mar 03 février 2026 - 06:02

La Lumière ne se vend pas

Pour une gratuité maçonnique des conférences et salons, ou l’exigence de justice dans un temps de vies chères

À l’heure où l’inflation a peut-être ralenti, mais où les prix, eux, demeurent hauts, où les salaires rattrapent mal les années de tension, et où les cotisations obédientielles augmentent plus vite que la confiance, une question devient initiatique avant d’être comptable. Une conférence maçonnique, un salon maçonnique, une rencontre de transmission devraient-ils être payants. Le droit l’autorise. La conscience, elle, peut s’y refuser. Car si la Franc-Maçonnerie prétend parler au monde, elle ne peut le faire en dressant un guichet devant la porte du Temple, surtout quand ce guichet se cache en bas de l’affiche.

Le commentaire publié sur 450.fm par Damien Albertini – 4/02/26 conférence en Loire Atlantique de la GLNF : « L’histoire de l’univers, racontée par la lumière » publié le 28 janvier dernier par la rédaction – touche juste, non pas parce qu’il conteste la légalité d’une entrée payante, mais parce qu’il pointe une faute plus profonde : une faute de tenue. On peut appeler “publique” une conférence payante, oui. Mais quand le mot public est écrit en plein soleil, et le prix relégué en poussière typographique, ce n’est plus une information, c’est une stratégie. Et la stratégie, ici, n’est pas neutre : elle fabrique une scène où l’on attire d’abord, puis l’on conditionne ensuite. Bref, on ne propose pas, on capture.

Or la Franc-Maçonnerie, si elle veut demeurer autre chose qu’une marque, un réseau, une vitrine ou une boutique d’idées, ne peut pas se permettre d’adopter les réflexes d’un marketing profane. Elle ne gagne rien à cette ruse, sauf une chose : la perte de confiance.

Et cette perte de confiance, aujourd’hui, est un luxe que le monde maçonnique ne peut plus s’offrir.

1) Le droit dit possible, la probité dit à visage découvert

Commençons net : oui, une conférence peut être publique et payante. Le mot publique décrit l’ouverture (accessible à tous), pas la gratuité.

Mais le droit exige la clarté du prix. L’information du public sur le prix est obligatoire et doit être lisible et compréhensible.
Et si l’on parle de communication commerciale au sens large, l’omission (ou la dissimulation) d’une information substantielle, comme le prix TTC, peut être qualifiée de trompeuse dans certaines circonstances.

Donc le sujet n’est pas seulement “payer ou ne pas payer”. Le sujet est : comment annoncer.
Et derrière le comment annoncer, il y a un comment respecter.

Car une institution initiatique n’a pas pour vocation de jouer avec la marge, l’astérisque et le pied-de-mouche. Elle a vocation à se tenir dans l’axe.

2) Le contexte social : inflation ralentie, vies toujours chères, rattrapages inégaux

On entend parfois : « L’inflation baisse, donc la tension diminue. » C’est une demi-vérité.
L’INSEE indique qu’en moyenne annuelle, l’inflation harmonisée (IPCH) a nettement ralenti en 2025 (+0,9 % après +2,3 % en 2024).
Mais ralentir ne signifie pas effacer : les prix restent à un niveau élevé, et beaucoup de dépenses contraintes (logement, transports, assurances, énergie, services) continuent d’éroder le reste à vivre.

Les trajectoires de pouvoir d’achat, elles, sont heurtées. En 2024, le pouvoir d’achat du revenu disponible brut des ménages a augmenté (donnée macro), mais à l’échelle des individus, l’expérience est inégale. Et même en 2025, on observe des trimestres où le pouvoir d’achat recule.
La Banque de France elle-même projette une progression plus modérée du pouvoir d’achat en 2025 (+0,7 %), après un mouvement plus marqué en 2024, et souligne un ralentissement ensuite.

