L’approche de l’imaginaire en diurne et nocturne est l’un des piliers les plus féconds de l’anthropologie de l’imaginaire.
Pour Gilbert Durand, la distinction entre le régime diurne et le régime nocturne de l’imaginaire, loin d’être un simple dualisme manichéen, constitue une véritable cartographie dynamique des structures symboliques qui organisent notre rapport au monde, au temps, à la mort, au pouvoir et à l’intime.
Gilbert Durand ne part pas de zéro. Il hérite, dans les années 1950-1960, d’une triple tradition :
– la psychanalyse (Freud, Jung, surtout Gaston Bachelard et ses « rêveries matérielles »),
– la sociologie religieuse (Dumézil, Eliade, Caillois),
– et la phénoménologie de l’image (Merleau-Ponty, Minkowski).


Gilbert Durand a toujours reconnu Mircea Eliade comme l’un de ses maîtres intellectuels fondamentaux, aux côtés de Gaston Bachelard, Henry Corbin et Carl Gustav Jung.
En France, Gilbert Durand est souvent présenté comme le principal continuateur d’Eliade dans le champ de l’anthropologie du symbolique et de l’imaginaire. Il le considérait comme le fondateur moderne de l’histoire comparée des religions et surtout comme le théoricien par excellence du symbolisme, du sacré et du mythe.

C’est dans Les Structures anthropologiques de l’imaginaire (1960, réédité et augmenté jusqu’en 1992) qu’apparaît pour la première fois, de façon systématique, cette opposition entre deux régimes de l’imaginaire : le régime diurne et le régime nocturne.
Durand refuse le psychologisme étroit. Pour lui, l’imaginaire n’est pas une simple faculté individuelle ; il est le lieu même où se noue la relation de l’homme au cosmos.
Les images ne sont pas des ornements : elles sont des schèmes structurants qui commandent à la fois la perception, le langage, le rite et le mythe.

Le régime diurne : l’ordre de la schizomorphie et de la lumière
Le régime diurne est celui de la distinction, de la séparation, de la verticalité ascendante. Il est littéralement « le régime du jour », de la lumière qui découpe, qui tranche, qui hiérarchise.
– La schizomorphie : tendance à diviser, à séparer le haut du bas, le pur de l’impur, le masculin du féminin, le ciel de la terre.
– Le temps dramatique : le temps est linéaire, irréversible, héroïque. On va vers un dénouement, une catharsis.
– Les symboles dominants : l’épée, l’aigle, la montagne, la lumière, le feu purificateur, l’arbre dressé, la lance, le phallus ascendant.
– La posture anthropologique : l’homme se tient debout, face au monde, dans une attitude de maîtrise, de conquête, de domination.
Par exemples :
– Les mythes indo-européens trifonctionnels de Dumézil : la première fonction souveraine (Varuna/Mithra, Jupiter) est typiquement diurne : loi, lumière, serment, regard qui juge.
– Le monothéisme biblique dans sa dimension prophétique et légaliste : le Dieu séparateur (« Que la lumière soit ! »), le Décalogue gravé, la colonne de feu.
– L’héraldique occidentale : l’aigle impérial, le lion dressé, les armes blanches ascendantes.
– La littérature héroïque : Roland à Roncevaux, les chevaliers de la Table ronde, le western américain (le cow-boy solitaire face à l’horizon).
Durand parle du « complexe d’Abraham » : sacrifice du fils, coupure du lien charnel au nom d’une transcendance pure. Le régime diurne est ascétique, puritain, patriarcal, souvent masculiniste.

