jeu 29 janvier 2026 - 13:01

Le mot de René : « Je ou à l’assaut de soi-même » 2/2

« La pierre brute est à peine dégrossie. L’heure du repos n’est donc pas arrivée » Rituel.

« L’individu contient beaucoup plus de personnes qu’il ne croit »

Friedrich Nietzsche, Fragments posthumes.

Connais-toi toi-même (2)

Michel Foucault

« La plupart du temps, les gens croient que ce qu’on doit faire, c’est dévoiler, libérer, déterrer la réalité cachée du soi… Le problème ce n’est pas de délivrer, ce n’est pas de « libérer » le soi, mais d’envisager comment il serait possible d’élaborer de nouveaux types, de nouvelles sortes de relations à nous-mêmes » (Michel Foucault, La culture de soi). Autrement dit, si la chenille passe son temps à s’examiner à ce stade de son développement, jamais elle ne pourra imaginer le papillon qu’elle deviendra.

Il se passe beaucoup de choses à l’intérieur d’une tête : des pensées, des affections, des désirs, des souvenirs… Vivre c’est se déplacer, c’est se rendre disponible à ce qui nous est donné de connaître et de rencontrer. Toute expérience, toute situation nouvelle nous changent. Comme les cellules de notre corps qui se renouvellent, notre vision du monde évolue. Pourtant, comme les neurones de notre cortex cérébral qui ne se remplacent pas, ceux qui comptent sur nous doivent pouvoir nous trouver toujours avec les mêmes dispositions. C’est vrai dans les actes de la vie comme dans les paroles énoncées.

Comment nommer ?

Jean-Pierre Vernant

Jean-Pierre Vernant (L’Individu, la mort, l’amour : soi-même et l’autre en Grèce ancienne) distingue l’individu, le sujet et la personne.

Individu : c’est ce qui se lit dans les biographies. C’est tel homme ou femme, le spécimen, l’être concret avec son existence propre.

Sujet : il se trouve dans les autobiographies ou les Mémoires. Cette notion recouvre le souci de choisir ses comportements dans son temps historique et culturel. « Derrière tes sentiments et tes pensées, mon frère, se tient un maître plus puissant, un sage inconnu – il s’appelle soi. Il habite ton corps, il est ton corps » (Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra).

Personne : elle écrit ses confessions, un journal intime comme saint Augustin, Montaigne ou Rousseau. Cela se répand au XIXe siècle, « développement maladif et monstrueux du moi » (Ferdinand Brunetière, 1849-1906). C’est un individu certes mais avec en plus la conscience de soi. Marcel Mauss fait démarrer à Kant et à Fichte que « tout fait de conscience est un fait du « moi » » (Sociologie et anthropologie).

« La personne dit : Je suis ; l’individu dit : Je suis ainsi… La personne contemple son soi, l’individu s’occupe de ce qui est sien ; il dit mon esprit, ma race, mon activité, mon génie… Nul homme n’est purement une personne, nul n’est purement un individu » (Martin Buber, 1878-1965, philosophe).

La théorie freudienne

Freud

L’homme est régi par des processus dont il n’est pas l’agent conscient : « Le conscient ne serait que des actes isolés, des fractions de la vie psychique totale. » Dans le vocabulaire freudien, la personnalité se décompose en trois instances, le moi, le ça et le surmoi. Le moi définit la personnalité et lui permet de s’adapter à la réalité. Le ça traduit les forces profondes et involontaires de la vie humaine. Il est activé par le principe de plaisir (la libido ou énergie sexuelle) et se traduit par des pulsions, instinctives et inconscientes, investies sur des objets ou des images. « Des impulsions sexuelles jouent en tant que causes déterminantes des maladies nerveuses ou psychiques un rôle extrêmement important. Ces mêmes émotions sexuelles prennent une part qui est loin d’être négligeable aux créations de l’esprit humain dans les domaines de la culture, de l’art et de la vie sociale » (Introduction à la psychanalyse). La pulsion est culturellement orientée vers des objets socialement valorisés, ce en quoi elle diffère totalement de l’instinct. Le surmoi représente la censure, l’autorité, l’intériorisation des interdits. Il a pour conséquence le refoulement de ce que l’on ne veut pas connaître mais qui est présent dans l’inconscient. C’est l’héritier du complexe d’Œdipe, amour frustré de la mère et idéalisation du père rival. Tout ceci se structure lors de l’enfance où la libido se heurte au social/censeur au cours de trois stades (oral, anal et œdipien), et dans la vie de l’adulte par sa gestion de ses deux instincts fondamentaux, Éros (le désir) et Thanatos (la mort).

Jung

Pour lui, le psychisme se conçoit dans quatre dimensions.

le masque des conventions : « L’identification à la fonction, à la profession ou au titre, a quelque chose de séduisant. »

le visage du moi avec sa spécificité, son libre arbitre, son intégrité, sa cohérence et sa conscience.

le subconscient, mémoire de tout ce que nous avons connu, mémoire présente ou non, partie de l’inconscient qui remonte partiellement à la conscience et influence le comportement.

l’inconscient : « L’inconscient n’est pas un monstre démoniaque. C’est un organisme naturel, indifférent aux points de vue moral, esthétique et intellectuel. Il est dangereux si notre attitude à son égard est fausse » (L’Âme et la vie). Il est à la fois personnel, produit par les « rejets » de la conscience, et collectif. Chacun porte en lui les traits de tout homme ; dans des circonstances données, nos comportements sont analogues à ceux de tout homme. « L’inconscient est commun aux humains à un degré bien plus élevé que ne le sont les contenus de la conscience individuelle » (Métamorphoses de l’âme et ses symboles).