Côté salaires, il y a rattrapage partiel mais prudent : l’INSEE note qu’en 2024, la baisse de l’inflation permet un redressement du pouvoir d’achat du salaire net moyen (+0,8 % en euros constants).
Mais cette moyenne ne dit pas la fragilité réelle : carrières hachées, retraités, indépendants, familles monoparentales, territoires, charges fixes. L’existence concrète se paie au mois, pas à la moyenne.

Résultat : l’acte d’acheter un billet n’est plus un geste neutre. C’est un arbitrage.
Et c’est précisément là qu’une éthique maçonnique devrait entrer en scène.

3) Cotisations en hausse, coûts en cascade : quand la Fraternité devient une facture

Beaucoup le vivent. Les francs-maçons subissent, comme tout le monde, l’érosion du pouvoir d’achat. Mais ils subissent aussi une seconde pression : l’augmentation des coûts internes, directs ou indirects, qui se répercute sur les loges, les événements, les locations, les déplacements, la vie administrative.

On a vu, par exemple, des tensions sur les coûts immobiliers et de mise à disposition de locaux, avec des hausses dénoncées par des obédiences, sur fond de charges et de TVA, ce qui illustre bien la mécanique en cascade qui finit toujours par arriver au frère ou à la sœur, à la capitation, puis au billet d’entrée.

Et plus ces pressions montent, plus une question devient brûlante : où va l’argent !
Non pas par suspicion systématique, mais parce que l’époque exige des preuves de bonne gestion, et parce que la confiance, comme tu le sais, est une pierre fine : elle se taille lentement, elle se fissure vite.

4) Transparence : ce que la loi impose parfois, et ce que la morale maçonnique devrait imposer toujours

Logo-GLNF-Officiel

La plupart des obédiences et structures connexes relèvent d’un monde associatif. Notons que la GLNF (Grande Loge nationale française – 785 426 016) s’est déclarée en « Activités des organisations religieuses ». Or, en droit français, toutes les associations n’ont pas les mêmes obligations comptables : elles varient selon la taille, l’activité, les subventions, etc.
Mais il existe des seuils clairs : une association qui reçoit plus de 153 000 € de subventions annuelles doit établir des comptes annuels, et certaines obligations de publicité et de certification peuvent s’appliquer.
Le Journal officiel met d’ailleurs à disposition le dispositif de dépôt/publication des comptes pour les associations et fondations concernées.

Et même quand la loi n’oblige pas, la probité oblige.
Une obédience qui augmente les cotisations, ou qui multiplie les événements payants, devrait, si elle veut rester fidèle à une exigence initiatique, produire, pour ses membres :

  • un budget lisible ;
  • un compte de résultat compréhensible ;
  • une annexe pédagogique expliquant les postes (immobilier, fonctionnement, solidarité, communication, investissements) ;
  • et, idéalement, un contrôle renforcé (commissaire aux comptes lorsque requis, ou audit volontaire quand ce n’est pas requis).

La transparence, ici, n’est pas une option moderne. C’est une vertu ancienne : rendre compte.
Dans les traditions de métiers, dans les confréries, dans les ordres, la caisse n’est jamais seulement une caisse : c’est un serment collectif matérialisé. On ne « prend » pas. On « garde pour servir ».

5) Pourquoi la gratuité devrait être la règle : une position initiatique (et politique au sens noble)

Toutes les conférences et salons maçonniques devraient être gratuits. Je l’assume comme principe, et je l’argumente.

a) Parce que la transmission n’est pas un produit

Une conférence maçonnique, lorsqu’elle s’adresse au public, n’est pas une prestation au sens spirituel du terme. Elle est un acte de rayonnement.
Faire payer l’accès, c’est envoyer, même involontairement, un message : « La parole a un prix. »
Or la parole maçonnique, quand elle est offerte au monde, ne devrait pas être tarifée, mais donnée, comme on donne une lampe dans un couloir.

