Mon couvert au banquet de Platon

Pour que les mythes et les légendes vivent, il faut sans cesse les raconter ! En l’occurrence, le Banquet est un ouvrage de Platon (428-347 av JC) constitué des discours imaginaires qu’il fait tenir à six de ses confrères de l’époque, sur le thème de l’Amour. Par Banquet, il faut entendre ici « déjeuner-débat » par petites tables, une sorte de symposium où chacun, selon son ressenti et son imagination, est censé donner un avis spécifique.

A savoir :

PHÈDRE glorifie l’Amour en tant que valeur formatrice qui conduit les amants à se « surpasser » pour s’apprécier mutuellement.

PAUSANIAS distingue deux types d’affection : l’Amour sensuel incarné par une déesse Aphrodite terrestre et l’Amour spirituel personnifié par une déesse Aphrodite céleste.

ERYXYMAQUE, saisi par quelque grandiosité, élargit l’Amour au Cosmos tout entier ! Il l’érige ainsi en « principe universel ». Il voit en poète une harmonie qui s’étend de la santé corporelle des êtres humains à une ronde musicale des astres dans le ciel !

AGATHON, plus sobre dans sa réflexion, institue l’Amour en Perfection suprême. En ce sens, ajouter un commentaire serait superflu.

SOCRATE pour sa part, rapporte la pensée de la prêtresse DIOTIME DE MANTINÉE (seule « femme de lettres » existante évoquée lors de ce Banquet) qui voit dans le dieu EROS, l’être en recherche de plénitude. Partant, cette quête, qui n’est pas possession mais désir de possession, définit la philosophie non comme sagesse mais « amour de la sagesse »

ARISTOPHANE, quant à lui, présente un mythe : Au commencement, les humains étaient des êtres doubles, à la fois hommes, femmes et androgynes. De forme ronde, ils avaient deux visages, quatre bras et quatre jambes. Pris de vanité, ils voulurent escalader le ciel pour rejoindre Zeus, Celui-ci, pour les punir de cette prétention, les coupa en deux, de la tête aux pieds. Depuis, les deux moitiés se recherchent désespérément. Elles passent leur vie à quêter la partie manquante. L’âme sœur. Telle est la nature du désir amoureux selon Aristophane : reconstituer l’unité perdue !

Le « MANQUE », c’est quoi ?

La fiction autorise. Je me suis permis d’entrer dans le récit. Installé à une table voisine, en quelque sorte, invité clandestin, je suis tout ouïe et il me semble bien que le discours d’Aristophane, inventé par Platon, est le plus « percutant » de ce banquet. Et même le « centre de réflexion » !

On retrouve ainsi, « cette recherche du MANQUE » – ce besoin du complément – dans beaucoup de cultures, sous diverses formes. A commencer par la Bible : « Il n’est pas bon que l’Homme soit seul », dit le Créateur. Quand Adam, tournant en rond dans son jardin, se plaint de cette solitude, Dieu créé la femme. D’une côte prélevée à Adam naît alors Eve. Et qui dit femme, dit mère, source de la vie pour tout être humain.

Une parabole qui tend à prouver, depuis le premier matin de l’Homo Solus, l’incomplétude humaine native. Dès qu’il est expulsé du ventre maternel, son cerveau se met en mode « recherche inconsciente ». Son désir permanent est de « remonter à la source » pour retrouver ce « refuge», cette sécurité initiale, cette protection, ce bonheur primordial !

Le Manque est donc à l’évidence, frustration. Pour rester dans le cadre du mythe, nous sommes devant une moitié en demande de l’autre moitié, de son double (« de ma moitié d’orange », comme disent certains couples). L’âme est coupée en deux, en recherche de « l’âme sœur ». Par extension, la psychanalyse, science des profondeurs, « renvoie » l’individu, que chacun, chacune de nous est, à ce couple que nous formions avec notre mère avant notre naissance (première femme pour chaque homme).