Le régime nocturne : l’ordre de la mystique et de l’intimité
À l’opposé, le régime nocturne est celui de la fusion, de la continuité, de la descente vers les profondeurs. C’est le régime de la nuit maternelle, de l’ombre bienveillante, du giron.
Ses traits distinctifs sont :
– La mystagogie : tendance à unir, à mélanger, à réconcilier les opposés.
– Le temps cyclique ou suspendu : le temps de l’éternel retour ou de l’éternel présent.
– Les symboles majeurs : le ventre, la coupe, la caverne, la nuit, l’eau, le sang, la terre humide, le serpent qui se mord la queue, le chaudron, le graal.
– La posture anthropologique : l’homme est couché, enveloppé, digéré, régénéré. C’est la position fœtale du retour à la mère.
Par exemples :
– Les mythologies chthoniennes : Déméter et Koré, Isis reconstituant Osiris, la déesse-mère néolithique.
– Le cycle arthurien dans sa partie « graalienne » : la quête n’est plus conquête (diurne) mais descente dans la forêt de Brocéliande, digestion symbolique dans le château du Graal, union mystique.
– Les rites dionysiaques : déchirure (sparagmos) suivie de fusion orgiaque dans le vin et le sang.
– La littérature de l’intime et du rêve : Proust et la madeleine, Baudelaire et les « parfums frais comme des chairs d’enfants », le surréalisme (Breton, Éluard).
– L’alchimie : toute l’opération est nocturne : nigredo, putréfaction, retour au chaos primordial avant la pierre philosophale.
Durand parle du « complexe d’Isis » : la déesse qui recueille les morceaux épars, qui réunit, qui ressuscite par l’enveloppement et la patience utérine.
Le nocturne se divise lui-même en deux sous-régimes
C’est l’une des grandes subtilités de Durand : le régime nocturne n’est pas homogène. Il distingue :
– Le nocturne mystique (ou synthétique) : la douceur, l’euphémisation, la descente harmonieuse. dont les symboles principaux sont la coupe, le vase, le graal.
Ainsi en est-il de la Vierge Marie, de la Shekhina juive, de la Sophia gnostique, de Béatrice de Dante (dans la mesure où elle conduit à l’union bienheureuse).
– Le nocturne dramatique (ou cyclique) avec la violence de la digestion, les dévorations terrifiantes, les temps du dragon. Ses Symboles prennent la forme du ventre monstrueux, du chaudron infernal, de la baleine.
Exemple : le Saturne dévoreur, le Minotaure, Jonas dans le ventre du poisson, les enfers grecs, les danses macabres médiévales.
Dialectique des régimes dans les bascules historiques et culturelles

Durand ne fige jamais les régimes dans une opposition statique. Il montre leurs basculements historiques :
– L’Antiquité grecque commence diurne (épopées homériques, cités verticales, Zeus olympien) et finit nocturne (mystères orphiques, dionysisme, platonisme de la remontée dans la caverne… mais aussi descente dans l’Hadès).
– Le Moyen Âge occidental est profondément nocturne (romanesque, culte marial, cathédrales comme utérus de pierre) puis bascule au XIIIe siècle vers un diurne dominicain et thomiste (lumière de la raison, inquisition, croisades).
– La Renaissance est diurne (humanisme conquérant, perspective, anatomie) ; le Baroque est un retour massif du nocturne (trompe-l’œil, métamorphoses, nuit mystique de saint Jean de la Croix).
– Les Lumières est l’apogée du diurne rationnel ; le Romantisme apparaît comme une revanche du nocturne (Novalis, Shelley, les Nuits de Musset).

Durand ira jusqu’à dire, dans Figures mythiques et visages de l’œuvre (1979), que le XXe siècle oscille tragiquement : totalitarismes diurnes (épée, aigle, pureté raciale) contre les grandes utopies nocturnes (communisme comme retour au giron maternel, écologie comme réconciliation avec Gaïa).
Gilbert Durand ne prône jamais le triomphe exclusif de l’un ou l’autre régime. Il rêve d’une copulation des contraires, d’une coincidentia oppositorum où l’épée diurne saurait protéger la coupe nocturne, où la lumière saurait descendre dans la caverne sans la détruire.

