La Loge « La Pierre Ligérienne », à l’Orient de Chinon, aime à rappeler que « les voies du Seigneur sont impénétrables ». Pour ses fondateurs, cette formule prend des accents très concrets : derrière la naissance de cette loge indépendante au Rite d’Écosse, il y a l’histoire mouvementée d’un « accouchement » maçonnique, fait de fidélité, de rupture et de renaissance.
À Tours, la lente agonie de Fibonacci

Tout commence à l’Orient de Tours, au sein de la Loge Fibonacci n°389, travaillant au Rite Standard d’Écosse. Fin 2022, l’atelier n’est plus que l’ombre de lui-même. L’effectif s’est réduit à quatre frères, qui ne peuvent ouvrir leurs travaux qu’avec l’appui régulier de frères venus d’Orléans et de nombreux visiteurs séduits par cette manière de pratiquer la Maçonnerie venue d’Écosse.
Les initiations se font rares : depuis plus de quatre ans, seules quelques tentatives ont vu le jour, vite avortées pour des raisons diverses. Les Vénérables Maîtres se succèdent, certains démissionnant même en cours de mandat. Parmi les colonnes, seuls deux frères demeurent des survivants de l’époque fondatrice.
À ce climat d’épuisement s’ajoute un contexte conflictuel au niveau des degrés complémentaires de l’Arche Royale d’Écosse, confiés par l’obédience à des structures indépendantes dont les sigles changent au gré des tensions : GCAREY, GCARE, GCAREO, SCORE… Une véritable valse institutionnelle.
Dans cette atmosphère lourde, l’idée d’un transfert du siège social vers Orléans commence à se dessiner à l’automne 2022, là où réside la majorité des frères « aidants ».
Décision unilatérale et choc fraternel

En décembre 2022, le Vénérable Maître de Fibonacci franchit le pas. Sans consultation formelle des frères « permanents », sans avis des deux membres fondateurs, sans solliciter non plus l’aval de l’obédience, il décide que les travaux de la loge se tiendront désormais à Orléans, dans le temple des frères de soutien, à compter du 1er janvier 2023. Il pense y trouver un terrain plus propice au « recrutement » que dans la cité tourangelle.
Les deux frères fondateurs, pourtant favorables sur le principe au déplacement, prennent acte de la décision. Ils reconnaissent que la situation à Tours n’est plus tenable et qu’il y a peu d’espoir de redressement. Mais pour eux, rejoindre la nouvelle structure orléanaise signifierait un aller-retour de 400 kilomètres, difficilement soutenable.
Fidèles à leur sens du service et à leur attachement au Rite Standard d’Écosse, ils font alors une proposition : créer une nouvelle loge dans leur environnement géographique proche, afin de continuer à travailler sous l’égide de « leur » obédience, la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra.
La naissance d’un projet à Chinon

