mar 03 février 2026 - 15:02

Le processus de transformation dans les cathédrales

Les cathédrales ne se réduisent pas à leur fonction de monuments religieux. Elles sont le réceptacles d’un savoir ancestral, d’une sagesse codée dans la pierre, la lumière et la forme. Elles ont été conçues pour élever l’âme humaine, tout autant que pour incarner un savoir initiatique transmis de siècle en siècle par les bâtisseurs, invitant l’homme à emprunter un chemin de transmutation intérieure.

Au-delà de la dimension religieuse, propre à la sensibilité de chacun, les cathédrales offrent aussi une lecture ésotérique, accessible à travers l’observation attentive de leurs sculptures et de leurs chapiteaux.

Entrer dans une église et intégrer en soi les messages inscrits dans la pierre équivaut à une véritable prise de conscience. C’est une invitation à pénétrer en nous-mêmes et à intérioriser les signes laissés par les bâtisseurs à travers les chapiteaux. Ce mouvement, né du centre de l’être, nous élève spirituellement avant de nous ramener à nous-mêmes, transformés et renforcés. Ainsi, nous pouvons nous libérer des énergies pernicieuses qui entravent la marche du pèlerin vers la lumière.

Pour y parvenir, il faut être disposé intérieurement et avoir la volonté d’ouvrir son cœur à l’interprétation des chapiteaux. Nul ne peut accomplir ce chemin à notre place. Il nous appartient de nous laisser saisir, de nous mettre en condition pour aller plus loin.

Il ne suffit pas de franchir le porche pour espérer ressentir immédiatement les influences bénéfiques. Il faut laisser aller son regard, absorber les images des chapiteaux et les faire vivre en soi comme si nous étions seuls, face à face, avec le miroir de notre vie. Le sacré devenant alors le quotidien de chacun.

Comme dans la majorité des églises, le parcours débute sur côté gauche, au nord, du côté du Septentrion. Certes, vous pourriez objecter que certains itinéraires imposés dans l’édifice, ou proposés par les guides touristiques, commencent parfois de l’autre côté, au Midi. Sans doute faut-il y voir la différence entre celui qui est initié et celui qui ne l’est pas…

La symbolique d’une église est profondément marquée par les axes cardinaux. À l’Occident, à l’extérieur, du côté du soleil couchant, le pèlerin contemple le tympan, qui trace l’axe de lumière destiné à le conduire vers l’Orient. Avant d’y parvenir, il lui faut découvrir le principe lunaire : ce côté nord, faiblement éclairé, qui ne fait que refléter la lumière du Soleil, dont les rayons pénètrent à son maximum, à son zénith, de l’autre côté, au Midi, du côté sud.

Tout comme les marées sont influencées par le mouvement de la lune, c’est toujours de ce côté gauche que se trouvent les fonts baptismaux, là où…ils devrait s’y tenir. Malheureusement, beaucoup ont perdu de vue ces références symboliques et, parfois sans même s’en rendre compte, dénaturent ce que la tradition a transmis de génération en génération en déplaçant la cuve baptismale vers une autre partie de l’édifice.

Le baptême donne symboliquement « accès à la Lumière », et c’est toujours dans cette partie la plus lourde, la plus tellurique du bâtiment que le futur baptisé entame sa vie de chrétien. Le baptistère permettant la rencontre des énergies cosmiques et telluriques.

C’est de ce côté, celui du silence, de l’intériorisation et de la maturation, que toute démarche initiatique doit commencer. Cette progression s’accorde avec le déplacement dans l’église, qui doit suivre le sens du soleil – dans le sens des aiguilles d’une montre – considéré comme bénéfique.

1 –  Le démon au serpent – Autun 

Les premiers chapiteaux que nous rencontrons sont généralement lourds de sens et jalonnent la progression spirituelle qui nous attend. De nombreux exemples pourraient être cités, mais les plus significatifs pour représenter cela, me semblent être les premiers décors historiés de la cathédrale Saint-Lazare d’Autun, qui, dès le départ, tracent le processus de transformation. Que peut-on y observer ?