Dans L’Âme tigrée (1980), il écrit cette phrase magnifique :
« L’homme n’est vraiment homme que lorsqu’il accepte d’être à la fois tigre (fauve diurne, solaire, hiérarchique) et pieuvre (mollusque nocturne, enveloppant, digestif).
C’est peut-être là le message le plus profond de Gilbert Durand : l’imaginaire humain est fondamentalement bipolaire, et la santé symbolique d’une civilisation se mesure à sa capacité à laisser respirer les deux poumons de l’âme : celui qui monte vers la lumière et celui qui descend vers les eaux profondes. Tant que la Terre est refoulée, le Ciel devient tyran ; tant que le Ciel est oublié, la Terre devient marécage.
L’homme religieux véritable est celui qui accepte de vivre entre les deux, sur l’axe du monde, là où la lumière descend dans la caverne et où la caverne s’ouvre à la lumière. »
Qu’en est-il des régimes diurne et nocturne chez Mircea Eliade
Mircea Eliade n’emploie jamais littéralement les termes « régime diurne » et « régime nocturne ». Ces catégories sont proprement durandiennes. En revanche, quand on lit Eliade avec les lunettes de Durand (et Durand lui-même l’a fait explicitement dès 1960), on découvre que toute son œuvre est traversée par la même tension bipolaire, simplement formulée autrement.
Eliade parle plutôt de deux grandes modalités de l’expérience du sacré
- Le sacré céleste / ouranien correspond presque terme à terme au régime diurne de Durand
- Le sacré chtonien / tellurique / lunaire / végétal / féminin correspond au régime nocturne (avec les deux sous-branches mystique et dramatique)
| Thématique | Mircea Eliade (termes) | Gilbert Durand (régime) | Exemples eliadiens typiques |
| Hiérophanie céleste | Dieu ouranien, transcendant, lointain | Diurne schizomorphe | Zeus, Yahvé, Varuna, le « Tout-Autre » |
| Structure verticale | Axe du monde, ascension, échelle | Diurne ascendant | Échelle de Jacob, pilier d’Osiris, arbre cosmique |
| Temps linéaire, irréversible | Temps de l’histoire sainte, illud tempus | Temps dramatique diurne | Exode, Parousie, avatar de Vishnou |
| Sacrifice ascétique | Sacrifice qui monte (fumée, holocauste) | Diurne purificateur | Abraham et Isaac, le feu védique |
| Héroïsme, initiation guerrière | Initiation masculine, chasse, guerre | Diurne héroïque | Mithra taur octaure, rites indo-européens de la jeunesse |
| Sacré chtonien | Déesses-mères, dragons, serpents | Nocturne dramatique | Tiamat, Python, le serpent des profondeurs |
| Sacré lunaire / végétal | Cycles, mort-résurrection, régénération | Nocturne cyclique | Osiris, Tammuz, Adonis, Dionysos, rites agraires |
| Sacré de l’intimité | Retour au chaos, coincidence des opposés | Nocturne mystique | Androgyne primordial, hieros gamos, alchimie |
| Camouflage du sacré chtonien | Sous le christianisme (Vierge, saints) | Nocturne euphémisé | Culte marial, fêtes de Mai, Carnaval |
| Initiation chamanique | Descente aux enfers, maladie initiatique | Nocturne dramatique → mystique | Démembrement chamanique puis remontée |
| Modernité comme pathologie | Désacralisation, terreur de l’histoire | Triomphe exclusif du diurne | Historicisme, rationalisme, marxisme (temps linéaire pur) |
Dans Traité d’histoire des religions (1949) – chapitres « Le Ciel » et « La Terre, la Femme et la Fécondité », Eliade y oppose systématiquement les hiérophanies ouraniennes (distance, puissance, lumière) aux hiérophanies chtoniennes et végétales (immanence, cyclicité, sexualité, mort-résurrection).
Dans Le Mythe de l’éternel retour (1949) et Le Sacré et le Profane (1957), l’homme archaïque vit dans le temps cyclique et la coïncidence des opposés (nocturne). L’homme judéo-chrétien et moderne vit dans le temps linéaire, la séparation, la «terreur de l’histoire » (diurne exacerbé).
La grande différence avec Gilbert Durand
Eliade est plus descriptif et historique : il montre que les deux pôles ont toujours coexisté, mais que certaines cultures ou certaines époques privilégient l’un ou l’autre.
Durand est plus normatif et psychologique : pour lui, la santé anthropologique exige l’équilibre vivant des deux régimes. Un excès prolongé du diurne (puritanisme, rationalisme, totalitarismes) ou du nocturne (fusion orgiaque, retour au chaos) est pathologique.
Eliade dit : « Voilà comment les hommes ont vécu le sacré. » Durand ajoute : « Et voilà pourquoi, quand on ne laisse plus vivre le nocturne, la civilisation devient totalitaire ou dépressive. »
Prenons un exemple emblématique : le christianisme selon les deux auteurs
Pour Eliade, le christianisme est fondamentalement une religion céleste, historique, linéaire. Il a « désacralisé » la nature, le cycle, la Grande Déesse. Mais il a conservé des « camouflages » du sacré chtonien (Pâques = ancienne fête de printemps, Vierge Marie = Isis réinvestie, Noël = solstice d’hiver).
Pour Durand, le christianisme officiel est diurne (Dieu Père, croix verticale, résurrection ascendante), mais tout le christianisme populaire et mystique est nocturne (grotte de Bethléem, sépulcre, pietà, cœur saignant, rosaire = collier utérin).
La Franc-maçonnerie, particulièrement dans le Rite Écossais Ancien et Accepté (le plus répandu en France et en Europe latine), est un terrain d’application remarquablement clair de la grille durandienne diurne/nocturne.
Gilbert Durand lui-même, qui fut initié en 1950 et atteignit le 33e degré, a souvent utilisé la maçonnerie comme exemple privilégié dans ses cours à l’Institut catholique de Paris, à Grenoble et dans plusieurs textes (notamment dans La Foi du cordonnier, Figures mythiques et visages de l’œuvre II, et dans des entretiens).
Voici comment les deux régimes s’articulent et alternent dans le parcours maçonnique :
Au cours des trois degrés symboliques : une progression du diurne vers le nocturne puis un équilibre

