Sur 450.fm, on ne commente pas des vidéos comme on commente un fait divers. On les lit comme des machines à produire du vrai, du faux, du trouble, du soupçon. Un face-à-face sur YouTube, puis une vidéo de réaction au ton polémique, et voilà la Franc-maçonnerie transformée en totem commode, l’Église en repoussoir utile, la « vérité » en matraque de plateau. Ici, on reprend la main, point par point, sans procès d’intention, mais sans naïveté.
Recontextualisation : deux formats, deux ruses, un même effet !
- Le débat qui ressemble à une épreuve

La première vidéo est un épisode du format “Œil pour Œil” de Le Crayon : deux invités, un animateur, des cartes, un chronomètre, et surtout une grammaire implicite du spectacle — la contradiction doit “mordre”, la nuance doit “rentrer dans le temps”. Ce dispositif n’est pas neutre. Il fabrique une dramaturgie où la complexité devient un handicap, et où l’aveu le plus rentable est souvent celui qui humilie l’autre.
Intervenants identifiables
- Abbé Matthieu Raffray*, prêtre catholique (présenté comme tel dans la circulation publique autour de l’émission).
- En face, un franc-maçon, pardon « LE » franc-maçon Pierrick P., et se présentant comme catholique, décrit comme « initié depuis 12 ans » et dans une posture de vulgarisation, mais dont l’identité est souvent laissée floue selon les reprises et extraits.
- L’animateur se présente à l’écran comme « Anto » (signature de l’émission, sans nécessité de surinterpréter).
Ce premier entretien a une ligne claire : l’Église demande une exclusivité, la franc-maçonnerie revendique une méthode morale et symbolique. Tout le reste est un champ de mines lexical.
- La vidéo de réaction qui transforme l’analyse en croisade

La seconde vidéo est publiée par Jean Robin, dans un registre de réaction très militant. Il annonce vouloir démontrer que le catholicisme aurait “engendré” la franc-maçonnerie, et accuse au passage le protestantisme d’être constamment pris comme bouc émissaire. Il avance aussi des assertions spectaculaires (dont l’idée que Louis XIV aurait “fait venir” la franc-maçonnerie en France pour espionner).
Ce type de discours a une signature : il donne une impression d’érudition en empilant des certitudes, puis il remplace la preuve par l’indignation.
Ce que ces vidéos disent vraiment : lecture maçonnique, et démontage des erreurs
Point 1 – Secte, secret, péché grave : quand les mots servent de massue
La première vidéo glisse sans cesse entre trois plans :
- le plan juridique (secte/dérive sectaire),
- le plan théologique (péché grave, incompatibilité),
- le plan psychologique (emprise, soupçon, duplicité).
Or ces plans ne se recouvrent pas.

Sur le mot secte (plan civil) : en France, le cadre public parle plutôt de dérives sectaires, définies comme un “dévoiement” portant atteinte aux personnes, aux droits fondamentaux, à l’ordre public, etc. — ce n’est pas une étiquette d’opinion, c’est un faisceau de critères et de faits.
La paresse intellectuelle, ici, c’est de faire croire que « secret = secte ». Le secret peut être un abus, mais il peut aussi être une discipline de la parole, une retenue, une pudeur rituelle. En loge, on n’apprend pas “des trucs”. On apprend d’abord à se taire juste, à parler vrai, à distinguer l’intime du public.
Sur péché grave (plan catholique) : le Dicastère pour la doctrine de la foi a réitéré récemment que l’adhésion active est interdite aux fidèles catholiques, et rappelle la ligne de 1983 : état de péché grave et non-accès à la communion.
Donc oui, pour l’Église catholique, l’incompatibilité est une position officielle réaffirmée. Ce fait, on ne le discute pas. Ce qu’on discute, c’est la qualité des arguments et les amalgames qu’ils autorisent dans l’espace public.
Ce que tu peux dénoncer : le débat joue sur l’angoisse sociale du « caché », comme si tout ce qui ne s’exhibe pas était déjà coupable. C’est exactement le mécanisme du soupçon moderne : « je ne sais pas, donc tu mens. »
Point 2 – La « vérité » : absolu religieux contre vérité initiatique, et le piège du faux duel