La décision prise, les deux frères se mettent en quête d’un noyau dur de candidats locaux pour soutenir cette nouvelle aventure. Ils bénéficient de l’appui de leur Conseiller fédéral et du Grand Maître Adjoint de leur juridiction.
Un objectif clair est fixé : constituer un dossier complet avant le 15 février, pour que la demande de création d’une loge puisse être présentée au Convent de mars et y être validée. Cela implique de réunir des frères en nombre suffisant et de qualité reconnue, de créer une association loi 1901, de trouver un temple, et de répondre à toutes les exigences administratives.
Mission accomplie : quatorze frères, connus et estimés au sein de l’obédience, rejoignent le projet. Tous sont passés Vénérables Maîtres ou Vénérables en chaire, et même, « cerise sur le gâteau », un Passé Grand Maître Maçon du Grand Prieuré des Gaules, récemment retraité et géographiquement très proche.
Tous possèdent les degrés fondamentaux ainsi que la plupart des degrés complémentaires de l’échelle maçonnique écossaise. Ils ne sont pas seulement en capacité de transmettre, ils le sont dans des conditions idéales, portés par une longue expérience et une maîtrise éprouvée de la manière écossaise de travailler.
Un temple est trouvé à Chinon. Les compétences spirituelles sont là, les capacités de transmission aussi, le dossier administratif est solidement ficelé. Confiant, le Grand Maître Adjoint transmet le tout dans les délais. L’enfant se présente bien. L’accouchement semble presque trop facile.
Le refus, le Triangle et la rupture
C’était sans compter sur les résistances humaines, fussent-elles maçonniques. La procédure prévoit que la création d’une loge soit soumise à l’avis des ateliers voisins. La Loge Fibonacci, à Tours, rend alors un avis défavorable. Certains y voient la marque d’une frustration : deux frères « rescapés » parviennent à rassembler en moins de deux mois quatorze frères expérimentés autour d’un nouveau projet, quand la loge-mère dépérissait.
L’avis défavorable est soutenu par l’un de ses nouveaux membres, siégeant au Grand Conseil de l’obédience, ainsi que par le Conseiller du Rite au niveau national, pour des raisons jugées au mieux floues, au pire incompréhensibles.
Au Convent, lorsque vient le moment d’annoncer créations et disparitions de loges, la surprise est totale. Les membres fondateurs, présents, s’entendent dire qu’on leur accorde la création non d’une loge, mais d’un simple Triangle.
Renseignements pris, on leur explique qu’il s’agit de « faire leurs preuves », tout en laissant entendre qu’une loge pourrait être autorisée au Convent 2024. On leur reproche aussi de ne pas avoir mis toute cette énergie au service du redressement de Fibonacci, oubliant que ces deux frères, résidant à 80 km de Tours, n’étaient pas familiers de l’environnement local, à la différence du Vénérable sur place, qui n’avait pas obtenu de meilleurs résultats.
Pour eux, le verdict tombe : un Triangle, c’est l’impossibilité de célébrer les cérémonies telles qu’enseignées par le Rite d’Écosse, donc une condamnation de fait à l’inaction et, à terme, à la mort du projet.
Camouflet, incompréhension, blessure : la décision est vécue comme une négation de leurs 20 ou 30 années de Maçonnerie, de leurs services rendus, y compris aux plus hauts offices du Grand Chapitre de l’Arche Royale.
La Pierre Ligérienne voit le jour
Face à ce qu’ils jugent inacceptable, les fondateurs prennent une décision radicale. Malgré l’insistance fraternelle du Grand Maître Adjoint, ils présentent leur démission immédiate de l’obédience et décident de créer une loge indépendante à l’Orient de Chinon, avec les frères locaux qui les ont rejoints.
« Le bébé est né, et c’est le plus beau de la terre », sourient-ils, comme tous les parents de loge.
Depuis, La Pierre Ligérienne travaille avec bonheur au Rite d’Écosse, armée des plus anciens rituels connus au monde : ceux de Saint Andrew n°25 et de Kilwinning n°0.
La structure initiale a été consolidée par l’initiation de deux profanes en 2024, puis d’un troisième en 2025, ainsi que par l’accueil de plusieurs frères chevronnés en errance. La loge s’est dotée d’un Chapitre pour travailler les « side degrees », sous la houlette d’un Grand Premier Principal.
Mieux encore, elle a impulsé la création d’une Confédération des Loges Écossaises de France, union de loges indépendantes et souveraines, vouée à l’instruction et au perfectionnement des maçons de toutes obédiences pratiquant le Rite Standard d’Écosse et le Rite d’Écosse. Une confédération placée sous la bienveillante attention d’un Grand Maître Maçon élu et installé, entouré de son collège, sans obligation, ni capitation.
Retrouver la liberté et le bonheur d’aller en loge
Avec le recul, les frères de La Pierre Ligérienne parlent d’un « bien pour un mal ». La pilule fut amère, mais elle leur a offert, disent-ils, la Lumière.
À ceux qui leur ont refusé le droit d’exister en tant que loge, ils adressent aujourd’hui un « merci » paradoxal : c’est ce refus qui les a poussés à briser leurs chaînes obédientielles et à savourer pleinement leur liberté.
Ils disent avoir retrouvé le plaisir d’aller en loge comme à l’époque de leurs jeunes années d’Apprentis, lorsque l’on ne savait rien, mais que l’on brûlait d’envie d’être ensemble dans une fraternité active.
Ils revendiquent désormais le bonheur d’être autonomes, de partager avec leurs frères et leurs visiteurs une fraternité vécue sur le Niveau, de l’Apprenti jusqu’au Grand Maître, et de pratiquer un corpus complet de degrés issus des neuf degrés des loges opératives écossaises, travaillés dans l’ordre, ce qui est, selon eux, trop rarement le cas aujourd’hui.
Une leçon de méthode et de fond
Pour les frères de La Pierre Ligérienne, l’expérience apporte plusieurs enseignements simples :
- En Franc-Maçonnerie, la force d’un atelier dépend d’abord de la qualité intrinsèque des frères qui le composent.
- Là où le travail manque de sérieux, les loges végètent ; là où le travail est rigoureux, les ateliers se développent et rayonnent rapidement.
- Une loge vraiment constituée d’un noyau soudé de frères libres, indépendants et réguliers peut largement se suffire à elle-même et choisir de rencontrer d’autres loges, chapitres ou prieurés uniquement pour la joie de l’échange, le désir d’apprendre et la volonté de transmettre.
Un Très Respectable Frère, Bernard de Bosson, leur avait un jour confié : « La Franc-Maçonnerie, ça ne doit être que du Bonheur. »
À Chinon, dans la vallée de la Vienne et de la Loire, les frères de La Pierre Ligérienne affirment avoir retrouvé ce bonheur. Leur témoignage résonne comme une invitation : parfois, pour rester fidèles à l’esprit, il faut accepter de quitter certaines formes. Et c’est au prix d’une rupture que peut naître, dans la discrétion d’un temple ligérien, une loge qui se veut pleinement fidèle à l’idéal écossais, libre et fraternelle.
