la plus soutenue, celle de Françoise Moreillon demeure comme l’un des sommets de l’ensemble, parce qu’elle restitue à la Franc-Maçonnerie féminine ce qui lui revient pleinement, non un supplément d’histoire, mais une souveraineté de lumière.

Revue d’histoire de la Franc-Maçonnerie N°2 2026
Commission Histoire – Loge nationale de recherche Marquis de La Fayette de la Grande Loge de France – Éditions Numérilivre, N°2, 2026, 264 pages, 20 €
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