Dès le premier chapiteau à gauche, apparaît un démon courbé, aux pieds bifides et à la bouche hideuse et grande ouverte (photo 1). Un serpent traverse son corps de part en part, du fondement jusqu’à la bouche, et le malin en saisit les extrémités de ses deux mains.

 La nativité – Autun

Les pieds du monstre sont solidement ancrés à la base de la corbeille, tandis que son dos et sa tête font jonction avec le tailloir. Lorsqu’un corps est ainsi engoncé entre ces deux extrémités, c’est signe qu’il est sous la domination de la matérialité. De plus, le serpent qui rampe à l’intérieur de l’être maléfique, comme glissant entre les pierres à même le sol et en mangeant la poussière, illustre clairement les énergies telluriques, celles « qui viennent de la Terre ».

L’épreuve de la Terre

Les thèmes iconographiques représentés dans cette sculpture, se rapportent en tous points, à l’épreuve de la Terre telle qu’abordée dans les traditions ésotériques. Celle-ci correspond à l’enfouissement dans la terre, symbolisé par un passage dans un lieu obscur ou fermé – tombeau, grotte, caverne ou cabinet symbolique. Le profane y est isolé, dans le silence et l’obscurité, et vit une mort symbolique, comme s’il devait mourir aux préjugés du vulgaire pour se transformer et renaître.

Si nous revenons à notre monstre, il représente bien l’homme rabougri, écrasé par la matérialité, en proie à ses passions et à ses instincts les plus vils. Son regard nous fixe, comme pour nous entraîner avec lui et nous confronter à notre propre destin.

Si nous restons là, nous serons à notre tour happés, comme lui, par la matérialité de notre existence. Il nous faut donc poursuivre, et nous voici désormais devant le chapiteau suivant : celui de la Nativité.

La renaissance initiatique

Après la mort symbolique du profane, la renaissance initiatique s’impose. Quelle plus belle allégorie pour exprimer ce thème que celle de la naissance de Jésus, celui qui annoncera plus tard « Je suis la lumière du monde ».

Sur la composition de la cathédrale d’Autun (photo 2 ci-dessus), Marie repose sur son lit et désigne de la main l’enfant qu’elle vient de mettre au monde. Deux sages-femmes auréolées l’assistent en faisant la première toilette du nouveau-né, tandis que Joseph, songeur, se tient sur le côté gauche.

D’un point de vue religieux, il n’est pas besoin de rappeler l’importance de cet événement, qui constitue l’un des fondements de la foi chrétienne. Mais d’un point de vue initiatique, cette scène incarne une nouvelle naissance : celle de l’initié qui renaît après la mort du vieil homme.

Dans le chapiteau Du Diable au serpent, l’homme était sous l’emprise de la matérialité et de ses passions internes. La démarche initiatique nécessitera de changer d’état, de passer de la matérialité à la spiritualité et de s’ouvrir à d’autres niveaux de conscience. Il s’agira, symboliquement, de mourir à la vie profane pour renaître à la vie nouvelle que confère l’initiation.

De ce fait, la vie deviendra plus forte que la mort puisqu’elle procède de la mort. Dans une logique spirituelle, on ne va jamais de la vie à la mort, mais de la mort à la vie.

Nous puisons tous à la même Tradition universelle et primordiale, quand bien même les actions et les gestes peuvent être propre à chaque communauté humaine. La naissance de Jésus dans la nuit du 24 au 25 décembre est en lien évident avec la progression du soleil. Par la naissance de Jésus, le christianisme s’inscrit également dans la période du solstice d’hiver, le moment où le jour est le plus court de l’année et va entamer sa progression ascendante jusqu’au solstice d’Été où, inversement, la nuit sera la plus courte de l’année. La date des solstices correspond au début de l’été (21 juin) ou de l’hiver (21 décembre) astronomique. Cette correspondance harmonieuse entre les périodes solsticiales reste conforme au domaine hermétique, puisque « ce qui a atteint son maximum ne peut que décroître, alors que ce qui est parvenu à son minimum ne peut au contraire que commencer à croître ». Ce n’est pas sans raison si les fêtes des deux saint Jean sont positionnées sur la même période solsticiale. Jean l’Évangéliste le 27 décembre et Jean le Baptiste le 24 juin, au moment des deux portes d’accès de la sphère céleste.

