mar 27 janvier 2026 - 13:01

Le bouc émissaire selon René Girard : synthèse, analyse et adaptation maçonnique

Épisode 4/5

Dans la théorie mimétique de René Girard, le bouc émissaire émerge comme un mécanisme archaïque et persistant pour résoudre les crises de violence issues du désir mimétique. Ce quatrième volet de la série explore comment l’imitation réciproque des rivaux mène au chaos indifférencié, où la violence efface les distinctions, et comment la désignation d’un coupable unique restaure l’ordre social.

À travers des analogies avec la peste ou les réseaux sociaux, Girard démontre que ce processus n’est pas seulement historique mais omniprésent dans les sociétés modernes, posant des questions sur l’origine et le fonctionnement des communautés humaines. Cette réflexion prépare le terrain pour l’hypothèse girardienne sur les fondements rituels et mythiques des sociétés.

Synthèse de l’épisode

L’imitation réciproque des combattants empêche de trouver la cause de la violence : chacun accuse les autres. La violence est comme la peste ou le déluge ; elle ne fait pas de différences, elle les anéantit. C’est le chaos. Comment s’en sortir ? Regardons autour de nous : que fait-on quand la peste s’abat sur une communauté ? Aujourd’hui, on recherche les causes de la maladie pour tenter de l’éradiquer. Autrefois, avant les progrès de la science, on cherchait un bouc émissaire. C’est le moteur du complotisme : trouver un responsable. Les foules d’autrefois se jetaient sur l’être différent – un étranger, un infirme, un roi tout-puissant. C’est lui le coupable ; on le lynche, qu’on lui coupe la tête, on se débarrasse du virus. L’affaire revient ; la communauté peut repartir sur de nouvelles bases.

C’est le même mécanisme : un emballement mimétique qui amplifie la violence jusqu’au « tous contre tous » et qui ramène la paix avec le « tous contre un ». Où les hommes s’entretuent, ils trouvent une solution. Sur les réseaux sociaux, les groupes de followers sont faits d’individus séparés qui réagissent à l’émotion, aux likes, par la contagion des désirs et des haines. Ils montrent de plus en plus, se ressemblent et oublient leur identité. Ils se constituent dans la foule virtuelle qui pourra obéir à des mots d’ordre simples en cas de mal-être, de crise d’adolescence ou de crise économique. Le ressentiment devient contagieux ; le groupe va se chercher un coupable et le trouver à partir d’une rumeur, d’une vidéo ou d’une photo.

Quand le coupable est désigné, alors à coups de clics et par une logique aveugle et mécanique se déclenche le lynchage médiatique. Le bouc émissaire peut être un peu à part : un personnage connu, un homme politique ou même une nation. Les lynchages médiatiques, les harcèlements à l’école ou en entreprise expriment le besoin viscéral d’un groupe en crise de trouver un exutoire. Tous sont unis contre le mal, contre le coupable. Comment ce mécanisme du bouc émissaire permet-il de faire une hypothèse sur l’origine et le fonctionnement des sociétés humaines ? Suite au prochain épisode.

Analyse philosophique

La théorie girardienne du bouc émissaire s’ancre dans l’escalade mimétique : lorsque les désirs convergent vers les mêmes objets, la rivalité s’intensifie, effaçant les différences sociales et menant à un chaos où la violence devient contagieuse, comparable à une épidémie. Girard compare cela à la peste, non comme métaphore mais comme processus anthropologique : dans l’indifférenciation, les accusations réciproques masquent l’absence de cause réelle, perpétuant le cycle. Historiquement, avant la science rationnelle, les communautés archaïques résolvaient cette crise par la polarisation sur un « tous contre un » : le bouc émissaire, souvent un marginal (étranger, infirme, puissant), absorbe la culpabilité collective et, par son sacrifice, restaure l’ordre. Ce mécanisme n’est pas conscient ; il opère aveuglément, transformant la victime en virus à éliminer, permettant un nouveau départ mythifié.

Dans les sociétés modernes, ce pattern persiste sous des formes sécularisées. Les réseaux sociaux amplifient la contagion mimétique : les followers, initialement divers, convergent vers une uniformité émotionnelle, où likes et haines se propagent comme des mèmes viraux. Le ressentiment, exacerbé par des crises (économiques, identitaires), mène à la désignation rapide d’un coupable via rumeurs ou médias. Girard voit dans les lynchages médiatiques ou les harcèlements une catharsis collective : le groupe en crise trouve unité dans l’exutoire, canalisant la violence interne vers un extérieur symbolique. Ce processus hypothétise l’origine des sociétés : les rites sacrificiels archaïques, masqués par les mythes, fondent les institutions en ritualisant le bouc émissaire, transformant la violence chaotique en ordre culturel. Le danger réside dans sa récurrence : sans conscience, il perpétue des injustices, du complotisme aux persécutions, menaçant la cohésion démocratique.

Adaptation maçonnique

La Franc-maçonnerie, en tant que voie initiatique, offre un contrepoint éclairant à la théorie du bouc émissaire de Girard, en promouvant une fraternité qui transcende les rivalités mimétiques et évite les pièges de l’indifférenciation violente. Les francs-maçons reconnaissent que l’imitation réciproque peut mener au chaos, mais les rituels maçonniques canalisent ce mimétisme vers une émulation positive : l’initié imite non pour rivaliser, mais pour s’élever collectivement, évitant l’accusation mutuelle par l’humilité et la tolérance. Le bouc émissaire, archétype du sacrifice injuste, résonne avec les épreuves symboliques où le postulant affronte ses propres ombres, sans projeter la faute sur autrui. Dans les loges, le « tous contre tous » est conjuré par la chaîne d’union, qui unit les frères contre l’ignorance profane plutôt que contre un individu.

Les réseaux sociaux, vecteurs modernes de lynchages mimétiques, contrastent avec la discrétion maçonnique : tandis que les foules virtuelles désignent des coupables pour catharsis éphémère, la Franc-maçonnerie enseigne la vigilance contre les rumeurs et les préjugés, favorisant le débat raisonné en tenue. Les harcèlements, expressions d’un groupe en crise cherchant un exutoire, rappellent aux Francs-maçons l’importance de l’égalité rituelle, où nul n’est marginalisé. Girard lie le bouc émissaire aux origines des sociétés ; en Franc-maçonnerie, cela inspire une hypothèse sur les fondements humanistes : les rites transforment la violence potentielle en construction symbolique, comme le temple de Salomon, où le sacrifice est intérieur et non victimaire. Ainsi, la voie maçonnique propose une adaptation éthique : en révélant les mécanismes mimétiques, elle invite à une société sans bouc émissaire, fondée sur la lumière de la vérité plutôt que sur l’ombre de la persécution.

Conclusion

Le bouc émissaire chez René Girard éclaire les dynamiques cachées de la violence sociale, du chaos mimétique à la restauration mythique de l’ordre. En synthèse, cet épisode met en lumière comment les crises collectives mènent à la polarisation sacrificielle, persistante dans les phénomènes modernes comme les lynchages numériques. L’analyse révèle un fondement anthropologique des sociétés, tandis que l’adaptation maçonnique offre une voie de transcendence, transformant la rivalité en fraternité éclairée. Cette réflexion appelle à une vigilance accrue dans un monde interconnecté, où reconnaître le mécanisme girardien pourrait prévenir les injustices et favoriser une harmonie authentique.

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

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