ven 23 janvier 2026 - 12:01

Trump mot à mot, Alain Bauer dévoile la mécanique d’une persuasion de masse

Au commencement était la Déclaration d’indépendance des États-Unis, ce texte matriciel où une nation se donne un récit, une légitimation, une voix, et inscrit dans la langue l’idée que le pouvoir doit rendre des comptes aux gouvernés.

United States Declaration of Independence (1776)

Cette source, Alain Bauer la convoque en filigrane, comme un rappel d’origine et comme une mesure, car c’est bien une bataille de fondation que Donald Trump déplace sur un autre terrain, celui des mots, de leurs chocs, de leurs réflexes, de leur capacité à faire basculer l’attention avant même que la raison n’ait le temps de s’installer.

Nous recevons ce livre comme un instrument de travail et comme un révélateur, à la fois loupe et miroir, loupe braquée sur une grammaire politique devenue mondiale, miroir tendu à nos propres faiblesses d’époque. Alain Bauer ne se contente pas de commenter Donald Trump, Alain Bauer refuse la facilité qui consiste à rabattre le phénomène sur une pathologie, une grimace, une outrance. Alain Bauer propose une autre hypothèse, plus dérangeante, parce qu’elle oblige à regarder la construction plutôt que le personnage, la méthode plutôt que le bruit.

Pour Alain Bauer, Donald Trump ne relève pas d’un accident

Il s’inscrit dans une logique de conquête où la langue devient un levier et où le levier vise la foule, sa mémoire, ses réflexes, ses fatigues. Nous tenons là un ouvrage qui vient à point nommé, parce que l’Europe commente souvent l’Amérique avec une distance confortée par l’ironie, alors même que l’Amérique exporte une certaine manière de faire de la politique, d’organiser le tumulte, d’installer l’émotion en régime durable.

La force du geste critique d’Alain Bauer tient à ce refus du simplisme, refus qui ne passe pas par une langue abstraite, mais par une précision presque artisanale. Le livre travaille la matière verbale comme un atelier examine une pierre. Il en prend les arêtes, il en observe les stries, il repère les reprises, les martèlements, les fractures calculées. Rien n’est laissé au hasard dans cette mécanique. La brutalité apparente n’exclut pas une forme de sophistication, elle la masque. Le vocabulaire, quand il se fait pauvre en nuances, peut devenir riche en impact. La phrase, quand elle s’allège de la complexité, peut gagner une vitesse et une dureté de projectile.

Nous retrouvons ici une vérité que l’initiation rappelle sans cesse à celles et ceux qui consentent à l’épreuve du langage, la parole n’est pas seulement un véhicule, elle est une force. Elle ordonne, elle sépare, elle rassemble, elle hypnotise parfois. Elle peut éclairer, elle peut aussi aveugler, et c’est cette ambivalence que le livre d’Alain Bauer met à nu, sans posture, avec une sobriété redoutable.

Alain Bauer déploie un portrait en double exposition

Donald Trump conserve une capacité d’analyse stratégique complexe dans l’échange privé, dans la négociation d’affaires, dans la manœuvre en coulisses, puis Donald Trump choisit, dès qu’il parle en public, une autre architecture, plus sèche, plus répétitive, plus affirmative, plus saturante. Ce n’est pas un défaut, c’est un choix, et cette idée traverse l’ouvrage comme un fil tendu. La parole trumpienne cherche moins à instruire qu’à occuper. Elle cherche moins à démontrer qu’à imposer une sensation d’évidence. Elle veut faire du monde un théâtre où chaque phrase devient événement, où la permanence de la campagne dissout les anciennes retenues, où l’instant suivant réclame déjà une nouvelle secousse. Le pouvoir n’attend plus la durée, il exige la pulsation.