Mon hérédité : destin ou libre-arbitre ?

Le gène est un ensemble d’instructions donnant le mode d’emploi de la fabrication d’un corps. Le génome est une bibliothèque dont il est une page. Quelle part de déterminisme s’y trouve, ce présent qui contraint mon futur ? (L’inverse du destin qui est un futur qui contraint le présent).

Le déterminisme génétique

Le déterminisme génétique est une idée remontant à la génétique des années 1920, selon laquelle tout le développement biologique d’un organisme est déterminé par ses gènes. Elle postule donc que la connaissance de ces gènes et de leur « activité » permet de comprendre le développement, le fonctionnement et même les comportements de cet organisme. Résumant les découvertes de son époque, le professeur François Gros écrivait : « Des facteurs héréditaires au principe transformant, on dégage enfin le responsable, l’élément qui renferme en lui notre destinée et recèle la vertu explicative du caractère : le gène. Résolument déterministe, la biologie croit dur comme fer à cette équation par elle maintes fois vérifiée : le gène expliquera non seulement nos actes, mais aussi nos comportements – des plus intimes au plus sociaux – notre pensée, bref, tous nos caractères » (Les secrets du gène). Le gène égoïste de Richard Dawkins a largement participé à la diffusion du déterminisme génétique.

L’épigénétique

Schéma représentant les mécanismes de l’épigénétique : les marques biochimiques de méthylation apposées par des enzymes sur l’ADN conduisent à l’inactivation des gènes concernés. Les marques apposées sur les histones modifient l’état de compactage de la molécule d’ADN, favorisant ou au contraire limitant l’accessibilité aux gènes.

« Les mots « génétique » et « héréditaire » sont devenus quasiment synonymes. Cependant, de la même manière que la théorie de Newton n’est pas la physique mais une théorie de la physique, la génétique n’est pas l’hérédité, mais une théorie de l’hérédité… Il y a de nombreux cas où un gène détermine plusieurs caractères, où plusieurs gènes déterminent un caractère et des cas où le caractère associé à un gène n’apparaît que chez une fraction des individus qui le possèdent. Il faut souligner que ces notions ont été très vite acquises, dès les années 1920 » (Jean-Jacques Kupiec, Ni Dieu ni gène : pour une autre théorie de l’hérédité). Les composants agissent sur le comportement du système, et le système agit en retour sur le comportement des composants. »

L’épigénétique étudie les changements de l’expression des gènes qui ne sont pas dus à des modifications de la séquence d’ADN et sont stables à travers les divisions cellulaires. « Tout organisme est une coproduction de ses gènes, de l’épigénétique et de l’environnement » (Pierre-Henri Gouyon, Muséum d’histoire naturelle) ; je suis la résultante d’interactions entre mes gènes, mon environnement et ma culture. La pratique de la chasse a diminué la taille des intestins et libéré de l’énergie au profit de la matière cérébrale (Kevin Laland et Isabelle Coolen, Dossiers de la recherche).

« L’épigénétique crée au fond l’espoir que nous sommes « plus » que la séquence de nos gènes » (Edith Heard, professeur au Collège de France).

L’initiation

« Sur l’acacia, emblème de la renaissance ».

Rituel

L’ère « post-génomique » qu’est l’hérédité étendue confirme cette mise à distance de la fatalité. En s’en tenant simplement à l’initiation, il est clair que la Franc-maçonnerie promet un nouveau départ qui écarte toute vision déterministe. Une renaissance symbolique est possible à condition d’en être un acteur qui veut utiliser les outils symboliques proposés. L’apprentissage est donc le temps pour connaître les causes de ce que je fus. Et comme le dit la philosophe pour un transclasse, il s’agit de mettre « « en jeu l’invention d’une existence nouvelle au sein d’un ordre établi sans qu’un bouleversement social ou une révolution se soient produits » (Chantal Jaquet, Les transclasses ou la non-reproduction). L’initiation qui initie aussi au monde profane permet de « comprendre les déterminismes sociaux pour mieux pouvoir s’en libérer » (Chantal Jacquet).

Recommandations

Gaëlle Pontarotti, Par-delà les gènes, Une autre histoire de l’hérédité, Gallimard, 2025.

René Rampnoux, Penser en Franc-maçon, Quand la franc-maçonnerie dialogue avec la philosophie, Dervy, 2019.

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René Rampnoux
René Rampnoux
René Rampnoux, né à Périgueux, agrégé d'économie et de gestion, licencié en droit. Coordinateur des ouvrages Ellipses de préparation au Concours commun IEP, essayiste, il est ancien Grand Maître adjoint du Grand Orient de France.

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