« Le Secret de la Licorne » ou l’héritage enfoui

Hergé livre avec Le Secret de la Licorne bien davantage qu’un album d’aventures maritimes. L’exemplaire transmis porte nettement le nom d’Hergé, l’inscription des Aventures de Tintin et l’empreinte éditoriale de Casterman. L’œuvre occupe, dans la chronologie officielle du cycle, une place décisive puisque les sources de référence de l’univers Tintin la situent au cœur des années quarante et l’inscrivent comme le onzième album des aventures du jeune reporter.

Ce qui frappe d’abord, c’est la souveraineté de la mise en marche

Un objet modeste, presque anodin, une maquette acquise sur un marché, suffit à faire basculer le réel. Chez Hergé, le monde ne s’ouvre pas sous l’effet d’un prodige tonitruant. Il cède à partir d’une chose tenue dans la main, d’un signe encore muet, d’un fragment sauvé de l’oubli. L’album fait ainsi naître l’aventure depuis l’infime, ce qui est l’un des grands arts de Georges Remi. Le bateau réduit n’est pas seulement un indice, il est déjà un résumé du livre entier. Il contient une mémoire close, un secret roulé sur lui-même, une vérité qu’il faudra dégager du bois, du vernis, des habitudes et des convoitises. Le récit officiel insiste sur ce point en rappelant que Tintin et le capitaine Haddock suivent la trace de l’ancêtre François de Hadoque à partir d’un modèle de navire renfermant un parchemin mystérieux qui ouvre la course au trésor.

Nous touchons là à une profondeur qui excède très largement la narration policière

Le Secret de la Licorne n’est pas seulement l’histoire d’une enquête. C’est une méditation sur ce qui dort dans les objets, sur la manière dont le passé demeure tapi dans les formes, sur la fidélité obscure des choses qui attendent l’heure de leur réveil. Une lecture initiatique y reconnaît aussitôt l’un de ses motifs majeurs. Rien d’essentiel ne se donne d’un seul bloc. La vérité ne descend pas toute armée dans l’esprit. Elle se fragmente, se dissimule, se transmet par éclats, oblige à la patience, au lien, à l’intelligence des correspondances. Le parchemin enfermé dans le mât, puis la nécessité de réunir d’autres fragments, dessinent une pédagogie du sens.

Pour le lecteur maçon, il est difficile de ne pas songer à cette parole éparse qu’il faut recueillir, ordonner, éprouver, afin qu’elle redevienne orientation et non relique.

L’une des plus belles réussites de l’album réside dans la métamorphose silencieuse du capitaine Haddock

Jusque-là, il pouvait apparaître comme la puissance de l’emportement, du verbe jailli, de l’humeur instable. Ici, il reçoit soudain une épaisseur dynastique, presque chevaleresque. Hergé ne lui donne pas seulement un ancêtre, il lui rend une verticalité. À travers François de Hadoque, Haddock cesse d’être un compagnon pittoresque pour devenir l’héritier d’une lignée blessée, d’un combat interrompu, d’une dignité naufragée qu’il lui revient obscurément de reprendre. C’est l’un des mouvements les plus fins du livre. Nous assistons non à une promotion psychologique, mais à une réinscription symbolique. Le capitaine devient l’homme d’une mémoire. Il découvre que son identité ne se réduit ni à ses excès ni à ses colères. Elle plonge dans une antériorité qui le dépasse et l’appelle. Toute initiation véritable procède ainsi. Elle n’invente pas l’homme à partir de rien. Elle réveille en lui une noblesse oubliée.

Le navire lui-même mérite une halte contemplative

La Licorne n’est pas un simple bâtiment. Son nom suffit à déplacer le récit du côté du symbole. La licorne appartient à l’ordre des créatures que l’esprit moderne range volontiers dans la fable, alors même qu’elles continuent d’agir dans l’imaginaire profond comme des puissances d’unification.

Figure de pureté, d’indocilité, de pointe souveraine, elle traverse les bestiaires, les tapisseries, l’héraldique et l’alchimie. Qu’un tel nom soit donné à un vaisseau voué à la traversée, au combat et à la perte n’a rien d’innocent. Hergé noue discrètement deux régimes de sens. D’un côté la mer, matrice instable, espace des déroutes et des commencements. De l’autre la licorne, signe d’une unité difficile, presque introuvable. Le livre entier tient dans cette tension. Il faut traverser le mouvant pour reconquérir l’axe. Il faut accepter la dispersion pour retrouver la forme.

