dim 11 janvier 2026 - 00:01

« Tintin au Congo » : la ligne claire et l’ombre coloniale – lire l’album à rebours de sa fausse lumière

À peine rentré de sa première virée, Tintin reprend la route et débarque au Congo belge.

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Entre trafics, coups de théâtre et animaux transformés en décor, le plus célèbre des reporters traverse des pages menées tambour battant, avec cette efficacité narrative qui a fait école.

Mais derrière le sourire de l’aventure, nous lisons aussi une mécanique plus grave.

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Une enfance imposée aux peuples, une hiérarchie rendue « naturelle », une domination déguisée en évidence. Voilà pourquoi cet album n’est pas seulement un souvenir : c’est une archive qui agit. Il existe des livres qui se présentent comme des jeux d’enfance et qui, pourtant, travaillent comme des archives actives.

Tintin au Congo appartient à cette famille inquiétante

L’album avance à grande vitesse, il distribue des péripéties, il entretient l’allant d’un récit qui ne veut jamais s’appesantir, et c’est précisément cette légèreté apparente qui rend le poison si durable.

Car ici l’aventure n’est pas un simple décor d’exotisme. Elle sert de véhicule à une vision du monde. Elle installe une hiérarchie entre les vies, elle fabrique une évidence coloniale, elle donne au lecteur une place confortable, celle d’un regard européen qui se croit naturel, central, légitime. Nous pouvons admirer l’efficacité graphique sans consentir à ce qu’elle charrie. Et nous devons même apprendre à faire les deux à la fois, sinon l’élégance formelle devient un alibi.

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Georges Remi (1907-1983), qui signe Hergé, devient l’un des grands bâtisseurs de la bande dessinée européenne, créant Tintin en 1929, puis développant une œuvre où la clarté du trait, la lisibilité du récit et le sens du rythme composent une signature reconnaissable entre toutes.

Une du Petit Vingtième du 16 juillet 1931, relatant la mise en scène de l’arrivée de Tintin de retour du Congo, en présence d’un jeune scout incarnant Tintin et d’autres dans le rôle de Quick et Flupke. Sont aussi présents Hergé et Paul Jamin, juillet 1931

Mais Tintin au Congo ne naît pas dans un vide

Il est d’abord publié dans Le Petit Vingtième, supplément d’un journal catholique et conservateur, et il est façonné dans un climat idéologique où la colonisation se dit mission, et où la mission se dit morale. L’histoire est sérialisée du 5 juin 1930 au 11 juin 1931, avant de devenir album, puis d’être redessinée et colorisée en 1946.

Cette chronologie compte parce qu’elle dit une chose essentielle. Le livre n’est pas seulement un « produit de son temps » rangé derrière une vitrine. Il a été repris, remanié, republié. Il a continué d’enseigner, parfois malgré nous, parce que l’image, quand elle se fait aimable, traverse les générations plus vite que les livres d’histoire.

Si nous voulons parler du passé de Georges Remi avec sérieux, nous devons viser juste

Herge-Italie-1965-Linus

Le point dur n’est pas une injure lancée de loin, c’est une filiation idéologique documentée. Georges Remi travaille sous l’autorité et l’influence de l’abbé Norbert Wallez, mentor du journal, homme de droite autoritaire, admirateur du fascisme italien, au point de se faire afficher dans son bureau une photographie dédicacée de Benito Mussolini à l’abbé Norbert Wallez, ami de l’Italie et du fascisme.

Nous ne sommes pas ici dans l’anecdote

Nous sommes dans une atmosphère. Nous sommes dans une fabrique de récits où la jeunesse est éduquée à regarder le monde depuis un centre qui se croit supérieur. Dire cela n’implique pas de réduire Georges Remi à une caricature inverse. Cela implique de nommer les forces qui le traversent au moment où il dessine, et de constater que Tintin au Congo est l’un des produits les plus nets de cette matrice.

Drapeau de l’Association internationale africaine, de l’État indépendant du Congo (1877-1908) et du Congo belge (1908-1960)

L’album raconte l’arrivée de Tintin au Congo belge

Et aussitôt le pays devient une scène prête à servir. Les Congolais sont traités comme des silhouettes fonctionnelles, des gestes, des voix réduites, des visages caricaturés, et surtout une enfance imposée. Ce n’est pas seulement daté. C’est un dispositif. C’est une machine narrative qui retire aux autochtones leur statut de sujets, afin de faire de Tintin le seul axe de sens.

Nous voyons se répéter la même opération. L’Européen agit, explique, décide, corrige. L’Africain admire, obéit, s’étonne, se trompe, puis remercie.

Le colonialisme, ici, n’apparaît pas sous la forme d’un discours politique explicite, il apparaît sous une forme plus efficace encore, celle de l’évidence joyeuse.

Le paternalisme devient une musique de fond. La dépossession se déguise en protection. La violence symbolique se présente comme une gentillesse.

