Allumer une petite bougie dans son cœur

(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)

L’autre jour, au début de la cérémonie, dans le rite que je pratique d’ordinaire avec de bonnes vieilles chandelles, je me suis retrouvé à voir un frère allumer d’un doigt nerveux les étoiles que soutiennent les trois colonnettes, en cherchant à pousser par en-dessous le minuscule curseur de fausses bougies chauffe-plat en plastique, surmontées de diodes électroluminescentes[1].

Ce regrettable artifice fut l’amorce d’une réflexion sur ce que donnait la modernité dans nos Loges, alors que, de façon aussi inaperçue qu’en définitive, fort voyante (ou… fourvoyante !), s’y engouffrait une intelligence artificielle générative[2] synthétisant instantanément et à peu de frais intellectuels, en un français au demeurant correct, une masse impressionnante d’informations sur le sujet d’une planche naguère encore assez souvent maladroitement conçue, sans rigoureuse logique, par des auteurs un peu confus, aussi bien embarrassés par leurs trop vacillantes connaissances sur les questions qui leur étaient posées que par leur incapacité à les ancrer dans leur vécu et à porter témoignage du travail qu’elles auraient dû opérer en eux. (Je suis sûr que les sœurs ne m’en voudront pas de ne pas les avoir amalgamées à ce constat, tout simplement en raison de l’ignorance que j’en ai…)

Peut-être nous faudra-t-il renoncer à ces lectures fastidieuses, accueillies, comme on voudra, avec une commisération justifiée ou une bienveillance forcée… Il y a, dans l’hypocrisie, des degrés fraternels auxquels nous entraînent nos exercices réguliers. En réalité, nous parlons trop. Nous croyons devoir penser à tout propos, ce qui fait que nous faisons semblant. Nous devrions en revenir aux disciplines du silence, point tant, d’ailleurs, aux méditations floues des rêveries philosophiques qu’à un  dépouillement assidu faisant le vide en notre esprit, quelles que soient les combustions inconscientes de notre psyché. Peu à peu, nous apprendrions à être en paix avec nous-mêmes, sans pour autant nous rendre compte formellement de ce qui s’accomplit en nous – abandonnant ainsi toutes ces agitations passionnelles que nous doublons d’une prétendue rationalité, en vue de nous accorder un dérisoire confort moral.

Alors, nous nous placerions au seuil de l’éveil, où peu à peu nous usons du discernement (c’est-à-dire d’une claire faculté de jugement)… avec discernement (c’est-à-dire à point nommé, sans plus), aménageant du temps à nos perceptions, désamorçant toute violence d’interprétation dans notre regard sur les choses. Nous nous habituerions à nous détacher de nos préjugés voire de nos sentiments déjà construits, dans le monde où nous sommes, en sachant que l’instant présent agglomère ce qui fut à ce qui se prépare, en nous laissant aller à élargir notre focale dans le temps et dans l’espace, si bien que, l’excitation du moment dissipant ses effets de surface, nous retrouverions, au-delà de la variation des cycles, des diverses vicissitudes et des multiples soubresauts, les marques tout aussi profondes que supérieures des destinées humaines.

Le monde nous apparaîtrait, alors, comme le terrain permanent de notre volonté d’être, dans ce que nous sommes et souhaitons réaliser. Malgré les obstacles et les difficultés que nous avons à vivre comme autant d’épreuves à surmonter, nous n’aurions aucune raison de renoncer à nos idéaux ni d’abandonner nos projets, les adaptant aux moyens qu’en choisissant les voies les plus propices, le réel n’empêche jamais pleinement et que, contre toute attente, il lui arrive même de favoriser. L’esprit cède, parfois ; le cœur, jamais !

On croit qu’on doit allumer une petite bougie dans son esprit. On s’aperçoit, avec le temps, qu’il vaut mieux l’allumer dans le cœur.


[1] Lire, sur le sujet, dans ces « colonnes », l’éclairante (sic) chronique de Franck Fouqueray (directeur de la publication de ce Journal), en cliquant ici.

[2] On pourra lire avec profit, du même Franck Fouqueray, l’essai qu’il a publié, en avril 2025, chez Dervy, sous le titre : L’intelligence artificielle va-t-elle transformer la franc-maçonnerie ? (pour un compte rendu, dans ce Journal, cliquer ici), ainsi que la toute récente analyse que Yonnel Ghernaouti, notre frère et confrère de 450.fm, fait paraître, ce 26 février 2026, chez Le Compas dans l’œil, sur : La Franc-Maçonnerie à l’épreuve de l’intelligence artificielle (pour un compte rendu, dans ce Journal, cliquer ici).

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Christian Roblin
Christian Roblin
Christian Roblin est le directeur d'édition et l'éditorialiste de 450.fm. Il a exercé, pendant trente ans, des fonctions de direction générale dans le secteur culturel (édition, presse, galerie d’art). Après avoir bénévolement dirigé la rédaction du Journal de la Grande Loge de France pendant, au total, une quinzaine d'années, il est aujourd'hui président du Collège maçonnique, association culturelle regroupant les Académies maçonniques et l’Université maçonnique. Son activité au sein de 450.fm est strictement personnelle et indépendante de ses autres engagements.

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