Apprenti (1er degré) → Régime diurne dominant
Entrée dans la Loge les yeux bandés → sortie de l’obscurité profane vers la lumière (cérémonie de l’initiation = illumination soudaine).
Les symboles : la lumière jaillissante (« Que la lumière soit ! »), les trois grandes lumières (Équerre, Compas, Volume de la Loi sacrée), le maillet et le ciseau (outils de séparation, de taille de la pierre brute).
Les postures : l’initié est debout, droit, face à l’Orient. Le Vénérable Maître est surélevé (trône).
Tout est schizomorphe : séparation du profane et du sacré, du silence et de la parole, du bandeau et de la lumière

Compagnon (2e degré). on bascule vers le nocturne dramatique
Symboles : la pierre cubique à pointe (retour à la matrice tellurique), la lettre G au centre de l’étoile flamboyante (mystère de la génération et de la gnose), le mot de passe « Tubalcaïn » (forgeron chthonien)
Maître (3e degré) Avec le mythe sous-jacent d’Hiram, l’architecte assassiné, incarnation du héros solaire trahi, que l’on va relever par la substitution du mot sacré (geste de levée verticale)
Thème central : la mort d’Hiram (mise au tombeau, pourrissement, recherche du corps).
Posture : on se penche, on creuse, on descend l’escalier en colimaçon
On passe du régime diurne héroïque à un nocturne dramatique : décomposition, nuit de la crypte, promesse de résurrection par en bas.
Nocturne mystique puis synthèse
La légende d’Hiram est jouée en entier : assassinat, recherche du corps, substitution des mots, levée du maître par les cinq points parfaits de la maîtrise (griffes du lion = prise nocturne, digestive).
Acacias, branches qui recouvrent le tombeau → végétalisation, retour à la terre-mère.
Le crâne et les ossements sur l’acacia : thanatos et éros nocturnes.
Mais surtout : la substitution du mot « M∴ B∴ » (Mac Benac = « la chair quitte les os ») par le mot sacré prononcé à l’oreille, dans l’intimité, dans le souffle .
Le maître maçonnique finit par réconcilier les deux régimes : il a connu la mort nocturne et la résurrection, mais il porte désormais l’équerre et le compas entrelacés sur le tablier (union du diurne et du nocturne).
Avec les hauts grades apparaît une alternance très nette ( en reprenant ce que Durand en dit, rappelons qu’il avait atteint le 33e degré)
4e au 14e degré (Loge de Perfection) : Retour massif du diurne
Grades chevaleresques : Chevalier d’Orient, Chevalier de l’Aigle Noir Pellegrini, Prince de Jérusalem, etc.
Symboles : épée flamboyante, aigle, reconstruction du Temple (verticalité, lumière, ordre).
On est dans la reconquête héroïque de la Jérusalem céleste : pur régime diurne de la première fonction dumézilienne.

