Légendes de France ou d’ailleurs : « La Poule à poils » ou le merveilleux dans la basse-cour

Il arrive que les légendes ne surgissent ni d’un château en ruine, ni d’une forêt hantée, ni d’un rivage battu par les vents. Elles naissent parfois dans une ferme, au milieu des bêtes familières, là où le quotidien semble trop modeste pour accueillir le mystère.

Avec La Poule à poils, ouvrage publié en 1904, le peintre, sculpteur, dessinateur et illustrateur Auguste Vimar (1851-1916) fait d’une étrange aventure de basse-cour une fable savoureuse sur la différence, la métamorphose et la puissance d’étonnement du vivant.

Il y a dans les vieux récits populaires une leçon que notre temps oublie volontiers

Le merveilleux ne commence pas toujours dans l’extraordinaire éclatant. Il peut naître d’un simple décalage, d’une infime dissonance dans l’ordre des choses. La Poule à poils repose tout entière sur ce trouble léger et décisif. Yvonne, grosse poule de ferme, créature parfaitement ordinaire, voit un jour pousser des poils là où chacun attendait des plumes. L’événement semble minuscule. Il suffit pourtant à bouleverser tout un monde.

Car la basse-cour est un univers réglé

Chaque bête y tient son rôle, chaque apparence y confirme une habitude, chaque forme rassure parce qu’elle se répète. L’ordre du poulailler est moins savant qu’instinctif, mais il est implacable. Or voici qu’Yvonne échappe soudain à sa définition. Elle demeure poule, bien sûr, mais une poule devenue autre, une poule que l’on ne sait plus tout à fait nommer. Cette incertitude même fait entrer le récit dans la légende. Dès qu’un être familier cesse d’être parfaitement lisible, l’imaginaire se met en marche.

C’est là tout le charme du conte d’Auguste Vimar

Sous ses dehors de fantaisie animale, il met en scène l’une des plus anciennes expériences humaines, celle de l’apparition de l’inclassable. Yvonne devient une créature de seuil. Elle n’appartient plus entièrement à l’ordre rassurant du connu. Elle brouille les catégories. Elle dérange sans menacer. Elle étonne sans effrayer. Elle est cette figure discrètement monstrueuse au sens ancien du terme, non pas monstre d’épouvante, mais monstre de révélation, c’est-à-dire être qui montre quelque chose, qui force à regarder autrement ce que l’on croyait acquis.

La symbolique du récit est d’autant plus riche que la poule n’est pas, dans notre imaginaire, un animal prestigieux

Elle appartient au monde de l’humble et du terrestre. Elle gratte le sol, elle veille aux rythmes ordinaires de la ferme, elle accompagne la vie quotidienne plutôt qu’elle ne la transcende. L’aigle domine, le corbeau intrigue, le hibou médite. La poule, elle, demeure du côté du proche, du simple, du presque invisible. Et pourtant c’est précisément cette modestie qui rend sa métamorphose si éloquente. Le merveilleux ne choisit pas ici une créature noble ou spectaculaire. Il vient habiter l’ordinaire lui-même. Il révèle que le mystère peut surgir dans la plus familière des présences.

Le détail du poil, remplaçant la plume, mérite qu’on s’y arrête.

La plume appartient à l’oiseau, à la légèreté, à l’accord naturel entre le corps et l’air

Le poil évoque une autre matière, une autre logique du vivant, quelque chose de plus dense, de plus ambigu, de plus troublant dans son déplacement même. En remplaçant les plumes par des poils, le récit ne se contente pas d’inventer une curiosité. Il fabrique une créature hybride, un être de frontière, une figure qui déplace les lignes entre les règnes. Et c’est bien souvent ainsi que procèdent les légendes. Elles font vaciller les classements trop sûrs. Elles rappellent que le monde est plus poreux que ne le voudrait notre désir d’ordre.

Autour d’Yvonne, tout s’anime alors

Ce qui était banal devient événement. Ce qui passait inaperçu attire désormais les regards. La poule singulière devient phénomène. On la regarde, on la commente, on se presse autour d’elle, on veut comprendre, on s’étonne, on s’amuse, on s’agite. Toute l’aventure tient à cette montée progressive de la curiosité. Yvonne ne change pas seulement d’apparence. Elle change de statut. Elle passe de l’animal domestique à la figure exceptionnelle, de la présence de fond à l’objet d’attention, de la bête anonyme à l’attraction.

