dim 01 février 2026 - 11:02

Légendes de France ou d’ailleurs : À Tarascon, la Tarasque, ou l’art de tenir la bête

À Tarascon, dans les Bouches-du-Rhône, le Rhône ne sépare pas seulement deux rives. Il sépare deux manières d’habiter la peur.

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Sur l’autre bord, nous connaissons les récits de reflets, de pièges et d’enlèvements qui font du fleuve un miroir dangereux, une surface où l’œil se perd avant le pas. Tarascon, elle, répond par une autre pédagogie. Ici, la peur n’est pas seulement un vertige, elle est une matière à travailler. La Tarasque apparaît alors comme une bête de marais et de roc, un monstre de passage, une présence qui guette le voyageur au moment exact où il se croit déjà arrivé, c’est-à-dire au seuil.

Ce qui frappe, dans la Tarasque, c’est son caractère composite

Comme si le récit avait voulu concentrer en une seule forme un bestiaire entier. Les descriptions varient, les enluminures hésitent, les traditions superposent des traits, et c’est précisément cette instabilité qui fait sa puissance symbolique. La bête n’est jamais « une » au sens simple. Elle ressemble à la somme de nos désordres : domination et défense, instinct et carapace, faim et panique. Nous ne faisons pas face à un animal, mais à une agrégation, comme si la légende murmurait ceci : le monstre n’est pas seulement dehors, il est ce que nous devenons lorsque nous laissons nos forces intérieures se dévorer entre elles.

La scène centrale, telle qu’elle est relayée par la tradition médiévale, refuse d’ailleurs la facilité du héros cuirassé

Ici, pas de saint Georges triomphant à la lance, pas d’épopée guerrière où l’épée efface le problème. Le récit change de registre. Il affirme que la victoire peut être une victoire sans violence, une victoire de présence, de parole et de maîtrise. Jacques de Voragine, dans La Légende dorée, place au cœur de l’épisode une femme, Sainte Marthe, et un geste décisif : la bête est conduite, tenue, menée, et le lien se fait au moyen d’une ceinture.

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Ce détail de la ceinture n’est pas une anecdote

C’est la clef. La ceinture, c’est la mesure qui entoure, la règle qui tient, le cercle qui limite sans mutiler. Elle dit que l’initiation, au sens le plus profond, ne promet pas un monde sans monstres. Elle promet un apprentissage : ne plus leur obéir. Dans cette logique, le monstre n’est pas supprimé, il est contenu, et la contenance n’est pas une faiblesse mais un art.

Notre regard maçonnique

La ceinture devient ici plus qu’un accessoire narratif : elle devient un emblème de gouvernement intérieur. Tenir la bête en laisse ne signifie ni la nier, ni l’humilier, ni la repousser dans l’ombre ; cela signifie lui donner une forme, donc une limite. Or la forme n’est pas un carcan : elle est une architecture.

La Tarasque en laisse

Nous savons, dans le travail de l’atelier, que ce qui n’est pas mesuré déborde, et que ce qui déborde finit par dévaster. La laisse figure cette vérité opérative : la liberté n’est pas l’absence de liens, elle est le choix des liens justes. La peur n’est pas abolie, elle est convertie en vigilance ; la pulsion n’est pas détruite, elle est transmutée en énergie disponible. Comme la pierre brute n’est pas punie mais ajustée pour entrer dans l’édifice, la force brute n’est pas « tuée ». Elle est disciplinée, rendue commensurable, mise au service d’un ordre plus haut. La ceinture ne nie pas l’ombre, elle l’empêche de faire la loi.

C’est ici que Tarascon se distingue de tant de légendes de fleuve

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Là où d’autres récits disent : méfions-nous de l’eau qui trompe, Tarascon dit : méfions-nous de nous-mêmes quand nous traversons. La Tarasque est gardienne de frontière. Elle guette le passage, elle éprouve l’audace, elle sanctionne la précipitation, non par caprice mais par fonction. Un seuil ne se franchit pas en force. Un seuil se franchit avec une règle intérieure. Et si la bête “mange” le voyageur, c’est que le voyageur arrive sans forme, sans axe, sans discernement, livré à tout ce qui, en lui, mord et dévaste.

Tarasque-et-voyageur

Mais le génie tarasconnais ne s’arrête pas au récit. Il le pousse dans la cité. Il le transforme en acte collectif. Car une légende, si elle reste seulement racontée, demeure un frisson. Une légende, quand elle devient procession, devient une éducation. Nous entrons alors dans ce moment rare où une ville fait de son mythe un exercice commun : la Tarasque ne vit pas seulement dans les livres, elle sort, elle circule, elle traverse, elle oblige chacun à se situer. Le monstre, au lieu d’être relégué dans l’imaginaire, est ramené au centre, rendu visible, porté et maîtrisé, comme si la communauté déclarait : nous savons que la peur existe, nous savons que la violence est possible, et c’est précisément pour cela que nous rejouons le geste qui la tient.

Du roi René aux archives : la tradition comme stratification vivante

L’histoire locale attribue au roi René un rôle structurant, avec les Jeux de la Tarasque institués au XVe siècle, tandis que les archives rappellent que la première « sortie » clairement attestée par un document est plus tardive.