Le duel « Dieu ou l’Homme : qui détient la vérité » est déjà une construction. Un piège à clics.
La maçonnerie, dans ses formes initiatiques, travaille la vérité comme chemin, comme épreuve de rectification, pas comme drapeau brandi au-dessus d’un camp. Elle n’est pas une Église bis. Elle ne distribue pas le salut. Elle ne “remplace” pas le Christ, ni aucun dogme, parce qu’elle ne joue pas sur le même registre.
Mais le franc-maçon de l’émission, en cherchant à rassurer, tombe parfois dans une faiblesse rhétorique : à force de dire “ce n’est pas religieux”, il laisse entendre “ce n’est pas grave”. Or, symboliquement, c’est l’inverse : le symbolique est grave, au sens où il engage l’être. Simplement, il ne prétend pas régenter l’au-delà.
L’idée qu’une démarche initiatique serait forcément une concurrence au religieux.
Historiquement, il y a eu des compatibilités locales, des tensions institutionnelles, des conflits politiques — mais la question ne se résume pas à “double allégeance = trahison”. Elle se résume à : quelle forme de conscience fabrique-t-on ?
Point 3 – Origines : non, Louis XIV n’a pas « importé la franc-maçonnerie » pour espionner
La visio de réaction de Jean Robin prend ici un raccourci spectaculaire, et donc fragile : la thèse “Louis XIV a fait venir la Franc-maçonnerie” est lancée comme une évidence sans démonstration solide.
Ce que l’historiographie de base permet d’affirmer sans s’enflammer :
- La Franc-maçonnerie organisée naît au début du XVIIIe siècle en Angleterre, avec la formation de la première Grande Loge à Londres (1717), puis une structuration normative au fil des années.
- Les racines sont souvent discutées : héritages des métiers, sociabilité, admissions de non-opératifs, contexte politique britannique… mais on est très loin d’un scénario « monarque français = service secret ».
Comparatif utile :
- « Catholicisme = matrice » : vrai seulement dans un sens culturel large (l’Europe médiévale est chrétienne, les bâtisseurs d’églises le sont souvent), mais insuffisant pour expliquer la maçonnerie spéculative moderne.
- « Protestantisme = origine » : trop simple aussi, mais l’Angleterre du XVIIIe siècle et ses pasteurs/érudits font partie du décor réel des textes fondateurs, ce que rappellent les travaux autour des Constitutions de 1723 et leur milieu.
Nous ne pouvons que noter, voire dénoncer, la méthode qui consiste à dire « je dis, donc c’est ». Ce n’est pas une enquête, c’est une posture.
Point 4 – L’antimaçonnisme par projection : « vous cachez, donc vous dominez »