Le-roi-Albert-1er-Congo-belge,-1928

Nous devons le dire plus crûment

Tintin au Congo fabrique une pédagogie de la domination. Il apprend à rire avec le dominant. Il apprend à trouver normal qu’un jeune Européen prenne naturellement la place du maître d’école, du juge et du chef de l’histoire. Il installe dans l’imaginaire enfantin une idée qui a servi de carburant à l’entreprise coloniale : les colonisés seraient des « grands enfants », donc la tutelle serait un bien. Cette phrase, cette logique, cette blessure, Georges Remi les reconnaîtra plus tard en des termes qui confirment, sans excuser, l’origine du mal.

Georges Remi dira qu’il avait été nourri des préjugés de son milieu bourgeois et qu’il avait dessiné les Africains selon les critères de l’époque, dans un esprit paternaliste. Lorsque l’auteur lui-même avoue l’alimentation du préjugé, nous n’avons plus à feindre l’hésitation. Nous avons à mesurer ce que l’album a fabriqué en nous et autour de nous.

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Le plus pernicieux, c’est que l’album ne se contente pas de rabaisser. Il charme. Il donne au lecteur une satisfaction, celle d’une supériorité qui ne se dit jamais, parce qu’elle n’a pas besoin de se dire. Elle est dans la structure. Elle est dans la place des personnages. Elle est dans la manière dont l’espace africain est traité comme une réserve d’épreuves et de trophées. Elle est dans la façon dont les autochtones deviennent des instruments de comique, ou des accessoires d’action, sans intériorité, sans complexité, sans droit à l’opacité.

Le rire, ici, est un rictus social. Nous rions parce que le récit nous a mis du bon côté de l’autorité.

Même la relation au vivant non humain prolonge la même logique de prise. La chasse, l’exploitation, la brutalité banalisée, la réduction de la nature à un stock de sensations, tout cela traverse l’album comme un jeu. Ce n’est pas un détail périphérique. C’est une même pulsion, celle qui transforme l’autre, humain ou animal, en objet disponible. Le monde, en Afrique, serait un monde qui se donne, un monde que l’Européen peut traverser, corriger, utiliser, sans que la moindre résistance ait valeur de droit. Là encore, l’aventure sert à anesthésier la conscience.

C’est ici que la lecture initiatique prend tout son sens, non comme un vernis de vocabulaire, mais comme une exigence intérieure.

La tradition maçonnique, lorsqu’elle est honnête, n’enseigne pas une supériorité. Elle enseigne une rectification. Elle apprend à suspecter les fausses lumières, celles qui éblouissent pour éviter de voir.

Classe_dans_le_Chimbek,-c.-1930

Or Tintin au Congo est précisément un album de fausse lumière

Il allume un projecteur européen qui blanchit moralement la domination. Il donne une clarté qui écrase au lieu d’éclairer. Il produit une illusion d’ordre, alors qu’il s’agit d’un ordre injuste, d’un ordre volé, d’un ordre imposé. Nous pouvons lire l’album comme la parabole involontaire d’une initiation manquée. Le héros est droit, courageux, inventif, mais il ne doute pas du droit qu’il s’arroge. Il ne soupçonne pas la violence du rôle qu’il occupe. Et ce manque de soupçon est la vraie nuit.

Il serait tentant, pour se protéger, de ranger l’album sous l’étiquette commode de « péché de jeunesse », puis de passer.

Mais le XXIe siècle ne nous autorise plus ce confort.

Le Congo belge n’est pas une fiction innocente. C’est une histoire de spoliation, de travail forcé, de violences, d’humiliations, de corps administrés.

Lire Tintin au Congo sans le dire, c’est laisser l’album continuer son œuvre souterraine, celle d’une colonisation des images

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La question n’est pas de juger des lecteurs d’hier. La question est de refuser que l’héritage graphique continue de diffuser ses hiérarchies comme si elles n’étaient que des couleurs d’époque.

Ce qui rend l’exercice encore plus délicat, c’est que Georges Remi n’est pas un dessinateur médiocre dont le livre tomberait de lui-même. Georges Remi est un grand artisan de la narration graphique, et cette grandeur formelle augmente la responsabilité de notre lecture. La ligne claire fait passer des choses graves avec une facilité redoutable. Le trait rassure. La page paraît propre. Le récit paraît net. Et c’est dans cette propreté que se cache l’opération la plus efficace. La domination devient lisible, donc elle devient acceptable. Le pouvoir devient élégant, donc il devient fréquentable.

À cela s’ajoute un autre nœud, souvent invoqué, souvent confus

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 Georges Remi publie durant l’Occupation dans Le Soir, journal autorisé sous contrôle allemand, et son parcours de guerre a laissé des traces, des controverses, des débats sur la compromission et la responsabilité, débats que l’histoire belge n’a pas effacés.

Nous n’avons pas besoin d’exagérer pour être sévères. Nous avons seulement besoin de comprendre que Tintin au Congo naît dans un bain idéologique et médiatique où l’autorité, la hiérarchie et l’idée de mission européenne circulent sans obstacles moraux. Nous ne parlons pas d’un accident isolé. Nous parlons d’une cohérence d’époque, d’un air respiré, d’un monde qui se croyait naturellement au-dessus.

