sam 24 janvier 2026 - 06:01

La première carte dans une Bible : un tournant cartographique et l’émergence des frontières nationales

Article inspiré par theconversation.com

Au début du XVIe siècle, une innovation discrète mais décisive transforma la Bible en un objet non seulement spirituel, mais aussi géographique : l’ajout d’une carte. En 1525, à Zurich, l’imprimeur Christoph Froschauer (c. 1490–1564) publia une édition latine qui intégrait, pour la première fois, une représentation cartographique de la Terre sainte. Premier imprimeur de la cité, Froschauer est surtout connu pour l’impression de la Bible de Zurich, issue de la traduction conduite par Ulrich Zwingli ; son atelier deviendra d’ailleurs le noyau de la future maison d’édition Orell Füssli.

Cette carte – encore imparfaite, parfois naïve dans ses proportions – n’en marque pas moins un jalon : elle fixe, dans l’œil du lecteur, un passage du récit au territoire. Elle donne aux lieux bibliques une forme visible, presque posée sur le monde, et contribue ainsi à diffuser une idée nouvelle, appelée à s’imposer, celle de pays pensés à travers des lignes, des limites, des découpages. En ancrant le texte sacré dans une visualisation spatiale, l’image accompagne le lent basculement vers la modernité cartographique, inspire la culture des atlas, et participe, à sa manière, à l’arrière-plan symbolique où mûrissent les représentations des frontières et, plus tard, des États-nations.

En parallèle, des siècles plus tard, les Francs-maçons jouèrent un rôle notable dans les découvertes et l’exploration de nouveaux territoires, renforçant cette vision d’un monde découpé en entités souveraines à travers leurs réseaux et contributions scientifiques.

Le contexte historique : de la redécouverte de Ptolémée à l’imprimerie

La Tabula Rogeriana (1154), créée par Al Idrissi, est une carte du monde orientée au sud.

À l’aube de la Renaissance, la cartographie européenne évoluait rapidement. La redécouverte au XVe siècle des travaux de Ptolémée, géographe gréco-romain du IIe siècle, introduisit des méthodes précises basées sur la latitude et la longitude, bien que souvent estimées. L’essor de l’imprimerie, avec des éditions comme celle d’Ulm en 1482 ou 1486, diffusa ces cartes, remplaçant les mappemondes médiévales symboliques – telles que celle d’Hereford vers 1300 – par des représentations plus réalistes, avec le nord en haut et une emphase sur la précision géographique. Cependant, pour la terre sainte, les cartes restaient hybrides : orientées avec l’est en haut, héritées du moyen âge, et divisées en territoires des douze tribus d’Israël pour estimer les distances.

C’est dans ce contexte que Lucas Cranach l’Ancien, peintre et graveur de la Renaissance basé à Wittenberg (Allemagne actuelle), dessina vers 1515 une carte de la Palestine. Intégrée dans la bible de Froschauer en 1525, elle illustrait l’ancien testament avec des lieux saints comme Jérusalem et Bethléem, le chemin des Israélites fuyant l’Égypte, et des scènes du voyage au Sinaï. Malgré des erreurs flagrantes – inversion nord-sud, Méditerranée placée à l’est au lieu de l’ouest, paysage européen plutôt que moyen-oriental – cette carte circula largement en Europe centrale au xvie siècle, transformant la bible en un atlas naissant.

L’innovation cartographique et ses limites

Représentation anti-catholique par le peintre protestant, Lucas Cranach l’Ancien, du pape en Antéchrist signant et vendant des indulgences. Cranach s’inspire ici du Passional Christi und Antichristi de Martin Luther (1521).

La carte de Cranach mélangeait ancien et moderne : lignes de méridiens pour une précision ptoléméenne, mais symbolisme biblique avec le Jourdain serpentant vers la mer morte et un littoral fictif. Elle représentait un espace hybride, où la Palestine ottomane – dominée par l’empire ottoman au xvie siècle – était reléguée à un imaginaire chrétien, centré sur des villes antiques prospères il y a deux millénaires. Les territoires des douze tribus, issues de Jacob, symbolisaient pour les chrétiens leur héritage israélite, menant à la Jérusalem céleste. Au fil du siècle, les bibles intégrèrent quatre cartes standard : les errances des Israélites dans le désert, les territoires tribaux, la Palestine au temps de Jésus, et les voyages de l’apôtre Paul. Cette symétrie visuelle – deux par testament, deux de voyages et deux de terre sainte – soulignait les liens entre l’ancien et le nouveau testament, affirmant le christianisme comme accomplissement du judaïsme.

