jeu 05 février 2026 - 15:02

De la bulle au buzz, la calomnie ne change pas de masque

Nous attendions ce livre sans l’attendre, parce que le sujet vient à nous dès que la franc-maçonnerie est regardée de biais, jugée de loin, réduite à une silhouette commode. Emmanuel Pierrat reprend ce vieux face-à-face entre religions et loges, non pour le rejouer comme un duel, mais pour en déplier les ressorts, les mirages, les proximités dangereuses. Les religions et les francs-maçons avance avec une netteté rare.

Emmanuel Pierrat n’instruit pas un procès, Emmanuel Pierrat rouvre une question

Et cette question nous concerne parce qu’elle touche à la forme même du sacré, à l’autorité qui prétend dire le vrai, à la liberté intérieure qui refuse d’être administrée. Il remet en mouvement une histoire d’aimantation réciproque où fascination et hostilité, proximité et rejet, se nourrissent l’une l’autre avec une persistance presque obsessionnelle. Nous lisons alors une enquête qui refuse les postures, qui se défie des slogans, et qui préfère la zone la plus exigeante, celle des ambiguïtés, des héritages mêlés, des malentendus productifs, et des condamnations qui ont fabriqué, siècle après siècle, une mythologie de la suspicion.

Nous retrouvons, en arrière-plan, l’ombre portée d’un précédent ouvrage d’Emmanuel Pierrat paru en 2016, Dieu, les religions et les francs-maçons (First, coll. Histoire, 2016) où l’auteur examinait déjà la genèse et les métamorphoses d’un conflit réputé irréconciliable, depuis les premières foudres pontificales jusqu’aux résurgences modernes de l’antimaçonnisme. Cette continuité n’est pas un simple rappel d’édition, elle indique une fidélité de pensée. Emmanuel Pierrat travaille un même nœud, celui du rapport entre désir de transcendance et dispositif d’institution, entre quête intérieure et pouvoir sur les consciences. Et si Emmanuel Pierrat reprend aujourd’hui la matière, ce n’est pas pour répéter, c’est pour approfondir, affiner, replacer, réaccorder. Nous sentons un auteur qui connaît les archives, mais qui se méfie des archives quand elles deviennent des armes. Nous sentons un écrivain qui accepte les faits, mais qui n’oublie jamais que les faits, dans ce domaine, vivent dans des récits, et que ces récits sont des machines à fabriquer du soupçon.

Le livre se déploie avec une intelligence particulière, celle qui sait que l’hostilité religieuse envers la franc-maçonnerie n’a jamais été uniquement théologique, ni uniquement politique.

Elle est d’abord une question de forme

La franc-maçonnerie, dans sa modernité, apparaît très vite comme une fraternité réglée, une société de parole, un espace de rite, une scène où l’on prête serment, où l’on se reconnaît par des signes, où l’on se lie par une promesse qui ne passe pas par les canaux de l’Église. Pour un pouvoir religieux habitué à ordonner les appartenances, à certifier les orthodoxies, à distribuer le permis du salut et le péril de l’exclusion, une telle forme a quelque chose d’intolérable. Nous comprenons alors que la peur du secret est moins une peur du contenu qu’une peur de l’autonomie. Le secret, dans les textes d’accusation, devient le nom commode d’une souveraineté rivale. Et la souveraineté rivale, dans l’imaginaire institutionnel, devient aussitôt une menace pour l’ordre du monde.

Emmanuel Pierrat excelle à mettre au jour cette logique sans s’enflammer, sans surjouer l’indignation, sans transformer l’histoire en drame simplificateur

Nous voyons se dessiner une équation récurrente, presque automatique, où l’assemblée fermée est assimilée à la conspiration, où la fraternité transconfessionnelle devient une hérésie, où la méthode initiatique est soupçonnée de fabriquer une religion clandestine. Le paradoxe, que le livre laisse affleurer avec une sobriété mordante, est que nombre des reproches adressés à la franc-maçonnerie trahissent une reconnaissance involontaire. Accuser la loge de ritualiser, c’est avouer que le rite est un langage puissant. Accuser la loge de parler de Temple, c’est avouer que la symbolique biblique structure une grande part de l’imaginaire occidental. Accuser la loge d’enseigner une morale, c’est avouer que la morale ne relève pas seulement d’un dogme, mais d’une discipline de soi, d’une pratique, d’une transmission.

C’est là que la lecture devient initiatique

Au sens où Emmanuel Pierrat nous force à regarder ce que nous savons déjà, mais que nous négligeons souvent de penser jusqu’au bout. La franc-maçonnerie emprunte des images, des récits, des gestes, parfois des mots, à des traditions religieuses, en particulier à celles dites « du Livre ». Elle traverse des mythes, elle s’appuie sur des figures, elle évoque des destructions et des reconstructions qui appartiennent à une mémoire sacrée. Pourtant elle ne se confond pas avec une religion, parce qu’elle ne se donne pas comme révélation, parce qu’elle ne s’autorise pas d’un magistère dogmatique, parce qu’elle ne promet pas de salut à la manière d’une Église. Emmanuel Pierrat ne se contente pas d’énoncer cette distinction, il en montre la fragilité, il en explique les zones grises, il en souligne la difficulté à être comprise par ceux qui cherchent une frontière nette, un oui ou un non, une appartenance exclusive.