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Cela ne signifie pas que nous devons interdire l’album à nos bibliothèques intérieures

Cela signifie que nous devons le lire contre lui-même, comme nous lisons parfois certains textes anciens qui contiennent de la beauté et de la violence mêlées. Nous pouvons regarder l’album comme un miroir impitoyable de l’Europe coloniale, un miroir qui ne reflète pas le Congo, mais qui reflète Bruxelles et ses fantasmes, la Belgique impériale et son paternalisme, la bonne conscience et ses grimaces. Nous pouvons y voir comment une société se fabrique une innocence en transformant l’autre en enfant. Nous pouvons y voir comment le rire sert d’instrument, comment l’autorité se glisse dans le divertissement, comment la domination se fait naturelle dès lors qu’elle est répétée en images.

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Ce qui, dans une perspective maçonnique, devient un avertissement très concret… La tentation de se croire porteur de lumière est l’une des plus dangereuses, parce qu’elle confond l’équerre et le sceptre, la rectitude et la domination. Tintin au Congo nous montre ce glissement à nu. Il nous montre un héros qui ne se pense pas violent, parce qu’il se pense juste. Il nous montre une société qui ne se pense pas oppressive, parce qu’elle se pense civilisatrice. Et c’est exactement ainsi que les pires entreprises se sont racontées : non comme des crimes, mais comme des devoirs.

Nous devons donc dénoncer, sans trembler, la manière dont les coloniaux traitent les autochtones dans cet album, parce qu’elle est l’un des mécanismes de la domination moderne.

Nous devons la dénoncer non pour nous donner bonne conscience, mais pour nous retirer une part d’aveuglement. Nous devons reconnaître qu’un enfant qui lit ces pages sans accompagnement reçoit une leçon de monde, même s’il ne la formule pas. Il apprend qui commande, qui sait, qui parle, qui mérite d’être suivi. Et la tâche du XXIe siècle, si nous voulons être fidèles à l’exigence initiatique, est de casser cette leçon, de la rendre visible, de la contredire.

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La bibliographie de Georges Remi, dit Hergé, est immense pour un seul nom, mais elle tient, dans la mémoire collective, en un faisceau très net

Tintin au pays des Soviets ouvre la marche, Tintin au Congo l’enfonce dans une vision coloniale, Tintin en Amérique prolonge l’apprentissage d’un monde caricaturé, puis viennent les grands albums de maturité, ceux où le récit gagne en densité, où le regard se complexifie, où l’aventure cesse parfois d’être une simple confirmation des évidences. Cette trajectoire n’efface pas le début. Elle le rend plus lisible. Elle nous permet de comprendre que la grandeur d’un artiste n’immunise pas contre les préjugés, et qu’un trait souverain peut être le meilleur transporteur d’une idéologie.

Au fond, Tintin au Congo nous oblige à une discipline du regard

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Il nous force à tenir ensemble deux vérités. La première est que Georges Remi a inventé une langue graphique majeure. La seconde est que cette langue, ici, a servi à faire passer une violence coloniale et raciale sous l’apparence d’un divertissement. C’est précisément parce que l’album est “réussi” dans son efficacité qu’il est dangereux dans son imaginaire. Nous n’avons pas à ménager ce constat. Nous avons à le travailler. Et si nous cherchons une véritable lumière, elle n’est pas dans l’excuse de l’époque, ni dans le bûcher des œuvres, mais dans la lucidité active, celle qui reconnaît que la conquête des terres a toujours commencé par la conquête des images, et que certaines images continuent de conquérir tant que nous les laissons parler seules.

Nous refermons Tintin au Congo avec une certitude qui ne demande plus d’aménagements

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La colonisation ne s’est pas contentée de prendre des terres, elle a pris des regards. Elle a dressé l’imaginaire comme un territoire, elle a appris au lecteur à confondre protection et dépossession, sourire et violence, récit et droit. Si nous voulons être fidèles à une exigence intérieure, celle qui rectifie plutôt qu’elle ne règne, nous ne pouvons pas laisser cet album parler seul. Nous le gardons, non comme relique attendrissante, mais comme pièce à conviction d’un vieux mensonge devenu familier. Nous n’avons pas à choisir entre brûler l’œuvre et l’absoudre : nous avons à la désarmer. À rendre visibles ses ressorts, à nommer son paternalisme, à briser son confort. Et surtout, à rendre la parole à ceux que ces cases ont réduits au silence : les peuples transformés en décor ne sont pas des figurants de papier, ils sont des sujets d’histoire, de mémoire, de dignité.

La vraie sortie de l’album n’est pas une dernière planche : c’est une décision. Sortir du fantasme colonial. Entrer dans une lumière qui n’éblouit plus, mais qui répare.

Les aventures de Tintin – Tintin au Congo
Hergé – Casterman, 1993, 60 pages, 12,50 € /Pour commander, c’est ICI

Conformément aux droits d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre d’Hergé, nous ne reproduisons pas d’images issues des albums de Tintin : ni premières de couverture, ni planches, ni représentations des personnages. Les illustrations proposées pour cet article sont donc des créations originales, sans reprise d’éléments graphiques de l’univers de Tintin.

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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