b) Parce que le public n’est pas un segment, c’est un visage

Le public n’est pas une cible. Le public, ce sont des vies.
Des gens curieux, parfois isolés, parfois précaires, parfois méfiants, souvent en recherche.
Si tu veux que la Franc-Maçonnerie cesse d’être un mythe social réservé à ceux qui ont déjà les codes, tu ne peux pas lui mettre un péage.

c) Parce que l’époque demande de la cohérence

On ne peut pas, d’un côté, parler d’humanisme, de dignité, de fraternité, d’universalité, et de l’autre, limiter l’accès par l’argent, ou pire, par l’argent dissimulé en bas de page.

d) Parce que la gratuité est un symbole opératif

La gratuité n’est pas une naïveté économique. C’est une discipline.
Elle force à poser les vraies questions :
Que finançons-nous, pourquoi, comment, avec quelle mesure.
Elle oblige à préférer le nécessaire au décoratif.
Elle met l’organisateur au défi : servir, plutôt que monétiser.

6) « Mais ça coûte. » Oui. Alors finançons autrement, sans fermer la porte

Il serait malhonnête de nier les coûts : salle, sécurité, assurance, déplacements, matériel, accueil.
Mais la conclusion n’est pas donc billetterie. La conclusion peut être :

  • gratuité + participation libre (à la sortie, sans pression, sans contrôle moral) ;
  • tarification solidaire (0 € possible, sans justificatif, et personne ne demande pourquoi) ;
  • mécénat clair (partenaires identifiés, pas d’influence sur le contenu) ;
  • budgets dédiés votés en amont, et compte-rendu financier public après l’événement ;
  • mutualisation inter-loges / inter-structures, au lieu de refaire chacun sa petite machine payante ;
  • et surtout, une règle simple : si c’est payant, on l’annonce en pleine lumière, pas en bas de page.

Ce dernier point, même strictement profane, rejoint la logique de l’information loyale sur le prix telle que rappelée par les autorités publiques.

7) Le cœur de l’affaire : la confiance, ou l’art de ne pas rapetisser la parole

Le commentaire de Damien Albertini a cette phrase essentielle : « À force de rapetisser l’information, on rapetisse la confiance. »
Tout est là.

ANTIFM-3-0-source-GADLU

On ne perd pas la confiance parce qu’on fait payer 15 euros (conférence GLNF) ou encore 30 euros (MASONICA LILLE – ANTIFM 3.0), non précisé sur l’affiche.
On la perd parce que l’on cache.

Parce que l’on emballe.
Parce que l’on met la vérité dans la marge.

La Franc-Maçonnerie aime dire qu’elle travaille à l’amélioration de l’humanité

Très bien. Alors qu’elle commence par un geste simple, lisible, fraternel, immédiatement vérifiable ! Ouvrir sans faire payer l’entrée, ou, si elle doit financer, ne jamais confondre financement et filtrage. La Lumière n’est pas une marchandise, et la quête n’est pas une billetterie. Quand une obédience, une loge, un salon, une conférence parlent au monde, ils ne devraient pas tendre la main comme un guichet, mais l’ouvrir comme une paume. Car il n’y a pas de rayonnement durable sans cohérence. Et il n’y a pas de cohérence quand le Temple affiche « public » en grand, mais murmure le prix en petit.

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Charles-Albert Delatour
Charles-Albert Delatour
Ancien consultant dans le domaine de la santé, Charles-Albert Delatour, reconnu pour sa bienveillance et son dévouement envers les autres, exerce aujourd’hui en tant que cadre de santé au sein d'un grand hôpital régional. Passionné par l'histoire des organisations secrètes, il est juriste de formation et titulaire d’un Master en droit de l'Université de Bordeaux. Il a été initié dans une grande obédience il y a plus de trente ans et maçonne aujourd'hui au Rite Français philosophique, dernier Rite Français né au Grand Orient de France.

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