AIMER, mode d’emploi

Cette « absence d’une partie de soi-même », génératrice d’une attente sans fin, peut parfois générer une angoisse particulière (chez qui le MOI ne se contente pas d’être SOI, dirait Freud, qui sait) : la névrose d’abandon (ou névrose abandonnique). Cette pathologie de l’affect est effectivement une réalité pour certains, certaines, notamment pour ceux et celles qui ont été « un enfant non désiré ». Cette révélation, même tardive, peut être traumatisante. Partant, la médecine se méfie, à raison, de la pratique des « mères porteuses ». Les enfants qui en résultent sont à même d’être ensuite, en longue recherche douloureuse d’identité.

Ce thème de l’abandon, donc en l’espèce de la recherche parentale, parfois à vie, évoque une errance, qui deviendra, presque miraculeusement, « cohérence », si par bonheur immense, le parent est retrouvé !

 Moralité : le métier de parent (bien ou mal fait), selon les cas, est difficile. La parole parentale s’imprime dans le cerveau de l’enfant (ou de l’adulte) et devient parfois, éventuellement sous la forme de proverbes inadéquats ou mal interprétés, « injonction » ou « destin ». Affubler un enfant d’un sobriquet (tel « trop tôt venu » ou « sans toi en ferait ») à l’issue d’un joyeux repas familial bien arrosé, n’est pas un humour du meilleur goût et peut être involontairement dommageable. Même quand l’Amour filial est présent ! Nous le savons, proverbe n’est pas vérité. Le mythe non plus !

Toujours sous l’angle analytique, nous redécouvrons ce thème du MANQUE en Amour, dans la formule espiègle du psychiatre Jacques Lacan « Aimer, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ». C’est à dire offrir aussi précisément (en toute humilité !) mes manques, mes faiblesses, ma timidité, mes fragilités, à l’autre… qui serait plutôt à même d’attendre d’entrée plutôt mes « richesses intérieures », ma force, ma résistance, mon éloquence, mon humour. Autant de qualités certes attendues d’un homme, comme d’une femme.

N’avons-nous tendance – ne nous le cachons pas – à nous présenter généralement sous notre meilleur jour. En recherche d’emploi, par exemple. Mais je pense que Lacan « force le trait » ici. Et que son propos, qui joue sur la subtilité de la langue, est provocateur. Nous pouvons précisément être bienveillant, sensible, et apprécier ce qui peut paraître chez l’être aimé une fragilité et dont l’autre nom est la délicatesse !

A propos du libre-arbitre

Revenons au mythe d’Aristophane et à la forme ronde, circulaire, des premiers humains fantasmés. Comme par hasard, le cercle est devenu le symbole de l’Amour. Et l’alliance, de même forme, le symbole du mariage.

Vu qu’il « il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous (aurait dit Paul Éluard) et que tout à une cause (selon Spinoza : « tout suit un enchainement nécessaire de cause à effet «), il ne nous resterait plus qu’à penser, comme ce dernier que tout, dans notre vie, est déterminé ! Nietzsche lui-même souscrit à ce principe avec son concept (Amor Fati) : Il s’agirait, selon lui, d’AIMER LA VIE telle qu’elle se présente et donc d’accepter son destin, donc tracé. Tout serait Fatalité – programmé d’avance – ce qui exclurait volonté et donc libre arbitre !

Les philosophes des Lumières se sont vraiment trompés en pensant que le progrès matériel entrainerait le progrès moral. L’invention de la machine à vapeur en 1712 (par l’anglais Thomas Newcomen et de l’électricité en 1879 (l’américain Thomas Edison) n’a pas empêché ensuite le Stalinisme, le Nazisme et l’épouvantable Holocauste. L’invention de l’informatique (1936) et de l’intelligence artificielle (1955) n’a pas évité huit génocides (de 1904 à 2003) : Namibie 1904, Arménie 1915, Allemagne nazie 194I-1945, Tsiganes 1941-1945, Cambodge 1975-1979, Rwanda 1994, Bosnie 1995, Soudan 2003.