Dans les deux vidéos, un même fantasme revient : l’idée que la maçonnerie serait un système de domination masqué, une élite cachée, une hiérarchie d’emprise.
Là encore, le plus intéressant n’est pas de répondre “non”, mais de montrer le mécanisme : on projette sur l’initiation une peur contemporaine, celle des réseaux, des cooptations, des entre-soi.
C’est ici que ton regard maçonnique est précieux : il peut rappeler, calmement, que la méthode initiatique n’est pas un “pouvoir sur”, mais un “travail sur”. Et que lorsqu’elle dévie en sociabilité de carrière, elle trahit sa propre exigence.
Le débat mélange la critique légitime de certains comportements (entre-soi, conflits d’intérêts) avec une condamnation globale de l’initiation comme telle. C’est une confusion volontairement rentable.
Point 5 — Le moment le plus révélateur : quand la forme remplace le fond
Dans l’épisode du Le Crayon, on sent une tentation permanente : demander le grade, la loge, la “preuve d’identité”, comme si la vérité dépendait d’un badge. Dans la vidéo réactionnaire de Jean Robin, on bascule dans une autre facilité : l’anathème, l’insulte civilisatrice, la réduction de l’autre à secte.
Or la vérité n’est ni dans la carte d’identité, ni dans la fureur. Elle est dans la cohérence des arguments, dans la rigueur des sources, dans la capacité à tenir deux idées à la fois :
- oui, l’Église catholique interdit officiellement l’adhésion,
- non, cela n’autorise pas à inventer une histoire parallèle ou à traiter tout symbole comme une manipulation.
Ce que nous relevons :
- Le débat révèle une crise de la nuance : chacun veut gagner la vérité comme on gagne un match ;
- La maçonnerie y apparaît comme un écran de projection : secret = soupçon, rituel = religion, discrétion = emprise ;
- La vidéo réactionnaire montre la dérive inverse : l’histoire utilisée comme gourdin identitaire, sans méthode critique.
Le plus ironique, au fond, c’est que ces deux vidéos prétendent traquer « qui détient la vérité », alors qu’elles exhibent surtout qui détient le récit. L’une chronomètre la pensée jusqu’à l’empêcher de respirer. L’autre remplace la preuve par la certitude.
Entre les deux, la franc-maçonnerie sert de silhouette commode, tantôt diable commode, tantôt alibi commode.
Mais la voie initiatique ne demande pas qu’on y croie, elle demande qu’on y travaille. Et la vérité qu’elle poursuit n’est pas un trophée. C’est une rectification. Une lente mise d’aplomb. À l’équerre, sans haine. Au fil à plomb, sans théâtre.
Le Crayon
La franc-maçonnerie vient-elle du catholicisme ?
par Jean Robin samedi 31 janvier 2026
*L’abbé Matthieu Raffray est un prêtre catholique traditionaliste français, membre de l’Institut du Bon Pasteur, devenu une figure très visible des milieux identitaires et national‑conservateurs grâce à son activité sur les réseaux sociaux et dans les médias.
Parcours ecclésial et académique
– Né en 1979 dans une grande famille catholique, il est ordonné prêtre en 2009, après un passage par les séminaires liés à la mouvance lefebvriste, puis son intégration à l’Institut du Bon Pasteur.
– Il est docteur en philosophie médiévale (Sorbonne) et titulaire d’une licence canonique en théologie, et a enseigné la philosophie à l’université pontificale Saint‑Thomas‑d’Aquin (Angelicum) à Rome.
– Il occupe des fonctions de gouvernement au sein de l’Institut du Bon Pasteur, où il a été nommé responsable pour l’Europe ou assistant du supérieur général selon les sources. Positionnement idéologique et médiatique
– Il défend un catholicisme qu’il qualifie de « viril », antimoderne, très critique à l’égard du concile Vatican II, de la philosophie des Lumières, de l’immigration de masse et de l’islamisation, ce qui le place clairement dans le camp du catholicisme intégriste et des droites identitaires.
– Il revendique l’« évangélisation » des milieux nationalistes et identitaires, se félicitant par exemple du baptême ou de la « conversion » de figures comme Papacito ou Julien Rochedy, et se fixe pour objectif la conversion d’Éric Zemmour.
– Très actif sur Instagram, YouTube et X, il est présenté comme un influenceur catholique cumulant des dizaines de milliers d’abonnés et plusieurs centaines de milliers de vues, et intervient aussi dans des médias comme TV Libertés.
Polémiques et critiques
– Son discours contre l’homosexualité et plus largement contre les personnes LGBT lui vaut des signalements et une plainte d’associations pour injure homophobe et appel à la haine, ainsi que l’attention de la ministre chargée de la lutte contre les discriminations.
– Des observateurs du catholicisme antimoderne soulignent le risque de « gouroutisation » autour de sa personne, du fait de son style très personnalisé, combatif et clivant, qui séduit une partie de la jeunesse catholique identitaire mais inquiète d’autres acteurs de l’Église.
