Dans la baie de Douarnenez, Ys ne dort pas : elle veille. La cité engloutie n’est pas une « Atlantide bretonne » pour amateurs de frissons, mais une pédagogie du seuil. Car, dans cette légende, tout se joue sur un objet minuscule et décisif : la clé. Quand elle change de main, c’est tout l’ordre intérieur qui vacille.

Il est des légendes qui ne racontent pas seulement un passé : elles préservent une mesure. Ys n’est pas un décor pour collectionneurs de mystères ; elle est un miroir tendu au profane, un miroir d’eau sombre où se dessine, pour qui ose regarder, la figure exacte de la démesure. Autrement dit : ce récit ne demande pas d’y croire comme on croit à une fable, mais de s’y reconnaître comme on se reconnaît dans un avertissement.
Ys commence par une prouesse

Au départ, Ys est un défi : une cité gagnée sur la mer, tenue à distance par une digue, une porte, une écluse – et surtout une clé, gardée par le roi Gradlon comme on garde un sceau. Non pour posséder, mais pour répondre. Car toute ville bâtie “contre” l’élément sait qu’elle ne tient pas par ses murs, mais par sa juste mesure.
La mer peut être contenue ; elle ne peut pas être humiliée.
Ici, la légende devient initiatique
Le drame d’Ys n’est pas l’eau : c’est la confusion du seuil. Le seuil est un lieu sacré, même lorsqu’il paraît profane : c’est l’endroit où l’on décide ce qui entre et ce qui sort, ce qui se dit et ce qui se tait, ce qui doit passer et ce qui doit être retenu.
Dans le langage des vieux récits, l’écluse n’est pas un détail d’ingénierie : c’est une éthique. La clé n’ouvre pas la ville : elle ouvre la limite, c’est-à-dire la condition de toute demeure.
Or, peu à peu, Ys devient l’inverse de ce qu’elle prétend être. Elle ressemble au Temple par l’éclat – richesses, fêtes, scintillements – mais elle s’en éloigne par la finalité. Le Temple ordonne les forces ; l’anti-Temple les excite. Le Temple taille la pierre ; l’anti-Temple polit les masques.
La légende a cristallisé ce renversement dans la figure de Dahut, princesse aux métamorphoses multiples : fée de l’Autre Monde dans certaines strates anciennes, puis, sous la main moralisatrice, femme de transgression, jusqu’à devenir le personnage commode d’une punition. Cette plasticité n’affaiblit pas le mythe : elle le rend plus vrai, parce qu’elle montre comment une société relit ses peurs et nomme ses vertiges.

Le cœur du récit tient en un geste : la clé change de main
Qu’elle soit volée au cou du roi, arrachée dans une nuit d’ivresse, ou obtenue par un “étranger” sombre selon les versions, la scène dit toujours la même chose : lorsque le principe de souveraineté intérieure – la maîtrise – est livré à la pulsion – la jouissance – la cité n’est déjà plus une cité : elle devient une faille.
Alors vient la mer… non comme vengeance, mais comme loi
Ys n’est pas dissoute parce qu’elle serait « trop riche ». Elle se défait parce qu’elle a confondu l’or et la lumière. Elle a pris l’abondance pour une initiation, le vertige pour une élévation, l’excès pour une liberté. Elle a bâti sur le sable – non le sable géologique, mais le sable moral, celui qui ne supporte pas le poids d’un monde. Et dans ce sable-là, même les plus belles pierres s’enfoncent.
La Bretagne a donné à cette fuite une image saisissante

Gradlon fuyant à cheval, la mer aux trousses, et derrière lui la ville qui se défait. À Quimper, la silhouette du roi, figée entre les flèches de la cathédrale, pointe encore vers la direction du naufrage : signe public d’une mémoire qui refuse de dormir.
La question n’est pas seulement « qui est coupable ? »
Une lecture plus fine, plus humaine aussi, consiste à entendre que la légende ne demande pas uniquement « qui a fauté ? ». Elle demande : qu’as-tu laissé entrer ?

La figure du diable, dans Ys, n’est pas un exotisme
C’est l’allégorie de ce qui profite de nos failles lorsque nous dormons debout. L’ombre ne force pas toujours la porte : elle attend qu’on lui tende la clé.
Et c’est peut-être pour cela que le mythe s’attache à un détail bouleversant : les cloches. On dit que, certains jours, quand la mer est calme, des pêcheurs ont cru entendre sonner sous l’eau. C’est la manière bretonne de dire que l’engloutissement n’a pas tout effacé : il reste, au fond, une architecture de mémoire — et la conscience, même noyée, continue d’appeler.
Ys n’est pas une ville perdue. C’est une mise en garde
Elle raconte comment le sacré peut être imité par le décor. Comment une cité peut ressembler à un Temple tout en devenant son contraire. Elle rappelle que l’éclat sans règle est un leurre, et que la vraie digue n’est jamais seulement de pierre : elle est de discernement.

Et si la baie de Douarnenez continue d’aimanter les récits, ce n’est pas parce qu’un trésor y dormirait, mais parce qu’elle offre à ciel ouvert la plus ancienne pédagogie du monde : l’eau enseigne la mesure. Elle reprend ce qui n’est pas fondé, elle polit ce qui résiste, elle avale ce qui s’enfle.
La Ville d’Ys ne te demande pas de croire à une cité sous la mer
Elle te demande de surveiller, en toi, la porte et la clé : qui tient le seuil, et à quel prix. Car il existe des Temples bâtis sur le sable : ils brillent, ils séduisent, puis ils s’effondrent. Et il existe, plus rare, une autre architecture — celle qui accepte la limite, non comme une cage, mais comme la condition même de la Lumière.

La clé d’Ys n’est pas tombée dans la mer. Elle circule encore, de main en main, de désir en désir. Et chacun, un jour, se retrouve gardien d’une écluse invisible. La question n’est pas « où est la ville ? » mais qui, en toi, tient le seuil.
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