18e degré – Chevalier Rose-Croix : Apothéose du nocturne mystique
C’est le grade le plus « durandien » de toute la maçonnerie.
Chambre noire → descente dans la crypte → découverte du mot INRI (Iesus Nazarenus Rex Iudaeorum mais aussi Igne Natura Renovatur Integra : « par le feu la nature entière se renouvelle » = cycle alchimique nocturne).
Le Pélican nourrissant ses petits de son sang est l’image de la mère, de la coupe, du sacrifice euphémisé.
Le mot sacré se perd et se retrouve dans le silence, dans l’union mystique, dissolution dans la lumière noire.
Le repas rituel (pain, vin, sel) est pris dans l’obscurité ou la pénombre. c’est une communion nocturne. Durand disait en privé : « Le 18e degré est le grade où la maçonnerie avoue enfin qu’elle est une religion de la Mère. »

30e degré – Chevalier Kadosh → Retour du diurne vengeur
Épée, dague, échelle aux sept marches, combat contre la tyrannie.
L’aigle bicéphale noir et blanc est tentative de synthèse, mais dans une tonalité héroïque, ascétique, presque inquisitoriale.
C’est le diurne purificateur qui reprend le dessus.

33e degré → Copulation des contraires
Le Souverain Grand Inspecteur Général reçoit l’anneau à double tête d’aigle et la devise « Ordo ab Chao ».
Le rituel insiste sur l’équilibre : il faut avoir intégré la nuit pour pouvoir porter la lumière sans la brûler.
3. Symboles maçonniques centraux lus à travers la grille
| Symbole | Régime diurne | Régime nocturne |
| Colonne J∴ et B∴ | J∴ (Jakin) = pilier dressé, phallique | B∴ (Bohaz) = pilier creux, utérin |
| Équerre | Séparation, angle droit, loi | — |
| Compas | — | Ouverture, étreinte, matrice |
| Étoile flamboyante | Lumière, ordre, pentalpha ascendant | Centre mystérieux (lettre G), génération |
| Tablier | D’abord blanc pur (diurne) puis orné | Au 18e : rouge sang, peau sacrificielle |
| Chambre de réflexion | Crâne, faux, sel → nocturne dramatique | Préparation à la renaissance |
| Delta lumineux | Œil qui voit tout (diurne) | Triangle contenant l’œil = matrice |
La Maçonnerie comme intégration des deux régimes
Pour Gilbert Durand, la Franc-maçonnerie est une des rares institutions occidentales modernes qui refuse la répression du nocturne imposée par le rationalisme des Lumières et le puritanisme protestant. Elle propose au contraire un parcours initiatique complet : on commence dans la lumière aveuglante du diurne (Apprenti), on plonge dans les ténèbres terrifiantes puis maternelles (Compagnon et Maître), on remonte avec l’épée vengeresse (grades chevaleresques), on redescend dans la coupe eucharistique (Rose-Croix), et enfin on tente, au 33e degré, de vivre la tension créatrice des deux régimes.
C’est exactement ce qu’il appelait, dans Beaux-arts et archétypes (1989), « l’initiation bipolaire » : seule une initiation qui accepte de mourir dans le ventre nocturne peut prétendre ressusciter dans la lumière sans devenir totalitaire.
Ainsi, la Franc-maçonnerie est, aux yeux de Durand, l’un des derniers laboratoires vivants où l’Occident apprend encore à respirer avec ses deux poumons symboliques.