C’est ici qu’Alain Bauer rejoint, avec une intelligence presque clinique, ce que notre temps appelle l’économie de l’attention

L’attention devient ressource rare. La foule est traversée par l’abondance d’informations, et cette abondance provoque un paradoxe, la saturation finit par épuiser la capacité de trier, de hiérarchiser, de relier. Alain Bauer mobilise, dans cette perspective, la notion de goulot d’étranglement cognitif, cette limitation structurelle de ce que l’esprit peut traiter, de ce que la mémoire peut garder, de ce que la conscience peut relier. Donald Trump transforme cette contrainte en arme. Il ne cherche pas à rendre le réel plus intelligible, il le rend plus encombré, puis il se propose comme la seule voix qui tranche dans l’encombrement.

L’important n’est pas de convaincre, l’important est de devenir inévitable

L’un des beaux mérites du livre réside dans l’art d’Alain Bauer de montrer que la répétition, chez Donald Trump, n’est pas une maladresse. Elle est un rite profane, une cadence, une percussion. Elle installe des formules qui ressemblent à des refrains, « America first », « Make America Great Again (MAGA) », « Fake news », « Enemy of the people », « Drain the swamp », « Stop the steal », « Woke, wokism », et tant d’autres. Ces expressions ne servent pas seulement à désigner, elles servent à diviser le monde en zones nettes, en alliés, en ennemis, en purs, en corrompus.

Elles fonctionnent comme des mots de passe dans une communauté affective. Elles fabriquent un nous, elles expulsent un eux. Elles donnent une identité sonore à une appartenance. Nous savons, par expérience initiatique, qu’un mot peut faire chaîne, et qu’une chaîne peut enfermer. Nous savons aussi qu’un mot peut libérer, à condition qu’il soit travaillé, éprouvé, purifié. Alain Bauer nous montre le contraire, le mot peut capturer, à condition qu’il soit martelé, simplifié, rendu indiscutable.

Le livre prend un plaisir sérieux, presque jubilatoire, à suivre Donald Trump mot à mot, non pour dresser un catalogue, mais pour faire apparaître une mythologie en train de se composer Nous retenons particulièrement l’analyse du terme « Beautiful ». Le mot paraît léger, presque décoratif, et Alain Bauer démontre qu’il devient un amplificateur sensoriel. « And we’re going to build a big, beautiful wall » n’est pas seulement une promesse technique, c’est une image gonflée d’affects, une architecture rêvée, une frontière fantasmée, une forme de salut matérialisé.

« Beautiful, clean coal » relève de la même opération, et l’oxymore apparent n’est pas une faute, c’est une captation, rendre désirable ce qui devrait inquiéter, recouvrir une difficulté par une caresse lexicale. Même la production législative, qui appelle d’ordinaire un vocabulaire plus austère, se voit habillée par la formule, « one big, beautiful package ». Le mot « Beautiful » devient label, il promet une issue heureuse sans fournir la preuve. Il met un vernis sur le mécanisme, et ce vernis agit comme une invitation à cesser de penser le détail.

Alain Bauer éclaire ainsi un point essentiel. Donald Trump sait que la politique moderne se gagne aussi par les images, et que le corps lui-même peut devenir argument. La gestuelle, le théâtre, la posture, entrent dans la grammaire du pouvoir.

L’ouvrage le montre de manière saisissante avec l’épisode du 13 juillet 2024 à Butler, en Pennsylvanie, quand Donald Trump, blessé à l’oreille, protégé par le Secret Service, le visage marqué par le sang, lève le poing et lance « Fight ! Fight ! Fight ! »

Trois coups, trois frappes, trois battements. Alain Bauer lit dans cette triple répétition une technique de maximisation de l’impact mémoriel et émotionnel, mais aussi une transmutation symbolique. La vulnérabilité devient résurrection politique. La scène devient icône. Le geste s’offre comme preuve de destin. Le récit se charge d’une tonalité providentielle, l’homme épargné pour accomplir une mission. Nous reconnaissons ici un mécanisme vieux comme les récits de fondation, le héros survit, donc il est choisi. Le politique, dans cette configuration, ne relève plus de l’argument, il relève du mythe en train de se faire, et l’auteur montre combien Donald Trump maîtrise l’art de convertir l’événement en emblème durable.