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_registre_des_archives_de_Tarascon

Ce décalage n’affaiblit pas la tradition, il l’éclaire. Il nous apprend qu’une fête est une stratification : elle naît, se formalise, disparaît parfois, renaît, se réécrit, et c’est cette alternance même qui fait d’elle une mémoire vivante plutôt qu’un décor du passé.Dans cette dramaturgie, tout prend une valeur particulière : le cortège, la présence des figures, la répartition des rôles, la répétition des parcours.Une procession n’est jamais neutre. Elle met en ordre. Elle transforme une foule en colonne. Elle fait d’un itinéraire un chemin. Elle change le bruit en rythme.

Clef-de-voûte-dans-la-collégiale-Ste-Marthe.-Pierre-de-réemploi

Et c’est pourquoi, même festive, elle demeure profondément sérieuse : elle rejoue, à ciel ouvert, la possibilité d’une harmonie.La devise de sainte Marthe, patronne de la ville, Concordia Felix (« Concorde heureuse ») prend ici un relief très concret. L’accord n’est pas une idée, c’est un mécanisme humain, fragile, travaillé, recommencé, et la Tarasque, paradoxalement, en devient l’outil.

La symbolique du rite

Quand la Tarasque sort, la ville n’organise pas seulement un défilé mais met en scène une grammaire du collectif. Les corps s’accordent, les pas s’ajustent, les voix se répondent, et ce qui était foule devient forme. L’espace ordinaire se transforme en parcours signifiant : la rue devient tracé, le tracé devient apprentissage. Là, l’œil initiatique reconnaît une évidence : faire colonne, ce n’est pas écraser, c’est soutenir ; ce n’est pas confisquer, c’est ordonner.

Sainte Marthe maîtrise la Tarasque. Illustration tirée du Livre d’heures d’Henri VIII, composé vers 1500

Le cortège enseigne, sans discours, que l’ensemble tient lorsque chacun tient sa place, non pour dominer, mais pour faire tenir. Le monstre, au centre, devient figure d’un chaos domestiqué : non un chaos mort, mais un chaos rendu habitable, contenu par le rite et par la répétition. La cité, le temps d’une fête, se fait atelier à ciel ouvert : elle rejoue l’épreuve du seuil et, surtout, la capacité à la traverser sans se laisser gouverner par ce qui en nous dévore.

Il faut alors insister sur un point essentiel : Tarascon ne conserve pas seulement, Tarascon rejoue. Les reconnaissances patrimoniales, jusqu’aux inscriptions internationales, ne disent pas seulement « voici une curiosité », elles disent « voici une pratique ». Un faisceau de gestes où l’effigie n’est pas un objet, mais le centre d’une mémoire active, d’un rite social qui continue d’opérer.

Et pourtant, nous le savons, toute tradition vivante se transforme

La-Tarasque-dans-le-marais

Ce que nous appelons, faute de mieux,la folklorisation travaille aussi la Tarasque. Les formes se colorent, les usages se déplacent, l’effroi devient parfois spectacle, la peur s’adoucit, le monstre se fait photogénique, presque familier. Mais la métamorphose n’est pas une trahison si le cœur du geste demeure. Or le cœur du geste, à Tarascon, demeure obstinément lisible. Ce n’est pas la mâchoire qui importe, c’est la laisse. Ce n’est pas la terreur qui compte, c’est la mesure. Quand une société ne sait plus nommer le monstre intérieur, elle fabrique parfois un monstre de carton-pâte. Nous pourrions sourire. Nous aurions tort. Car même sous la légèreté apparente, quelque chose insiste, quelque chose se transmet encore. La communauté répète : voici la bête ; nous ne la nions pas ; nous la tenons.

C’est là, au fond, la leçon tarasconnaise

La Tarasque enseigne que le monstre n’est pas forcément dehors, dans le fleuve, dans la nuit ou dans le marais. Il habite l’être humain tant que l’être humain n’a pas trouvé sa ceinture, sa règle, son axe. Et cette ceinture n’est pas une contrainte qui humilie : c’est une forme qui libère. Car l’absence de forme rend violent. La forme rend juste.

Nous comprenons alors pourquoi cette légende nous touche encore. Elle raconte une alchimie morale. Elle transforme l’épouvante en discipline, le hurlement en silence, la bête en puissance tenue. Elle dit, sans moraliser, que l’humanité n’est pas un état acquis, mais une conquête quotidienne. Et c’est peut-être cela, le secret le plus initiatique de la Tarasque : nous ne devenons pas humains en tuant la bête. Nous devenons humains en apprenant à la tenir.

Tarasque-au-seuil

Merci à notre fidèle lecteur de nous avoir sensibilisés à la Tarasque et de nous avoir invités à vous proposer cette belle légende…

D’ici là, si d’aventure, au détour d’un chemin creux, il vous semble entendre le pas lourd de la Tarasque au cœur d’un cortège, souvenons-nous que les légendes parlent souvent davantage de notre peur de mourir et de notre désir de sens que de la mort elle-même.

Gardons l’esprit en éveil, le cœur disponible et le pas fraternel… et retrouvons-nous dimanche prochain pour une nouvelle légende de France ou d’ailleurs, si vous le voulez bien…

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.
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