Ces cartes, bien que imprécises, marquaient un tournant : elles inscrivaient visuellement les promesses divines en lignes territoriales, légitimant une division du monde en entités distinctes. Comme l’article le note, « des lignes qui symbolisaient autrefois l’étendue illimitée des promesses divines servaient désormais à marquer les limites de souverainetés politiques. »

Contribution à l’idée de pays aux frontières établies

Colonnes sculptées église ou cathédrale
Colonnes sculptées église ou cathédrale

Cette première carte biblique participa à la naissance d’un monde organisé en États-nations. En représentant la terre sainte découpée en territoires tribaux, elle donna une caution religieuse aux frontières, influençant les cartographes des atlas du XVIe siècle. La bible, objet de diffusion massive grâce à l’imprimerie, propagea cette vision : un monde réel mais échappant au contemporain, où les souverainetés politiques étaient ancrées dans des divisions sacrées. Cela accéléra la transition vers des cartes modernes, où les nations étaient délimitées clairement, façonnant l’héritage des États-nations actuels – un processus « fascinant et troublant », selon l’article, qui persiste aujourd’hui.

L’impact des Francs-maçons dans les découvertes de nouveaux territoires

Au Canada, par exemple, des ventures (entreprises) d’exploration, de commerce et d’empire-building – comme la ruée vers l’or de 1857 sur le fleuve Fraser ou les négociations pour le chemin de fer transcontinental – virent l’établissement de loges maçonniques dans des régions isolées comme l’Alberta, le Yukon et la Colombie-Britannique. Ces loges, sous la juridiction initiale de la Grande Loge du Manitoba, s’étendirent aux districts d’Alberta, Assiniboia, Saskatchewan et Yukon, facilitant la colonisation et la cartographie de ces « nouveaux Eldorados ».

L’astronaute Edwin E. Aldrin, Jr.

Aux États-Unis, les maçons jouèrent un rôle pivotal dans la formation et l’expansion territoriale : 13 des 39 signataires de la constitution américaine étaient francs-maçons, influençant la gouvernance et l’exploration de l’ouest. Des figures comme George Washington, Franc-maçon, supervisèrent des expansions qui délimitaient de nouveaux États avec frontières précises, écho à la vision biblique. Plus tard, des maçons comme Buzz Aldrin*, membre de l’expédition Apollo 11, étendirent symboliquement cette influence à l’espace, en établissant une « loge » sur la Lune pour la grande loge du Texas en 1969, marquant une juridiction maçonnique extraterrestre. Dans les provinces maritimes canadiennes, des explorateurs et colonisateurs maçonniques – influencés par les voyages de De Monts et Champlain au XVIIe siècle – contribuèrent à la cartographie postérieure, reliant l’héritage de la carte de Cranach à une diffusion globale des idées frontalières via des réseaux fraternels.Ces contributions, ancrées dans des principes d’éducation et de débat, renforcèrent la cartographie comme outil de souveraineté, liant exploration à la consolidation d’États-nations.

Conclusion : un héritage persistant

La carte de la Bible de 1525, malgré ses défauts, transforma la perception du monde en un espace découpé, préfigurant les États-nations. Les Francs-maçons, par leurs rôles dans l’exploration et la colonisation, amplifièrent cet impact, diffusant des idées de frontières via des réseaux globaux. Cet héritage, mêlant sacré et séculier, façonne encore nos cartes contemporaines, rappelant comment une simple illustration biblique a redessiné le globe.

*Buzz Aldrin (Edwin Eugene Aldrin Jr.) fut initié à Oak Park Lodge No. 864 (Alabama), élevé Maître Maçon à Lawrence N. Greenleaf Lodge n°169 (Colorado) et actif à Clear Lake Lodge No. 1417 (Seabrook, Texas), avant de rejoindre notamment le York Rite et le Shrine (Arabia Temple, Houston).
Durant Apollo 11, le Grand Maître du Texas approuva symboliquement la création d’un corps maçonnique « sur la Lune ».
Aldrin emporta aussi un drapeau maçonnique de soie fait main, aujourd’hui conservé aux archives de la Maison du Temple à Washington, D.C.

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Pierre d’Allergida
Pierre d’Allergida
Pierre d'Allergida, dont l'adhésion à la Franc-Maçonnerie remonte au début des années 1970, a occupé toutes les fonctions au sein de sa Respectable Loge Initialement attiré par les idéaux de fraternité, de liberté et d'égalité, il est aussi reconnu pour avoir modernisé les pratiques rituelles et encouragé le dialogue interconfessionnel. Il pratique le Rite Écossais Ancien et Accepté et en a gravi tous les degrés.

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