dim 25 janvier 2026 - 14:01

La rivalité mimétique selon René Girard : synthèse, analyse et adaptation maçonnique

Épisode 2/5

Dans notre premier volet consacré au désir mimétique chez René Girard, nous avons exploré comment nos aspirations profondes ne naissent pas d’un moi autonome, mais d’une imitation subtile des désirs d’autrui. Ce mécanisme, loin d’être anodin, dessine un triangle relationnel où le sujet (le disciple), le modèle et l’objet du désir s’entremêlent. Mais que se passe-t-il lorsque cette imitation se rapproche, lorsque le modèle n’est plus un idéal distant mais un pair égal ?

C’est ici que surgit la rivalité mimétique, ce venin caché qui transforme l’admiration en conflit. Inspiré des travaux de Girard, ce deuxième épisode plonge dans les abysses de cette dynamique, où les désirs convergent et s’exacerbent, menant à une violence inévitable. Nous en analyserons les rouages, avant d’envisager une adaptation maçonnique pour transcender ces pièges humains.

Synthèse du concept : du désir triangulaire à la rivalité mimétique

René Girard (La Libre) ©DR
René Girard (La Libre) ©DR

René Girard, anthropologue et philosophe, affirme que le désir n’est pas inné mais emprunté : « Nos désirs ne viennent pas de nous, ils sont imités. » Ce principe, révélé par la lecture de grands romanciers comme Cervantès ou Dostoïevski, définit un triangle désirant où chacun peut occuper l’un des trois sommets : le modèle (celui qu’on imite), le disciple (celui qui imite) ou l’objet du désir (ce qui est convoité). Loin d’être une simple copie, cette imitation – ou mimétisme – est la source de nos motivations les plus intimes. On ne veut pas l’objet pour lui-même, mais pour être comme le modèle qui le possède.

Girard distingue deux types d’imitation, cruciaux pour comprendre le glissement vers la rivalité : L’imitation externe (ou médiation externe) : Le modèle est lointain, appartenant à un autre monde – un personnage historique, fictif, une célébrité ou une figure d’autorité comme un parent ou un maître. La distance insurmontable empêche la compétition : l’élève vénère sans menacer. Par exemple, un enfant imite son père sans pouvoir le supplanter, ou un apprenti admire un héros mythique sans risque de confrontation. Cette forme d’imitation est positive, favorisant l’apprentissage et la croissance.

L’imitation interne (ou médiation interne) : Ici, modèle et disciple évoluent dans le même univers – fratrie, école, entreprise, voisinage. Égaux en statut, ils peuvent échanger leurs rôles. A imite le désir de B, qui imite à son tour celui de A. L’objet gagne en valeur à mesure que les désirs convergent, renforçant mutuellement l’envie. Ce cercle vicieux transforme l’admiration en obsession : « Le désir mimétique est l’interférence immédiate du désir imitateur et du désir imité. » Les rivaux deviennent des « doubles » symétriques, se ressemblant de plus en plus dans leur haine réciproque.

Comme le dit le proverbe revisité : « S’assemble qui se ressemble » – mais en matière de désir, plus on se copie, plus on se hait. Le désir triangulaire mute en désir mimétique, et ce dernier engendre la rivalité mimétique, où l’objet n’est plus qu’un prétexte pour dominer l’autre.

Analyse : les racines profondes des conflits humains

La rivalité mimétique n’est pas un simple caprice psychologique ; elle est, selon Girard, la véritable source des conflits que l’on attribue souvent à des différences d’opinions, de croyances ou de cultures. En réalité, ce ne sont pas les divergences qui nous opposent, mais la perte de ces divergences : « Ce ne sont pas leurs différences qui dressent les hommes les uns contre les autres mais bien la perte de ces différences. » Lorsque les désirs convergent, les rivaux se muent en miroirs déformants, chacun voyant en l’autre un obstacle à son propre accomplissement. Le modèle vénéré devient un « modèle-obstacle », stimulant une haine d’autant plus vive qu’elle masque une vénération secrète.

Cette dynamique engendre un cortège de pathologies modernes :

  • Le narcissisme : Une survalorisation de soi pour masquer l’imitation, où l’ego se gonfle pour nier sa dépendance à l’autre.
  • Le masochisme : Une soumission perverse au modèle, transformant la rivalité en auto-destruction.
  • Le ressentiment : Ce mélange d’hostilité et d’admiration que Girard décrit comme typique de l’individu moderne, où l’envie ronge de l’intérieur. Nietzsche l’avait pressenti, mais Girard le relie au mimétisme : « Les humains se haïssent parce qu’ils s’imitent. »

À l’échelle collective, la rivalité mimétique peut escalader en violence contagieuse, menaçant la survie des groupes. Girard voit dans ce mécanisme la matrice des crises sociales : guerres, jalousies professionnelles, querelles familiales – toutes nées d’une « querelle d’ego » où chacun surenchère pour dominer. « Individus désirent les mêmes choses et se gênent mutuellement », résume-t-il simplement, capturant l’essence de cette spirale destructrice. Adaptation maçonnique : Transcender la Rivalité par la Fraternité Initiatique

La Franc-maçonnerie, avec ses rituels et ses principes, offre un cadre idéal pour contrer la rivalité mimétique. Si le désir mimétique nous pousse à l’imitation destructrice, la Loge propose une imitation positive, ancrée dans la médiation externe. Les symboles maçonniques – comme l’Équerre et le Compas – rappellent l’humilité face à un modèle suprême, le Grand Architecte de l’Univers, distant et inatteignable. Les Frères et Sœurs imitent non pas pour rivaliser, mais pour s’élever collectivement : le Maître guide l’Apprenti sans craindre d’être supplanté, car la hiérarchie initiatique maintient une distance respectueuse. Dans une Loge, la rivalité interne est tempérée par la fraternité : les rôles sont interchangeables (Vénérable Maître élu temporairement), mais régis par des rituels qui canalisent l’imitation vers l’harmonie. Girard noterait que la Maçonnerie évite les « doubles » en favorisant la différenciation symbolique – chacun porte son tablier, marque d’égalité dans la diversité.

Pour adapter cela :

  • Dans les Tenues : Encourager des débats où l’écoute prime sur la surenchère, transformant l’envie en émulation constructive.
  • Initiation et Élévation : Voir le parcours maçonnique comme une sortie de la médiation interne, où l’ego se dissout dans la quête commune, évitant le ressentiment.
  • Éthique Maçonnique : Promouvoir la vigilance contre l’envie, en rappelant que « plus on se copie, plus on se ressemble » – mais en Loge, cette ressemblance forge l’unité, non la haine.

Ainsi, la maçonnerie peut être un antidote : en ritualisant l’imitation, elle élève le désir mimétique vers la lumière, loin des ombres de la rivalité.

Conclusion : vers une échappatoire possible ?

La rivalité mimétique révèle la fragilité de nos liens humains : un désir emprunté qui, mal maîtrisé, engendre chaos et souffrances. Mais Girard n’est pas fataliste ; il ouvre la voie à une transcendance. Comment y échapper ? Par des mécanismes culturels et spirituels qui brisent le cycle – un sujet que nous aborderons dans le prochain épisode. En attendant, interrogeons-nous : dans nos relations quotidiennes, sommes-nous disciples ou rivaux ? La réponse pourrait bien transformer notre monde.

Fraternellement, restons vigilants face à nos miroirs intérieurs.

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

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