 Toutes les avancées technologiques les plus récentes ne font pas oublier non plus, les odieux massacres en Israël du 7 octobre 2023 !

 En revanche, il peut être mis au crédit du progrès, scientifique en l’occurrence, une importante découverte : il démontre, par observations et expériences, depuis les années 1960, que l’être humain n’est pas uniquement le fruit de son patrimoine génétique mais également de son comportement social et sociétal. Sa volonté et sa responsabilité sont donc clairement mises en cause. Il possède bien, consciemment, une part de libre-arbitre. Spinoza et Nietzsche, tout très grands philosophes qu’ils demeurent, ont fait erreur, eux aussi, sur ce point. « Un homme, ça s’empêche ! » fait dire Albert Camus à l’un de ses personnages dans son roman « Le premier Homme ». L’éthique est dans la retenue.

 Nous n’avons pas encore de « Centre de l’Amour » dans le cerveau (comme il y existe un « Centre de la respiration »). Souhaitons que l’évolution darwinienne en dote, peut être, le « super Homo Sapiens » à venir !

Des êtres de désir

S’il apparaît finalement dans les six interventions des convives philosophes au banquet de Platon – surtout chez Aristophane – que l’Amour est à conquérir, donc effectivement que le désir est manque, notons que, au moins deux penseurs contemporains (Gilles Deleuze et Félix Guattari) pensent au contraire qu’il est une Force. Et non une absence. Pour eux, le Désirable, au delà même de la sexualité, devient élan, énergie, créativité.

 Partant, surgit ici une vision positive du monde qui nous rapproche de la franc-maçonnerie. Le Franc-maçon, la Franc-maçonne ne veulent pas diriger la société, mais la transformer. Acteurs du domaine associatif, êtres de désirs eux aussi, leur « vouloir » se cantonne à la transmission de valeurs. Transmettre, c’est à dire offrir le contenu de la trilogie républicaine. FRATERNITÉ et SORORITÉ (ouverture, écoute, courage, partage, bonté, etc) rappellent ici que nous sommes tous « frères et soeurs en humanité ».

 L’initié (e) est, individuellement, à l’image de la créature sphérique d’Aristophane, un « centre de raison » qui rayonne au sein de sa zone d’influence. C’est ainsi, en y ouvrant son cœur, qu’il, qu’elle grandit. Mais qui dit transmission, dit réception. Il, elle, doit pouvoir aussi confier ses propres états d’âme. Alors la loge se grandit à son tour à l’écoute de ses membres en leur transmettant les nutriments psychiques dont ils sont éventuellement en manque. La bonne parole soulage, la bonne oreille guérit.

 Certes la loge maçonnique n’est pas un lieu de psychothérapie (dit-on) mais une station-service où chacun, chacune vient donner et recevoir l’énergie précitée. On ne peut la transmettre au dehors du Temple qu’à l’aide d’une batterie rechargée à l’intérieur.  Je sais gré à Platon d’ avoir accepté mon couvert à son banquet studieux. Une occasion de réfléchir à ce thème sentimental, précisément proposé. Le sens même de la vie. Il n’est d’Amour que partagé.

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Gilbert Garibal
Gilbert Garibal
Gilbert Garibal, docteur en philosophie, psychosociologue et ancien psychanalyste en milieu hospitalier, est spécialisé dans l'écriture d'ouvrages pratiques sur le développement personnel, les faits de société et la franc-maçonnerie ( parus, entre autres, chez Marabout, Hachette, De Vecchi, Dangles, Dervy, Grancher, Numérilivre, Cosmogone), Il a écrit une trentaine d’ouvrages dont une quinzaine sur la franc-maçonnerie. Ses deux livres maçonniques récents sont : Une traversée de l’Art Royal ( Numérilivre - 2022) et La Franc-maçonnerie, une école de vie à découvrir (Cosmogone-2023).

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