À mesure que le livre avance, nous sentons combien la question du Grand Architecte, ou plus largement celle du rapport à la transcendance, ne relève pas d’une querelle de vocabulaire.

Elle est une ligne de crête. D’un côté, la franc-maçonnerie peut accueillir des croyants, et elle le fait depuis longtemps, en ouvrant un espace où des hommes de confessions différentes peuvent travailler ensemble sans renoncer à leur foi. De l’autre, la franc-maçonnerie peut accueillir des hommes qui ne se reconnaissent pas dans une transcendance personnelle, et elle le fait aussi, selon les rites, les obédiences, les héritages philosophiques. Emmanuel Pierrat ne traite pas cette pluralité comme un embarras qu’il faudrait masquer, il la traite comme un fait constitutif, une source de tensions internes, une richesse, parfois un risque. Nous lisons alors un livre qui refuse de réduire « la franc-maçonnerie » à un bloc, comme si elle n’était qu’une institution monolithique. Emmanuel Pierrat rappelle, parfois de manière implicite mais constante, que la franc-maçonnerie est un continent, pas une île, un faisceau de pratiques, pas une essence.

Cette approche ouvre naturellement sur l’histoire française, avec ses épisodes de rapprochements, ses moments d’affrontement, ses bascules de pouvoir. Emmanuel Pierrat sait que le lecteur attend des repères, des dates, des noms, des textes, mais il ne les donne jamais comme des listes. Il les fait respirer. Nous voyons la relation entre Église et franc-maçonnerie se nouer autour de la Révolution, se reconfigurer sous l’Empire, se durcir à la fin du XIXe siècle, se cristalliser dans les conflits autour de la République, de l’école, de la laïcité. Et nous sentons, derrière cette histoire, une question plus profonde. Qui a autorité pour former l’homme intérieur. Qui peut prétendre parler au nom du vrai, du bien, du juste. Quand la conscience devient-elle libre, et à quel prix.

Dans ces pages, Emmanuel Pierrat écrit sans naïveté

Il ne peint pas une République pure, ni une maçonnerie sans taches. Il n’ignore pas les instrumentalités, il ne gomme pas les compromissions, il ne transforme pas l’Ordre en personnage héroïque. Cette retenue fait la force du livre. Nous croyons davantage un auteur qui ne cherche pas à gagner un procès, mais à rendre intelligible une complexité. Cette complexité, Emmanuel Pierrat la suit jusqu’aux heures les plus sombres, lorsque l’antimaçonnisme devient une industrie de la haine. Nous voyons comment les vieux récits de complot se perpétuent parce qu’ils répondent à un besoin de simplification, parce qu’ils offrent un bouc émissaire total, parce qu’ils promettent une explication unique à des crises multiples. Le livre nous rappelle, avec une gravité qui n’a pas besoin d’emphase, que ces fictions ont eu des conséquences très réelles, des fichiers, des dénonciations, des persécutions, des exclusions, et que la « rumeur » n’est pas un bruit anodin quand elle devient une politique.

À cet endroit, l’écriture d’Emmanuel Pierrat touche un point que nous pouvons reconnaître comme central pour une conscience maçonnique.

Le complotisme est une contrefaçon de la connaissance

Il imite la révélation, il copie la posture du dévoilement, il prétend lever le voile, mais il ne produit qu’un brouillard plus dense. Il nourrit la peur tout en se présentant comme lucidité. Emmanuel Pierrat, en retraçant les généalogies de ces récits, nous redonne une hygiène du discernement. Nous sentons que l’auteur écrit aussi contre une fatigue contemporaine, cette tentation de ne plus vérifier, de ne plus nuancer, de ne plus distinguer. Son livre n’est pas une riposte. Il est un instrument. Il nous équipe, non pour répondre par réflexe, mais pour comprendre ce que l’accusation cherche à faire, comment elle se fabrique, quelles images elle active, quelles passions elle exploite.

L’une des grandes réussites de Les religions et les francs-maçons tient précisément à cette capacité à passer du conflit à ce qui l’alimente

Emmanuel Pierrat ne regarde pas seulement la surface des affrontements, il regarde la source. Or la source est souvent une proximité insupportable. Les religions savent que le rite fonde une communauté. La franc-maçonnerie le sait aussi. Les religions savent que le symbole façonne l’imaginaire. La franc-maçonnerie le sait aussi. Les religions savent que la parole partagée peut transformer un homme. La franc-maçonnerie le sait aussi. Quand deux formes de vie se reconnaissent dans des mécanismes analogues, la rivalité peut se durcir, non parce que l’autre est étranger, mais parce qu’il est trop proche. Emmanuel Pierrat suggère cela sans l’asséner. Et cette suggestion suffit à déplacer notre regard. Nous ne lisons plus une guerre entre deux mondes, nous lisons une tension entre deux manières de régner sur le sens.

