mer 28 janvier 2026 - 13:01

Les origines de la culture selon René Girard : synthèse, analyse et adaptation maçonnique

Épisode 5/5

Dans ce cinquième et dernier volet de la série dédiée à René Girard, l’anthropologue explore les origines de la culture humaine à travers le prisme du mécanisme du bouc émissaire. En partant de l’observation que ce processus opère partout, Girard construit une hypothèse audacieuse sur la naissance des sociétés : nos ancêtres préhumains, emportés par la violence mimétique, auraient basculé du chaos collectif à l’ordre par le sacrifice unificateur.

Ce meurtre fondateur, à la fois maléfique et bienfaisant, engendre les rites, les interdits et les mythes, posant les bases religieuses de toutes les institutions culturelles. Cette théorie invite à une prise de conscience de la rivalité mimétique comme source de violence, appelant à un travail introspectif pour transcender ces origines sanglantes.

Synthèse de l’épisode

À partir de l’observation du mécanisme du bouc émissaire qui fonctionne partout, René Girard a construit une hypothèse sur l’origine des sociétés. Nos ancêtres préhumains, emportés par leur violence mimétique, se seraient entretués s’ils n’avaient basculé du « tous contre tous » au « tous contre un ». Soudain rassemblés autour du cadavre de leur victime, stupéfaits, ils ont vu en elle un être maléfique, cause de la violence, et un être bénéfique, cause de la paix retrouvée. Ainsi naît le sacré : à la fois menaçant et bienfaisant. Les hommes ont gardé une mémoire confuse de ce meurtre fondateur ; c’est pourquoi ils ont eu tendance, lors de nouvelles crises, à vouloir répéter cet événement primordial. Ils ont donc tué des victimes humaines ou animales pour se réconcilier. Ainsi, les sacrifices sont des meurtres protecteurs qui expulsent la violence hors de la communauté.

Rites de passage des jeunes filles dans la région orientale du Ghana

René Girard affirme que les rites sacrificiels sont à l’origine de l’élevage et de l’agriculture, car c’est en vue des offrandes que certains animaux ont été domestiqués et certaines céréales cultivées. Les premières sociétés sont donc religieuses : elles ont inventé les interdits pour réduire les rivalités, les rites pour réunir la communauté et les mythes pour raconter les origines des hommes et des dieux. En fait, toutes les institutions proviennent du religieux ; elles gardent donc des traces de l’origine sanglante de l’humanité. Le pouvoir politique vient du sacrifice : le roi a d’abord été une victime en sursis qui a su en profiter pour imposer son pouvoir. Progressivement, le sacrifice a disparu avec l’évolution vers la monarchie moderne, puis vers l’État détenteur du monopole de la violence légitime.

Pour René Girard, les sociétés archaïques existent pour prévenir la violence par le sacrifice parce qu’elles ne peuvent pas la stopper, alors que les sociétés modernes, ayant un système judiciaire, peuvent sans risque la frapper en son cœur. On a pu penser que la justice expéditive du lynchage reste très présente, hélas, dans les civilisations les plus raffinées. La véritable cause de la violence dans les sociétés est la rivalité mimétique de nos désirs ; il nous faut en prendre conscience. Mais est-ce possible ? C’est un véritable travail sur nous-mêmes à quoi la théorie de René Girard nous invite.

Analyse philosophique

L’hypothèse girardienne sur les origines de la culture repose sur une anthropologie mimétique où le sacré naît du meurtre fondateur, transformant la violence chaotique en ordre social. Le passage du « tous contre tous » au « tous contre un » marque un basculement ontologique : la victime, perçue comme ambivalente (maléfique pour la crise, bénéfique pour la paix), devient le prototype du divin, masquant la culpabilité collective sous un voile mythique. Girard déconstruit les mythes comme des récits biaisés qui justifient le sacrifice, occultant la vérité victimaire. Les rites, en ritualisant ce meurtre, expulsent la violence, tandis que les interdits (contre l’inceste, la vengeance) canalisent les rivalités mimétiques, prévenant l’escalade.

Sacrifice
Sacrifice

Cette théorie étend ses ramifications à l’évolution culturelle : l’agriculture et l’élevage émergent non d’une nécessité économique pure, mais d’un impératif sacrificiel, domestiquant la nature pour apaiser le sacré. Les institutions, du politique au judiciaire, portent les stigmates de cette origine sanglante : le roi, initialement victime désignée, monopolise la violence pour devenir souverain, préfigurant l’État moderne hobbesien. Girard oppose les sociétés archaïques, dépendantes du sacrifice pour survivre, aux modernes, où la justice rationnelle frappe la violence « en son cœur », bien que des reliquats comme le lynchage persistent, révélant la pérennité mimétique. La prise de conscience de la rivalité désirante comme cause primordiale invite à une éthique de la responsabilité : transcender le mimétisme exige un travail introspectif, écho à la conversion girardienne influencée par le christianisme, qui révèle la victime innocente et démystifie le sacré.

Adaptation maçonnique

La Franc-maçonnerie, avec sa quête symbolique des origines et de la construction humaine, trouve dans l’hypothèse girardienne sur les origines de la culture un écho profond à ses principes initiatiques. Les francs-maçons, en explorant les mystères du temple de Salomon, reconnaissent que les sociétés naissent d’un ordre émergent du chaos, mais la voie maçonnique transcende le meurtre fondateur en ritualisant une violence symbolique, non sanglante. Le basculement du « tous contre tous » au sacré rappelle les épreuves initiatiques où le postulant affronte le chaos profane pour renaître en fraternité, sans victime réelle : le sacrifice est intérieur, dépouillant l’ego mimétique pour révéler l’être authentique.

Gustave Doré : Lesacrifice d’Isaac

Les rites maçonniques, comme les sacrifices girardiens, réunissent la communauté, mais ils canalisent le mimétisme vers une émulation vertueuse, inventant des interdits symboliques (discrétion, égalité) pour réduire les rivalités. Girard lie l’agriculture et l’élevage au sacrificiel ; en Franc-maçonnerie, cela évoque les outils opératifs devenus spéculatifs, domestiquant la matière pour édifier un temple moral, loin de toute violence expiatoire. Les institutions maçonniques, traces d’un religieux sécularisé, promeuvent un pouvoir fraternel sans sursis victimaire, évoluant vers une monarchie symbolique où le vénérable maître guide sans dominer. Contrairement aux sociétés archaïques, la Franc-maçonnerie moderne, avec son « système judiciaire » interne (règles éthiques), frappe la violence mimétique en son cœur par la lumière de la raison, évitant les lynchages en favorisant le dialogue. La théorie de Girard invite au travail sur soi ; en loge, cela se concrétise par l’initiation continue, conscientisant la rivalité désirante pour construire une humanité harmonieuse, libérée de ses origines sanglantes.

Conclusion

Les origines de la culture selon René Girard illuminent les fondements mimétiques et sacrificiels des sociétés, du meurtre fondateur aux institutions modernes. En synthèse, cet épisode final révèle comment le sacré expulse la violence, invitant à une conscience éthique pour transcender nos désirs rivaux. L’analyse expose une anthropologie profonde, tandis que l’adaptation maçonnique propose une voie symbolique de rédemption collective. Clôturant cette série, cette réflexion appelle à un engagement introspectif, transformant la rivalité en fraternité pour un avenir pacifié.

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

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