Mythra

Les adeptes du culte de Mithra, savent bien que la commémoration de la naissance de Mithra se déroulait également le 25 décembre. Le christianisme a repris à son compte cette date solaire pour l’avènement de Jésus ; dès lors, il ne tolère plus la coexistence avec le mithraïsme et le déclare illégal en 391.

Les fêtes solsticiales (du latin sol-stare : « le soleil reste stable ») antiques se déroulaient du 25 décembre au 6 janvier. Dans le même esprit, rappelons que le mois de janvier est placé sous le patronage du dieu romain Janus, représenté avec deux visages. Gardien des portes et des passages, il symbolisait celui qui autorisait le retour de la lumière du jour.

Noël vient du latin natalis, relatif à la naissance. C’est le nouveau soleil qui annonce la progression de la lumière sur les ténèbres. Symboliquement, la naissance de Jésus est celle du nouvel initié.

Ce chapiteau est à mettre en rapport avec l’hypothèse avancée par certains philosophes grecs, notamment d’Empédocle au V° siècle avant Jésus-Christ, selon laquelle tous les matériaux constituant l’univers sont composés de quatre éléments : la Terre, l’Eau, l’Air et le Feu.

Chaque substance du monde est constituée d’un ou plusieurs de ces éléments en plus ou moins grande quantité, ceci expliquant aussi le caractère plus ou moins volatil des quatre qualités élémentaires : le chaud, le froid, l’humide et le sec.

Comme dans la plupart des traditions, nous constatons qu’à Autun, le nouvel initié va devoir subir les épreuves en lien avec les quatre éléments.

Le bain de l’enfant Jésus représente l’épreuve de l’Eau, l’épreuve de la purification. Il succède à l’épreuve de la Terre, représentée sur le chapiteau Du Diable au serpent, bien ancré dans la matérialité, donc la Terre. L’Air se traduit par le premier cri de l’enfant. Le Feu sera le feu spirituel qui flamboiera tout au long de la vie de l’enfant divin.

On ajoute parfois aux quatre éléments un cinquième au statut ambigu, que l’on appelle aussi quintessence (du latin quinta essentia, cinquième essence), l’éther ou l’élément le plus subtil. La rose à cinq pétales qui occupe l’espace central de la sculpture s’inscrit tout à fait dans cette cinquième essence sur le chemin de l’initiation.

Dans une suite initiatique, l’adepte a maintenant quitté le vieil homme pour renaître en un homme nouveau, mais cela ne suffit pas pour devenir l’homme véritable à la recherche de la vérité, agissant avec sagesse et assumant sa liberté et ses responsabilités. Le travail est encore loin d’être achevé, il devra affronter un certain nombre d’obstacles ou d’épreuves devant lui permettre de se dépouiller de ses préventions et de ses préjugés. Par une véritable conversion de l’intelligence et de l’âme tout entière, il sera alors conduit à considérer la réalité autrement, à transformer la nature de son regard sur ce qui l’entoure, sur les autres et sur lui-même.

Si ce chemin de transformation vous appelle, et si, comme moi, vous êtes passionné par le langage symbolique de la sculpture romane, je vous invite à découvrir l’étude du parcours ésotérique complet des 74 chapiteaux et du célèbre tympan de la cathédrale romane d’Autun. Cette exploration est proposée dans mon ouvrage Cathédrales, chemin d’initiation – L’expérience intérieure à Saint-Lazare d’Autun, publié aux Éditions Louise Courteau, disponibleen librairie et sur les principales plateformes de vente en ligne.

Thierry Dupont

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