Le livre ne reste pas enfermé dans la seule question catholique, même si l’histoire européenne l’impose souvent comme matrice

Emmanuel Pierrat élargit, et cet élargissement donne au propos une portée actuelle. Les rapports entre franc-maçonnerie et islam, dans des contextes où l’intégrisme religieux fait de l’Ordre un ennemi absolu, révèlent une autre intensité du conflit. Là, l’accusation ne relève plus de la querelle institutionnelle, elle peut devenir condamnation vitale. Là, la fraternité, l’égalité, la liberté de conscience ne sont plus des principes discutés dans l’espace public, ils deviennent des gestes dangereux. Et Emmanuel Pierrat, en abordant ces scènes, nous rappelle que la question maçonnique est aussi une question de liberté, au sens le plus concret, le plus risqué, le plus humain.

Nous ressortons de cette lecture avec un sentiment particulier, celui que le livre d’Emmanuel Pierrat n’a pas seulement raconté une histoire, mais qu’il a rétabli une nuance dans un domaine où la nuance est volontiers suspecte.

Il ne s’agit pas de dire que tout se vaut, ni que tout peut se concilier. Il s’agit de comprendre que les oppositions, pour être réelles, ne sont jamais aussi simples qu’elles se présentent.

Emmanuel_Pierrat en 2018

Les religions et les francs-maçons ne se font pas face comme deux armées de pierre. Ils se croisent, ils se mêlent, ils se contestent, ils se répondent, parfois à leur insu. Et nous, lecteurs et francs-maçons, nous comprenons mieux que notre responsabilité ne consiste pas seulement à démentir les caricatures. Elle consiste à être dignes de ce que nous prétendons travailler. Quand nous réduisons le rite à un décor, nous nourrissons le soupçon. Quand nous réduisons le symbole à une habitude, nous perdons la profondeur qui seule donne sens au secret.

Quand nous laissons l’initiation devenir une appartenance sociale, nous offrons à l’accusation un argument qu’elle n’a même plus besoin d’inventer. Emmanuel Pierrat ne nous accuse pas, mais il nous met devant nous-mêmes, et c’est peut-être la manière la plus fraternelle de nous parler.

Emmanuel Pierrat, justement, ne vient pas à ce sujet en touriste

Sa voix porte une expérience du droit, des libertés, des mécanismes de censure et de contrôle, et cette expérience nourrit sa manière de traiter le religieux sans le mépriser, de traiter le maçonnique sans l’idéaliser. Emmanuel Pierrat écrit comme un homme qui fréquente les textes et les institutions, qui connaît les effets réels d’une condamnation, les sédiments juridiques d’un interdit, la lenteur d’une réhabilitation. Emmanuel Pierrat est aussi un écrivain au long cours, dont l’œuvre se partage entre essais, récits et livres nourris d’histoire culturelle, où la question du secret, des images publiques, des représentations et de leurs dégâts, revient comme un fil d’obsession lucide.

Dans sa bibliographie maçonnique, nous retenons au moins Dieu, les religions et les francs-maçons en 2016, qui éclaire la continuité de la réflexion, et nous retenons une présence régulière dans des ouvrages où la franc-maçonnerie est abordée comme fait de civilisation et comme enjeu de liberté, non comme curiosité de vitrine. Nous sentons, à chaque page, que la question « religion contre franc-maçonnerie » ne l’intéresse pas comme un match, mais comme un révélateur des manières humaines de construire du sens et de dominer les consciences.

C’est pour cela que Les religions et les francs-maçons mérite une lecture lente

Ce livre ne se contente pas de rectifier des erreurs, même si nous y trouvons des clarifications précieuses. Il nous donne une manière de penser. Il nous aide à comprendre pourquoi la franc-maçonnerie, même lorsqu’elle ne cherche pas l’affrontement, dérange encore. Elle dérange parce qu’elle propose une fraternité sans monopole du vrai. Elle dérange parce qu’elle pratique une parole réglée qui ne dépend d’aucun clergé. Elle dérange parce qu’elle travaille le symbole comme outil de transformation intérieure, et non comme emblème de domination.

Emmanuel Pierrat

Emmanuel Pierrat n’écrit pas un livre pour nous rassurer

Emmanuel Pierrat écrit un livre pour nous rendre plus vigilants, plus justes, et peut-être aussi plus exigeants envers nous-mêmes, afin que la part spirituelle de notre démarche ne soit jamais confondue avec une posture, mais demeure ce qu’elle doit être, une discipline intérieure qui se prouve par le travail, par la tenue de la parole, par la droiture du regard.

Les religions et les francs-maçons

Emmanuel PierratLe compas dans l’œil, coll. La parole circule, 2026, 176 pages, 20 € / L’éditeur, le site

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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