Ce point rejoint une autre intuition forte du livre, la modernité politique se nourrit d’une théâtralité agressive, et Donald Trump sait transformer la fonction présidentielle en spectacle permanent

Alain Bauer rappelle qu’avant Donald Trump, une certaine retenue, même imparfaite, même contournée, restait liée à des codes, à des références, à des formes. Donald Trump dynamite ces conventions, et ce dynamitage fascine autant qu’il inquiète, parce qu’il libère une énergie brute, parce qu’il donne l’impression d’une vérité qui ne s’embarrasse plus de la politesse. La grossièreté n’est pas un dérapage, elle devient une signature. La provocation devient une manière de gouverner l’espace mental de l’adversaire, et plus largement des médias et du public.

L’une des pages les plus stimulantes, dans les pièces jointes que nous avons reçues, tient à cette idée de saturation organisée

Donald Trump fait pleuvoir affirmations, contradictions, provocations, et ce déluge submerge la capacité de traitement. L’adversaire répond à un point, un autre point surgit. L’indignation remplace la stratégie. Le débat perd ses conditions mêmes. Ce mouvement n’est pas seulement un style, Alain Bauer y voit une modification des règles de la communication démocratique, parce que la démocratie suppose une part de lenteur, une part de nuance, une part de patience, et que cette patience se trouve dévorée par la vitesse et par l’occupation continue.

Le livre va plus loin, il observe déjà l’effet de contagion

Des responsables démocrates, écrit Alain Bauer, empruntent des techniques proches. L’imitation devient tentante, parce qu’elle paraît efficace, parce qu’elle répond aux attentes d’une base électorale frustrée, parce qu’elle promet une reconquête. Mais Alain Bauer se montre sévère avec cette tentation. L’imitation, quand elle n’est pas portée par un projet, quand elle n’est pas soutenue par une authenticité, tourne à la caricature. Elle adopte la forme sans posséder la source. Elle copie le choc sans produire la vision. Elle emprunte la déflagration sans savoir quoi bâtir derrière. Nous retrouvons ici une loi symbolique très ancienne, la magie d’imitation ne suffit pas quand le souffle manque. Elle ne produit que des simulacres.

Cette critique se cristallise dans l’exemple de Gavin Newsom, qui reprend une tonalité trumpienne dans une scène visant Tom Homan, avec des formules du type « Come after me, arrest me », et Alain Bauer montre comment le dispositif cherche à fabriquer un duel, à théâtraliser l’affrontement, à mettre en scène une virilité verbale. L’opération vise l’efficacité, mais elle révèle aussi la transformation du paysage. La culture politique glisse vers la confrontation ritualisée, la surenchère, la dramaturgie de l’instant. Nous ne sommes plus dans la politique comme délibération, nous sommes dans la politique comme épreuve de force.

Alain Bauer, en cela, signe un livre qui touche au spirituel au sens le plus exigeant, parce que le spirituel commence là où une société s’interroge sur ce qu’elle fait de la parole. Un régime se reconnaît à sa manière de parler, à ce qu’il permet de dire, à ce qu’il interdit de penser, à la façon dont il protège ou détruit la nuance. La langue trumpienne, telle qu’Alain Bauer la déplie, attaque la nuance par l’accumulation d’affirmations, par l’hégémonie des structures brèves, par l’usage de superlatifs, par la répétition qui donne l’illusion de la preuve. Le lecteur sent, page après page, que l’enjeu ne se limite pas à Donald Trump. L’enjeu concerne la manière dont une civilisation accepte, ou refuse, d’abaisser ses exigences intérieures.