À cela s’ajoute le génie narratif d’Hergé, qui ne sépare jamais la limpidité du mystère

Le trait demeure d’une netteté souveraine, la composition avance avec une exactitude presque musicale, les péripéties se répondent sans lourdeur, et pourtant quelque chose de plus ancien circule sous la surface. Cette clarté n’appauvrit pas l’énigme, elle la rend plus pénétrante. Le grand art d’Hergé consiste précisément à produire une lisibilité qui n’épuise jamais le livre. Nous lisons vite et nous revenons lentement. L’enfant y reçoit le bonheur de l’élan. L’adulte y découvre la gravité des transmissions, la violence de la prédation, le prix de la fidélité.

Le lecteur initié, lui, y perçoit une autre musique encore.

Le trésor annoncé n’est peut-être pas d’abord l’or ou les pierreries. Il est la reconstitution d’une filiation, la remise en ordre d’un legs rompu, la réouverture d’une histoire ensevelie dans la matière.

Il faut alors rappeler ce qu’est Georges Remi, devenu Hergé en retournant ses initiales

Herge-Italie-1965-Linus

Le site officiel consacré à son œuvre rappelle sa naissance à Etterbeek en 1907, ses années de scoutisme, l’apparition du nom d’Hergé en 1924, puis la naissance de Tintin en 1929. Cette trajectoire éclaire profondément Le Secret de la Licorne. Le sens de la promesse, l’appel du large, la morale de la droiture, l’attention au compagnonnage, tout cela vient de loin dans l’univers d’Hergé. Son œuvre ne relève pas du seul divertissement graphique. Elle procède d’une discipline du regard, d’une éthique du déplacement, d’un art du récit où l’aventure demeure inséparable d’une certaine probité intérieure.

Sa bibliographie, dès lors, ne se laisse pas réduire à une succession de succès

Une du Petit Vingtième du 16 juillet 1931

Elle forme un continent cohérent. Les sources officielles de Tintin rappellent la continuité du cycle depuis Tintin au pays des soviets, puis Le Lotus bleu, Le Crabe aux pinces d’or, Le Secret de la Licorne, Le Trésor de Rackham le Rouge, Les 7 Boules de cristal, Le Temple du Soleil, jusqu’à Tintin au Tibet et Les Bijoux de la Castafiore. À côté de ce massif, Hergé a également créé Quick et Flupke – une série de BD jeunesse publiée en marge des Aventures de Tintin, et moins connue que cette dernière, qui apparaît dans les pages du journal Le Petit Vingtième à partir du 23 janvier 1930 –, ainsi que Jo, Zette et Jocko – Les Aventures de Jo, Zette et Jocko est une série de bande dessinée jeunesse créée par Hergé en 1936 pour Cœurs vaillants, premier hebdomadaire français à publier Les Aventures de Tintin.

Cette bibliographie n’est pas celle d’un artisan répétitif

C’est celle d’un auteur qui a peu à peu donné à la bande dessinée européenne son ampleur narrative, sa rigueur rythmique et sa capacité à accueillir l’histoire, le mythe, la géographie intérieure et l’inquiétude métaphysique sous les apparences du voyage. Le Secret de la Licorne occupe dans cet ensemble une place éminente, parce qu’il fait passer Tintin de l’aventure extérieure à une quête de mémoire, et Haddock de la présence comique à l’épaisseur lignagère.

Ce qui nous demeure enfin de cette lecture, c’est une sensation de veille

Le livre n’accorde pas encore l’achèvement, il prépare, il ouvre, il promet. Il place ses personnages au bord d’une vérité plus vaste qu’eux-mêmes.

En cela, il possède une qualité profondément initiatique.

Il ne livre pas seulement un secret, il enseigne la manière de s’en rendre digne. Entre le parchemin caché, l’ancêtre retrouvé, la mémoire ranimée et le trésor pressenti, Hergé compose une petite épopée de la transmission. Nous y lisons, sous la grâce apparente d’un album pour tous, une leçon exigeante. Ce que nous cherchons hors de nous n’a de valeur que si cette quête nous reconduit à ce que nous portions déjà obscurément en nous-mêmes.

Le Secret de la Licorne est alors moins un récit de découverte qu’un récit de restitution. Il rend à un homme son nom profond, à une histoire son fil perdu, à la fidélité sa récompense invisible. C’est beaucoup. C’est rare. Et c’est la marque des œuvres qui, sous leur éclat familier, continuent de travailler longtemps l’âme du lecteur.

Conformément au droit d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre de Georges Remi, nous ne reproduisons aucune image issue des albums, ni couverture, ni planche, ni élément graphique identifiable. Les illustrations accompagnant cet article sont des créations originales, conçues sans reprise de l’univers visuel protégé.

Les aventures de Tintin – Le Secret de La Licorne

HergéCasterman, 1993, 62 pages, 12,50 €

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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