Ce passage est essentiel. Il dit quelque chose de profond sur le destin de l’étrange dans les sociétés humaines.

L’anomalie est d’abord perçue comme trouble

Puis elle devient spectacle. Ensuite elle peut devenir renommée. Ainsi la différence, qui déstabilise d’abord, finit parfois par produire fascination et mémoire. Ce renversement fait de La Poule à poils bien plus qu’un simple divertissement illustré. Le récit montre avec finesse comment un monde fermé sur ses habitudes apprend, bon gré mal gré, à faire une place à ce qu’il n’avait pas prévu.

Il faut aussi reconnaître à Auguste Vimar un talent rare, celui de faire sourire sans appauvrir son sujet

Son univers animalier est vivant, expressif, malicieux. Les bêtes y sont dessinées avec une vérité pleine d’humour, mais jamais réduites à de simples marionnettes. Elles composent un petit théâtre du vivant où se lisent, en filigrane, nos propres réactions devant l’écart, l’étrangeté, l’inattendu. C’est toute la réussite de ces récits illustrés anciens que de conserver la légèreté du conte tout en laissant affleurer une observation très fine des comportements collectifs.

La Poule à poils sur un tas de fumier

Yvonne, au fond, suit une trajectoire presque initiatique

Elle commence les pattes dans le fumier, à caqueter dans la boue commune, promise en apparence à l’anonymat de la basse-cour.

Puis vient l’épreuve du regard, l’étonnement, la rumeur, l’attroupement. Elle devient objet de curiosité, puis centre d’attention, puis figure mémorable. Sa singularité, loin de la condamner, la conduit à une forme d’accomplissement paradoxal. Elle ne rentre plus dans la norme, mais c’est précisément ce décalage qui lui ouvre une place à part dans l’imaginaire. Partie du fumier, Yvonne entre dans la légende.

Voilà pourquoi ce livre continue de toucher bien au-delà de son charme bibliophilique ou de sa saveur ancienne

Il parle d’une vérité durable. Ce que nous appelons merveilleux n’est pas toujours un surgissement venu d’ailleurs. Il peut être la révélation soudaine de l’étrangeté cachée dans le quotidien. Il suffit qu’une forme familière se décale un peu, qu’un être échappe à l’image que l’on avait de lui, pour que le réel s’ouvre à nouveau. La légende naît souvent de cette fêlure légère dans le tissu de l’habitude.

La Poule à poils rappelle ainsi que l’imaginaire populaire ne méprise jamais les humbles figures du monde vivant. Il sait qu’une ferme peut contenir autant de mystère qu’une ruine féodale, qu’un volatile peut devenir symbole, qu’une basse-cour peut soudain prendre des airs de seuil enchanté. Sous le rire, sous la fantaisie, sous la cocasserie du trait, le récit dit quelque chose de grave et de beau. Il nous apprend à ne pas refermer trop vite le monde sur ses apparences.

Avec Yvonne, Auguste Vimar offre bien davantage qu’une curiosité animalière

Il donne à voir le moment fragile où le familier se défait de son évidence pour entrer dans la mémoire du conte. C’est peut-être cela, une légende. Non pas l’irruption d’un impossible tapageur, mais la lente transfiguration d’un être ordinaire en signe durable d’étonnement.

Et parce que les légendes vivent aussi de celles et ceux qui les recueillent, les transmettent et les sauvent de l’oubli, 450.fm entend poursuivre ce patient travail de mémoire et d’émerveillement.

Nous savons que nos lectrices et nos lecteurs sont aussi des passeurs de traditions, des collecteurs d’imaginaires, des arpenteurs du merveilleux.

Alors, plutôt que de laisser vos trouvailles se perdre dans des fils éphémères ailleurs, envoyez-nous vos légendes locales, françaises ou venues d’ailleurs, accompagnées de quelques lignes de contexte et, si vous le souhaitez, d’une photo du lieu, d’un détail, d’une pierre ou d’un paysage.

Vos contributions pourront nourrir la rubrique « Légendes de France ou d’ailleurs » et seront présentées, signées et mises en valeur comme elles le méritent, avec respect pour la mémoire des territoires et reconnaissance pour votre regard de veilleur.

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

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