C’est ici que la lecture maçonnique trouve sa place

Non pour plaquer un décor symbolique, mais pour rappeler un principe de travail. La parole, dans une voie initiatique, demande une éthique. Elle exige un ralentissement, une tenue, une responsabilité. Elle invite à distinguer la force et la violence, l’affirmation et la certitude, la conviction et l’emprise. Alain Bauer, sans prononcer ces mots-là, rejoint cette exigence par une autre porte. Il montre que la persuasion de masse, quand elle devient mécanique, menace la liberté intérieure, parce qu’elle remplace l’examen par le réflexe, parce qu’elle substitue l’adhésion affective à la construction du jugement.

Nous aimons aussi, dans cet ouvrage, la manière dont Alain Bauer ne se contente pas de dénoncer

Alain Bauer décrit. Alain Bauer découpe. Alain Bauer fait voir. Le livre ne transforme pas le lecteur en procureur, il transforme le lecteur en lecteur, au sens plein, capable de repérer les répétitions, de sentir les pièges, d’entendre ce qui se cache derrière la musique des mots. Nous comprenons alors la promesse implicite de l’ouvrage, après cette lecture, nous ne subissons plus Donald Trump, nous le déchiffrons.

Alain Bauer, par Astrid di Crollalanza.
Alain Bauer, par Astrid di Crollalanza.

Il convient de rappeler qui écrit. Alain Bauer, figure majeure des études contemporaines sur la sécurité, le renseignement, la criminologie, professeur émérite au Conservatoire national des arts et métiers, auteur d’une œuvre ample et prolifique, déploie depuis des décennies une pensée de la méthode, de l’organisation, des systèmes, et cette compétence se reconnaît ici. Nous lisons un esprit habitué à repérer les structures sous les apparences, à distinguer le bruit et le signal, à comprendre comment une société se laisse prendre. Alain Bauer a signé de nombreux ouvrages où se croisent criminologie, terrorisme, risques, gouvernance, histoire des dispositifs de sécurité, et ce livre s’inscrit dans cette lignée, avec une singularité, il s’intéresse à l’arme la plus quotidienne, la plus banale en apparence, la plus répandue, le mot.

Nous sommes heureux de chroniquer ce travail érudit, et nous le disons avec la fraternité qui s’impose quand un auteur, notre très cher Frère Alain, offre un outil qui n’humilie pas le lecteur, mais l’arme intérieurement.

TRUMP, le pouvoir des mots, n’est pas seulement un livre sur un homme, c’est un livre sur une époque qui préfère la fulgurance au raisonnement, le choc au débat, l’emblème au programme, la répétition à la preuve. C’est un livre qui oblige à regarder en face une question brûlante, que devient une démocratie quand le langage cesse d’être un lieu de construction, et devient un dispositif de capture.

Le dernier éclat, dans les pages que nous avons sous les yeux, résonne comme une conclusion ouverte, presque une formule de veille

Les mots ont changé l’Amérique, reste à déterminer si l’Amérique saura changer ses mots, et malgré tout, résoudre ses maux. Cette phrase, qui pourrait paraître morale, prend ici une densité particulière, parce qu’Alain Bauer nous a montré, ligne après ligne, que la bataille politique se joue aussi dans la bouche, dans l’oreille, dans la mémoire, dans la fatigue mentale. Il nous revient alors, à nous qui croyons à la discipline de la parole et à la dignité du langage, de maintenir une exigence. Il ne s’agit pas de jouer plus fort, il s’agit de jouer plus juste. Il ne s’agit pas d’imiter la déflagration, il s’agit de réapprendre la lumière.

TRUMP, le pouvoir des mots – Décryptage d’une redoutable mécanique de persuasion des masses 

Alain BauerFirst Éditions, 2026, 208 pages, 18,95 € – numérique 13,99 €

L’éditeur, le SITE / Lire l’échantillon

TRUMP, détail – portrait 1re de couv

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti a été directeur de la rédaction de 450.fm, de sa création jusqu’en septembre 2024. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.

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